Catégorie : Comprendre

Articles, analyses et conférences pédagogiques.

L’histoire de l’art avec le regard d’un amoureux de toutes les renaissances.

 

Cours N°8 – A la ligne !

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Cours N°7 – Technique complexe « lavis à la cire »

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Cours N°6 – Elargir votre maîtrise technique

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Cours N°5 – Quelques conseils de m2

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Cours N°4 – Rencontre avec la perspective

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Cours N° 3 – Apprendre à observer, varier les traits

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Cours N° 2 – Rencontre avec le paysage

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Cours N°1 – Mise en confiance

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Gérard Garouste et La Source

L’art fait toujours naître
et renaître le désir de vivre

« C’est en allant à la mer que le fleuve reste fidèle à sa source »

Jean Jaurès
gérard

Pour le peintre sculpteur Gérard Garouste, « l’art n’est pas un luxe, mais une nécessité pour tous ».

Le 11 septembre 2010, ce fut un vrai plaisir d’assister à la fête annuelle de « La Source » au hameau La Guéroulde, ce « trou perdu » au fin fond du département de l’Eure.

La Source est une association 1901 née de la rencontre entre le peintre sculpteur Gérard Garouste et des éducateurs de la région, dont le pari est innovant puisqu’elle associe l’art, l’action sociale et l’éducation dans la lutte contre l’exclusion de jeunes de 6 à 18 ans rencontrant des difficultés familiales, psychologiques, d’adaptation sociale, d’échec scolaire, de reconnaissance et d’identité, et dont un grand nombre est suivi par des travailleurs sociaux.

Ce sont eux, ces jeunes pleins de fougue et de caractère, qui, de nouveau capables de travailler ensemble, nous ont montré ce jour-là une pièce de théâtre sur leur nouvelle scène construite à l’abri de la confusion des grandes agglomérations.

Depuis 1991, ce sont plusieurs milliers d’enfants, défavorisés ou non, qui sont venus ici bénéficier d’un éveil artistique encadré, approche qui, autant comme arme thérapeutique que comme outil de prévention, y a fait ses preuves.

A tel point que depuis 2002, un deuxième centre du même type a déjà vu le jour à Villarceaux (Val d’Oise) et que plusieurs autres sont appelés à exister dans d’autres villes et régions.

La genèse du projet

En milieu rural, l’exclusion, si elle est peu médiatisée, ne cesse de progresser avec la crise qui frappe : rupture avec l’école, familles brisées par le chômage, pénurie de loisirs, isolement, absence de perspectives d’avenir. Tout cela fait en sorte que ces enfants se sentent rejetés, perdent confiance en eux et en la société. La marginalisation, aussi forte que dans les banlieues, est seulement moins visible en zone rurale et se traduit plutôt par des drames individuels qui, en apparence, ne semblent pas perturber l’ordre public.

théâtre

Ouverture du théâtre, lors de la Fête de l’association La Source qui associe art, action sociale et éducation dans la lutte contre l’exclusion de jeunes en milieu rural.

Voilà ce qu’a découvert il y a plusieurs années Gérard Garouste, peintre et sculpteur dans ce village de l’Eure où il vit et travaille. Saisi par le nombre d’enfants déjà exclus du fait de leurs conditions de vie, il a rencontré des éducateurs qui suivaient bon nombre de ces jeunes sur le terrain. Ensemble, ils se sont demandés comment changer la donne.

C’est ainsi qu’en 1991, Garouste se lance dans cette aventure. « L’art n’est pas un luxe, mais une nécessité pour tous » , aime-t-il dire. Il ne s’agit nullement ici de « former des artistes » mais de permettre à des jeunes en difficulté d’explorer et de développer leur potentiel créatif grâce à différents ateliers plastiques et visuels (peinture, sculpture, gravure, photo, vidéo, écriture et désormais théâtre).

Le projet se fonde sur la conviction, trop souvent absente de nos écoles « normales », que la créativité permet de développer les domaines de la sensibilité, de l’imaginaire, de l’émotion et de l’intelligence : cette place accordée à l’expression personnelle concourt à l’équilibre nécessaire entre la construction d’une personne et la conscience sociale. C’est bien cela que devrait être une « école de la République » formant des citoyens et pas seulement des « têtes ».

Méthodologie

Cette construction du sens n’arrive pas par magie, mais par un effort d’imagination et de travail commun. D’abord, chaque atelier s’articule autour du triangle artiste-éducateur-enfants. L’engagement bénévole d’artistes professionnels au service de l’éveil artistique des jeunes, contribue au succès de cette démarche.

Ainsi, lors de la fête du 11 septembre, le visiteur a pu identifier, grâce à des expositions de tableaux, de sculptures, d’objets et de photos, ce travail en commun. Par exemple, l’artiste Camille Courrier de Mere (et excusez-moi de ne pas pouvoir mentionner ici tous les autres) est partie de l’idée de proposer aux enfants l’exploration de la peinture préhistorique. Après une sensibilisation iconographique, les enfants ont été initiés à différentes techniques, telles que le pochoir, le tracé gravé et l’adaptation à une surface accidentée, pour reproduire les animaux de l’époque sur un grand châssis entoilé.

préhist

Lors d’un atelier, une artiste proposa l’exploration de la peinture préhistorique. Après une sensibilisation iconographique, les enfants ont été initiés à différentes techniques, telles que le pochoir, le tracé gravé et l’adaptation à une surface accidentée, pour reproduire les animaux de l’époque sur un grand châssis entoilé. Joli travail d’équipe !

Parallèlement à cet enseignement, l’artiste a incité les enfants à n’utiliser que des matériaux et procédés précis correspondant à ce moment de l’histoire de l’humanité : emploi de colle animale, trempage, broyage des pigments…

Pour restituer au mieux l’ambiance de l’époque, le groupe avait construit une fausse grotte préhistorique pour présenter son travail au public. Cet aspect n’est pas une simple option. Afin que ces jeunes retrouvent l’estime d’eux-mêmes, il est essentiel que leurs créations passent par le regard et la reconnaissance de l’autre, par le biais d’expositions, d’éditions, de concerts ou de toute autre manifestation publique.

Ou encore ce groupe d’élèves du collège Jean Jaurès de Clichy (Hauts-de-Seine) auxquels on demanda de travailler en partant de l’analyse des œuvres de Giotto.

Les élèves, en groupe, se sont imaginés, victime d’un sortilège, emprisonnés dans sept des œuvres du peintre du Trecento, mais ayant pu emporter avec eux quelques objets de notre époque dont ils peuvent se servir pour s’en sortir.

Ils ont travaillé sur des saynètes et des dialogues avec leur enseignante de lettres et sur le contexte culturel de Giotto avec leur enseignant d’histoire.

Arrivés à La Source, un artiste leur a proposé de fabriquer des maquettes afin de recréer en volume leur interprétation de l’œuvre de Giotto, qui seront la synthèse de la rencontre entre deux mondes, deux visions : XIVe et XXIe siècle.

giotto

Un autre groupe s’est imaginé, victime d’un sacrilège, emprisonné dans sept des œuvres du peintre du Trecento Giotto, mais ayant pu emporter avec eux quelques objets d’aujourd’hui dont ils peuvent se servir pour s’en sortir.

Commentaire d’un élève : « J’étais hyper motivé ; je voulais continuer toute la journée, en une semaine j’ai découvert beaucoup de choses ; on dirait que je suis resté un an dans l’atelier […] j’ai pleuré ; je voulais rester encore ; je me sens bien à La Source. »

Si, face à la vaste entreprise de déshumanisation en cours, cette initiative reste une goutte dans la mer, la réussite incontestable de ce type d’éveil à l’art démontre qu’il devrait non pas servir comme simple roue de secours, mais figurer au cœur de toutes nos pédagogies.

Car l’art fait toujours naître le désir de vivre. Merci à Gérard Garouste et merci à La Source de nous rappeler cette urgence !

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Index, Études Renaissance

 

 

 

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Meeresstille : initiation à une culture de découverte

 

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Une lecture rapide et superficielle du poème Meeresstille [Mer tranquille], (voir encadré ci-dessous) de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) peut nous conduire rapidement à un sentiment de platitude paisible.

Et pourtant, dès la troisième ligne, cette tranquillité apparente (Le calme profond domine les eaux, sans motion la mer se repose), sera doublée d’une inquiétude grandissante qui va à son encontre (Et, inquiet, le marin observe, la surface lisse qui l’encercle.)

Cette angoisse prendra la forme d’une véritable panique qui finira par dominer la deuxième strophe quand le navigateur solitaire sur son bateau ose envisager dans son esprit les conséquences horribles de l’absence de mouvement à l’origine d’un silence qui devient de plus en plus insupportable (Aucune brise, nulle part ! Qu’un silence mortel, effroyable ! Dans cette étendue inouïe Aucune vague ne s’amorce.)

Ce silence effroyable annonce un évènement terrible à venir. En effet, si le vent n’est pas au rendez-vous, son bateau sera condamné ! D’ici peu, le manque de vivres dans cette prison de solitude conduira immanquablement le marin à une mort certaine.

La version de Schubert

Franz Schubert (1797-1828)

Le 21 juin 1815, âgé de dix-huit ans, Franz Schubert (1797-1828) composa un magnifique lied (D 216) sur ce poème qu’il nous somme de jouer Sehr langsam, ängstlich (très lentement, avec angoisse).

Pendant que l’idée de l’eau en repos y est recrée grâce à une succession d’accords verticaux exécutée avec des arpèges, l’accroissement constant de dissonances, par les bémols et les dièses, peint magnifiquement ce tableau habité d’une troublante instabilité permanente.

Le choix de la mesure à C barré (pulsion de deux blanches par mesure), qui se rajoute à un tempo ultra lent, ne fait qu’accroître l’effet recherché de malaise.

Le Sublime de Schiller

Schiller et Goethe

 

L’emploi des thèmes du silence et de la solitude comme des éléments à effet poétique, bien que considéré comme de moindre puissance, mais permettant un passage vers le Sublime, est le fruit d’une recherche passionnée qui naît des échanges épistolaires entre Goethe et le philosophe dramaturge Friedrich Schiller (1759-1805).

Ce dernier mentionne explicitement ces éléments dans son Fragment sur le Sublime, publié en 1802, quand il évoque le naturerhabene (sublime provenant de la nature, parfois évoqué comme « Sublime de puissance contemplatif ») :

Un profond silence, un grand vide, les ténèbres éclairées soudain, sont en soi des choses fort indifférentes, qui ne se distinguent que par l’extraordinaire et l’inaccoutumé. Toutefois elles éveillent un sentiment d’effroi ou du moins fortifient l’impression d’effroi, et sont dès lors appropriées au sublime.

Quand Virgile veut nous remplir d’horreur au sujet des enfers, il nous rend surtout attentifs au vide et au silence qui y règnent…

Dans les initiations aux mystères chez les anciens, on avait surtout en vue de produire une impression terrible, solennelle, et pour cela on employait aussi tout particulièrement le silence. Un profond silence donne à l’imagination un libre espace, et excite l’attente, dispose à voir arriver quelque chose de terrible. Dans les exercices de la dévotion, le silence de toute une réunion de fidèles, est un moyen très efficace de donner de l’élan à l’imagination et de mettre l’âme dans une disposition solennelle. (…)

La solitude est aussi quelque chose de terrible, dès qu’elle est durable et involontaire, comme, par exemple, le bannissement dans une île inhabitée. Un vaste désert, une forêt solitaire longue de plusieurs lieues, une course errante sur l’océan sans bornes, sont des choses dont l’idée excite l’horreur et qui peuvent s’employer en poésie pour le sublime. Mais pourtant ici (dans la solitude), il y a déjà une raison objective de crainte, parce que l’idée d’un grand isolement entraîne l’idée de délaissement, l’absence de secours.

Ludwig van Beethoven et la découverte scientifique

Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Après Schubert, c’est un autre lecteur attentif de Schiller qui va rapidement s’emparer du poème : Ludwig van Beethoven (1770-1827). Celui-ci va exploiter pour sa composition le fait que Goethe avait fait suivre le premier poème Meeresstille d’un deuxième, Glückliche Fahrt (Heureux voyage) (voir encadré) qu’il intègre dans sa courte cantate pour chorale et orchestre (Opus 112), également de 1815.

Dans ce deuxième poème, Goethe met à profit sa lecture de l’Odyssée d’Homère. Pendant ses multiples périples, Ulysse met pied à l’île d’Eolie (Chant X, 1-33), d’après le nom du Dieu qui y règne. Eole est le dieu des vents qui accueille chaleureusement Ulysse. Après un mois de séjour, Ulysse désire rentrer. Eole lui offre alors une outre dans laquelle sont enfermés tous les vents défavorables. Ceux qui restent libres gonflent les voiles du bateau d’Ulysse afin de lui permettre d’arriver à bon port. Mais, pendant le sommeil d’Ulysse, ses compagnons se risquent à ouvrir l’outre. Tous les vents s’échappent alors brusquement et provoquent une véritable tempête ramenant Ulysse contre son gré sur l’île. Le poème de Goethe : Les brumes se déchirent/Le ciel s’éclaircit/Et Eole dépose/Le joug de la peur (traduction littérale : Et Eole défait les liens de la peur).

Agonie créatrice

En ajoutant la suite du poème, Goethe fera de l’ensemble des deux poèmes une véritable métaphore du processus créateur à l’œuvre dans l’esprit humain pendant un processus d’hypothèse et de découverte, processus qualifiable « d’agonie créatrice ». Car la situation du marin perdu sur l’océan se compare facilement à la situation inconfortable du chercheur scientifique qui voit les graves manquements de « son système », sans disposer pour autant d’indices convaincants capables de fournir une nouvelle explication moins insatisfaisante. Cet état s’accompagne forcément d’un sentiment d’angoisse et de désespoir, car l’épuisement d’une longue série d’hypothèses et d’expériences d’apparence non fructueuses nous conduit douloureusement à la conviction que tout notre savoir, qu’on croyait pourtant si valable jusqu’à là, ne vaut plus rien. Notre « système » est mort.

Dans le poème de Goethe, Eole lâche les vents : Là, bruissent les vents/Là, le marin s’agite/, car après ce cadeau du ciel (le vent se lève), c’est maintenant au marin de saisir l’occasion historique :

Dépêchons, dépêchons !/La vague se rompt. /Le lointain s’approche, /Déjà, je vois le pays ! Ainsi, en quelques secondes une « lumière s’allume dans l’esprit » du découvreur et immédiatement le trajet à parcourir s’affiche devant lui. Soudain, il sait où il est, il « voit » où il doit aller, et il se rend compte ce qu’il peut faire pour y parvenir.

Beethoven, un esprit républicain optimiste et militant de la révolution américaine, ne pouvait qu’être séduit par ce matériel poétique.

Au début, pour dramatiser l’aspect inquiétant, le compositeur fera appel à des nuances très marquées. On écoutera des forte sur Aucune brise, nulle part ! (Keine Luft von Keiner Seite !), et sur étendue inouïe (ungeheueren Weite). Ou encore un pianissimo sur Todesstille fürchterlich ! (Silence mortel, effroyable !)

Bien que la charpente de la composition semble assez similaire à celle de Schubert, chez Beethoven les accords verticaux, par un décalage graduel du thème, introduiront une lente apothéose vers l’explosion de l’idée même de mouvement. Ce déplacement déploiera toute sa richesse grâce à la reprise du thème par les différents pupitres (soprano, alto, ténor, basse), soit comme dialogue entre voix, soit en forme de développement canonique. Avec un grand talent, Beethoven fait émaner cette éclosion du concept de mouvement de l’intérieur même du texte poétique : elle se développe littéralement comme une vague à partir du mot Welle (vague) pour nous conduire vers une tempête de sonorités qui éclate quand les brumes se lèvent au début deuxième poème Glückliche Fahrt. Là, en passant à un tempo de 6/8 (deux pulsions par mesure), l’orchestre se met à faire à toute vitesse le grand écart sur l’ensemble de la gamme en partant dans des directions diamétralement opposées, créant l’impression d’un mouvement sans pareil. L’entrée puissante de voix annonçant l’heureuse découverte de la terre promise nous fait penser à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. La suite n’est que la célébration de cet heureux évènement et nous installe définitivement dans une « nouvelle géométrie ».

Il faudrait être un peu fou pour croire qu’il suffit de comprendre la phraséologie musicale et la métrique d’un poème pour la transposer en musique, bien que cette compréhension soit fondamentale pour identifier les sources d’inspiration du compositeur. Ce dernier choisira, en toute liberté, le matériel qui lui convient, comme le sculpteur son bloc de marbre dans la carrière.

Dans une lettre à son élève Czerny en 1809, Beethoven affirme que les poèmes de Schiller, étaient « très difficiles à mettre en musique. Le compositeur doit être en mesure de s’élever loin au-dessus du poète : qui en est capable dans le cas de Schiller ? »

On sait par ailleurs que Goethe ne voyait pas d’un bon œil les compositeurs capables de donner une dimension supplémentaire à ses poèmes. Au détriment de Schubert et Beethoven, Goethe préférait de loin des compositeurs comme Reichardt et d’autres, justement parce qu’ils se limitaient à transcrire ses poèmes en musique sans vouloir ajouter encore une dimension à « son » sublime.

Mais Beethoven, comme en témoigne cette lettre à Rochlitz en 1822, adorait les poèmes de celui qu’il avait rencontré en 1812 : « Goethe – il est vivant, et il veut que tous nous vivions avec lui. C’est pour cela qu’on peut en faire des compositions. Il n’y a personne qui s’y prête autant que lui ».

Toujours ironique, Beethoven, conscient que Goethe prenait un peu trop de plaisir à briller à la cour, lui envoya sa composition du Meeresstille und Glückliche Fahrt en lui disant qu’en « raison de leur couleur émotive opposée, ces deux poèmes semblent se prêter à l’expression du contraste en musique. Je serais fort heureux de savoir si j’ai unifié de façon approprié mon harmonie avec la votre ».

Les deux poèmes de Goethe,
traduction de Karel Vereycken, 2005:

 

 
Meeresstille

Tiefe Stille herrscht in Wasser,
Ohne Regung ruht das Meer,
Und bekümmert sieht der Schiffer
Glatte Fläche rings umher.

Keine Luft von keiner Seite !
Todesstille fürchterlich !
In der ungeheueren Weite
Reget keine Welle sich.

Mer tranquille

Le calme profond domine les eaux,
Sans motion la mer se repose,
Et, inquiet, le marin observe
La surface lisse qui l’encercle.

Aucune brise, nulle part !
Qu’un silence mortel, effroyable !
Dans cet étendue inouïe
Aucune vague ne s’amorce.

Gluckliche fahrt

Die Nebel zerreisen,
Der Himmel ist helle,
Und Aelus löset
Das ängstige Band.

Es säuselst die Winde,
Es rührt sich der Schiffer.

Geschwinde ! Geschwinde !
Es teilt sich die welle.
Es naht sich die Ferne,
Schon sehe ich das Land !

Heureux voyage

Les brumes se déchirent
Le ciel s’éclaircit
Et Eole dépose
Le joug de la peur.

Là, bruissent les vents,
Là, le main s’agite.

Dépêchons, dépêchons !
La vague se rompt.
Le lointain s’approche,
Déjà, je vois le pays.

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Van Eyck : la beauté,
prégustation de la sagesse divine

 


Jan Van Eyck (1390-1441). Comment saisir l’intention de ce grand peintre flamand dont cinq siècles nous séparent ?

A part regarder son œuvre, voici trois pistes que j’ai tenté de débroussailler pour vous :

  • Le peintre était sans doute initié à la lectio divina , l’interprétation à plusieurs niveaux du sens profond des Saintes Ecritures ;
  • L’influence du penseur religieux français Hugues de Saint-Victor (1096-1141), une figure méconnue mais majeure dont le cardinal philosophe Nicolas de Cues a pu s’inspirer ;
  • Les conseils éventuels qu’a pu donner au peintre le théologien Denys le Chartreux (1401-1471), le confesseur de Philippe Le Bon, duc de Bourgogne, pour qui le peintre effectua des missions diplomatiques.

Par Karel Vereycken

Voici une bonne raison pour apprendre le néerlandais ! Lire dans le texte original le livre inspirant et bien écrit Landschap en Wereldbeeld, van Van Eyck tot Rembrandt (Paysage et vision du monde, de Van Eyck à Rembrandt) de l’historien d’art néerlandais Boudewijn Bakker (Paru en 2004 chez Thoth à Bossum, Pays-Bas, également disponible en anglais).

Dans un style précis et d’accès facile, Bakker nous offre une série de clés permettant au spectateur du XXIe siècle de renouveler le regard porté sur la peinture flamande et néerlandaise et de révéler son sens parfois un peu « caché »…

Ce qui parfois nous étonne aujourd’hui s’avère souvent des références largement partagées par les peintres, leurs commanditaires, les religieux et plus largement le grand public dans ces contrées.

Paradoxe

Avant de lire l’œuvre de Bakker, la peinture du Nord de l’Europe m’a souvent parue aller à l’opposé de la matrice philosophique et religieuse qui prévalait au XVe siècle, alors qu’elle en est l’expression.

Jusqu’ici, je pensais que, pour l’essentiel, la vision du monde qui prévalait à la fin du Moyen-Age se résumait au rejet du monde visible tel que nous le percevons par nos sens. Car ce monde, d’après la mésinterprétation de Saint Augustin et Platon par les scolastiques, n’est que tromperie et tentation, le diable en personne en quelque sorte.

Or, et c’est là que ce paradoxe se manifeste avec toute sa force éruptive, comment réconcilier ce rejet du visible avec en particulier l’œuvre du peintre flamand Van Eyck, qui nous montre des êtres humains animés de bonté, pleins de beauté et de douceur, entourés d’une nature belle, abondante et exubérante ?

Adam, détail du retable de Gand (1432), Jan Van Eyck.

Comment ose-t-il, me demandais-je, nous montrer tant de beauté alors qu’à son époque la doctrine de la foi, s’érigeant en gardienne du temple, ne cessait de rappeler que l’Homme, dans son imperfection criante, n’est pas Dieu, et mettait systématiquement en garde contre les tentations de ce monde ?

Les tableaux ironiques mais extrêmement moralisateurs de Jérôme Bosch et de Joachim Patinier ne sont-ils pas là pour nous faire comprendre, avec une violence non-dissimulée mais avec humour et méthode, que l’origine du péché se trouve précisément dans notre attachement excessif aux biens terrestres et dans les plaisirs que nous croyons en tirer ?

Coïncidence des opposés

Le cardinal philosophe Nicolas de Cues (Cusanus)

Sans se référer explicitement à la méthode du grand théo-philosophe, le cardinal Nicolas de Cues, celle de la « coïncidence des opposés » (coincidentia oppositorum), c’est-à-dire la résolution de paradoxes d’apparence insolvable mais possible à partir d’un point de vue plus élevé et donc supérieur, Bakker démontre que le paradoxe que nous venons d’évoquer, n’en est, lui aussi, qu’un en apparence.

Pour comprendre cela, Bakker rappelle d’abord que pour le courant augustinien, pour qui l’homme a été créé à l’image vivante du créateur (Imago Viva Dei), la nature, n’est ni plus ni moins qu’une « théophanie », c’est-à-dire, pour ceux qui se rendent capable de la lire, la révélation d’une intention divine.

Pour ce courant, Dieu se révèle à l’homme, non pas par un seul, mais par « deux livres », dont le premier n’est autre que « le livre de la nature » qu’on apprécie par les yeux ; le deuxième étant la Bible à laquelle auquel on accède grâce aux yeux et aux oreilles.

Bakker souligne à ce propos le rôle, un peu oublié, de deux penseurs chrétiens de premier ordre qui, depuis l’hégémonie de l’aristotélisme introduit par saint Thomas d’Aquin, la montée du nominalisme et la contre-réforme, ont fini par tomber dans l’oubli.

Il s’agit en premier lieu de l’abbé et théologien français Hugues de Saint Victor (1096-1141), un des auteurs médiévaux ayant connu une large diffusion manuscrite à son époque, et de Denys le Chartreux (1402-1471), un ami néerlandais et collaborateur de Nicolas de Cues (1401-1464) et confesseur de Philippe le Bon, duc de Bourgogne (1396-1467).

Lectio divina de la nature ?

Saint-Dominique lisant. Fresque de Fra Angelico.

Par rapport à l’interprétation des peintures, l’approche de Bakker, qui en réalité a fait le travail que tout historien de l’art digne de ce nom devrait fournir avant de se livrer à des interprétations d’œuvres d’art, consiste dans la confrontation des tableaux avec, s’ils si elles existent, les écrits de leurs époques.

Dans cet exercice, Bakker formule l’hypothèse fertile que les chefs-d’œuvre de la peinture flamande, truffés d’autant d’énigmes et de mystères que nos belles cathédrales, se lisent « à plusieurs niveaux », tout comme l’exégèse biblique de l’époque faisait appel, pour les textes sacrés, à une méthode de lecture ancestrale, dite « à quatre niveaux ».

D’abord dans le judaïsme, bien avant l’arrivée de Jésus, l’étude de la Torah faisait appel à la « doctrine des quatre sens » :

  • le sens littéral,
  • le sens allégorique,
  • le sens allusif, et
  • le sens mystique (éventuellement caché, secret ou kabbalistique).

Ensuite, les chrétiens, en particulier Origène (185-254), puis Ambroise de Milan au IVè siècle, reprennent cette méthode pour la Lectio Divina, c’est-à-dire l’exercice de la lecture spirituelle visant, par la prière, à pénétrer le plus profondément possible un texte sacré.

Enfin, introduite au IVe siècle par Ambroise, Augustin fait de la Lectio Divina la base de la prière monastique. Elle sera reprise ensuite par Jérôme, Bède le Vénérable, Scot Erigène, Hugues de Saint-Victor, Richard de Saint-Victor, Alain de Lille, Bonaventure et s’imposera à Saint Thomas d’Aquin et Bernard de Clairvaux.

Bakker prend soin de préciser ces quatre niveaux de lecture :

  • Le sens littéral est celui qui est issu de la compréhension linguistique de l’énoncé. Il raconte les faits et la « petite histoire » tout en replaçant l’écrit dans le contexte de l’époque ;
  • Le sens allégorique. Vient du grec allos, autre, et agoreuein, dire. L’allégorie en énonçant une chose en dit aussi une autre. Ainsi l’allégorie explique ce que symbolise le récit ;
  • Le sens moral ou tropologique (du latin tropos signifiant « changement »), en cherchant dans le texte des figures, des vices ou des vertus, des passions ou des étapes que l’esprit humain doit parcourir dans son ascension vers Dieu, nous indique les leçons que chacun peut en tirer pour sa propre vie dans le présent ;
  • Le sens anagogique (adjectif provenant du grec anagogikos c’est-à-dire élévation), est obtenu par l’interprétation des Évangiles, afin de donner une idée des réalités dernières qui deviendront visibles à la fin des temps. En philosophie, chez Leibniz, « l’induction anagogique » est celle qui tente de remonter à une cause première.

Ces quatre sens ont été formulés au Moyen-Age dans un fameux distique latin : littera gesta docet, quid credas allegoria, moralis quid agas, quo tendas anagogia (la lettre enseigne les faits, l’allégorie ce que tu dois croire, la morale ce que tu dois faire, l’anagogie ce que tu dois viser).

La raison pour laquelle j’amène cette question de l’exégèse biblique à niveaux multiples, précise Bakker, c’est que dans le cadre de la vision du monde du Moyen-Age, on estimait que cette interprétation ne s’appliquait pas seulement à la Bible, mais tout autant à la création visible.

Gros plan de la page du livre devant lequel s’agenouille la Vierge dans l’Annonciation qui décore les volets extérieurs du retable de Gand de Jan Van Eyck (1432). En bas de la page, on lit clairement (en rouge) : « De visione dei », le titre de l’œuvre de Nicolas de Cues de 1453.

Nous voilà donc devant un sentiment amoureux de la création ? Pas du tout ! Loin du panthéisme (un péché), il s’agit de « lire », comme l’affirme Hugues de Saint-Victor, « avec les yeux de l’esprit », ce que « les yeux de la chair » ne sont pas capable de voir, un concept que reprendra Nicolas de Cues dans son œuvre de 1543 : Du tableau, ou la Vision de Dieu.

Le paradoxe se trouve ainsi résolu. Car, dans l’allégorie de la caverne évoquée par Platon dans La République, l’homme qui se trouve enchaîné devant une paroi où il ne voit que défiler des ombres projetées sur la paroi de la caverne, en mobilisant son intelligence, in fine se rend capable d’identifier les processus qui les engendrent.

Certes, l’homme ne peut pas « connaître » Dieu de façon directe. Cependant, en étudiant les effets de son action, il peut deviner son intention. C’est donc à travers Hugues de Saint Victor, que le courant augustinien et platonicien qui avait inspiré la Renaissance carolingienne refait surface à Paris.

Pour ce courant, la création comme un tout, du point de vue anagogique, est un reflet du paradis céleste et une référence directe vers l’omnipuissance, la beauté et la bonté divine.

Pour Bakker :

L’ensemble de ces interprétations sont faciles à illustrer avec les œuvres d’Augustin, parce qu’elles ont inspiré tout au long du Moyen-Age les auteurs sur la nature. Augustin aimait beaucoup le monde tel qu’il se présente à nous ; il savait jouir de ce qu’il appelait ‘certains espaces larges et magnifiques de la ville ou de la campagne’, où la beauté vous frappe avec éclat lorsque vous les montrez à un étranger. Mais la création contient également d’innombrables messages ‘moraux’, autant d’occasions pour un observateur pieux et attentif pour réfléchir sur son âme et sa tâche sur Terre. Coup après coup, Augustin souligne cet aspect lorsqu’il parle des phénomènes naturels. Chaque fois, il nous incite à chercher l’invisible derrière le visible, l’éternel derrière le temporel, etc. Ainsi l’harmonie que nous montre la création nous indique la paix qui doit régner entre les hommes. Chaque créature, pris séparément, apparait, pour celui qui veut le voir comme un exemple (négatif ou positif) pour l’homme. Ceci s’applique notamment pour le comportement des animaux, par exemple. Et ce qui concerne la Terre comme un tout, ne négligez pas les creux du paysage, car c’est là que jaillissent les sources.

Hugues de Saint Victor

Hugues de Saint Victor

En France, c’est lors de la Renaissance intellectuelle du XIIe siècle que les centres d’étude scolaires se multiplient (école cathédrale, école d’Abélard, école du Petit-Pont pour Paris, Chartres, Laon…) et qu’une véritable effervescence intellectuelle fait de notre pays un pôle d’attraction. Ainsi, de nombreux étudiants en provenance d’Allemagne, d’Italie, d’Angleterre, d’Ecosse et du Nord de l’Europe partent pour Paris pour y étudier avant tout la dialectique et la théologie.

Hugues de Saint Victor (1096-1141) est d’origine saxonne (ou flamande ?). Vers 1127, il entre chez les chanoines réguliers de Saint-Victor peu après la fondation de ce monastère installé à la lisière de Paris.

Les Victorins se distinguent dès l’origine par la haute place qu’ils donnent à la vie intellectuelle. Les chanoines de cette abbaye ont un regard positif sur le savoir, d’où l’importance qu’ils accordent à leur bibliothèque.

Les maîtres principaux qui ont influencé Hugues sont : Raban Maur (lui-même disciple du conseiller de Charlemagne, l’irlandais Alcuin), Bède le Vénérable, Yves de Chartres et Jean Scot Erigène et quelques autres, peut-être-même Denys l’Aréopagite dont il commente La Hiérarchie céleste.

Abbaye de Saint Victor à Paris en 1655.

D’une curiosité intellectuelle insatiable, Hugues conseille à ses disciples de tout apprendre car, dit-il, rien n’est inutile. Lui-même est le premier à mettre en pratique le conseil qu’il donne aux autres. Une partie notable de ses écrits est consacrée aux arts libéraux, aux sciences et à la philosophie, dont il traite en particulier dans un manuel d’introduction aux études profanes et sacrées, demeuré célèbre, le Didascalicon.

Ses contemporains le considèrent comme le plus grand théologien de leur temps et lui donnent le titre glorieux de « nouvel Augustin ». Il influence les Franciscains d’Oxford (Grosseteste, Roger Bacon, etc.) dont l’influence sur le peintre Roger Campin n’est plus à démontrer et Nicolas de Cues s’en inspire.

À la question de savoir s’il faut admirer ou mépriser le monde, Hugues de Saint Victor répond qu’on doit aimer le monde, mais à condition de ne pas oublier qu’il faut l’aimer en vue de Dieu, comme un présent de Dieu, et non pour lui-même.

Pour atteindre cette sagesse, l’homme doit considérer son existence comme celle celui d’un pèlerin qui se détache sans cesse de l’endroit où il réside, métaphore très fertile qu’on retrouvera chez les peintres flamands Bosch et Patinier. « Le monde entier est un exil pour ceux qui philosophent », souligne Hugues.

Maître Hugues pose l’exigence d’un dépassement de la dilectio (amour jaloux et possessif de Dieu) pour la condilectio (amour accueillant et ouvert au partage). Il prône l’idée d’un amour tout agapique tourné vers les autres, et non centré sur soi-même, un amour tourné vers le prochain, l’amour de Dieu augmentant avec l’amour du prochain. C’est tout simplement l’idée de charité chrétienne et de solidarité fraternelle qui est ainsi exprimée.

Hugues énumère cinq exercices spirituels : la lecture, la méditation, la prière, l’action, la contemplation. La première donne la compréhension ; la seconde fournit une réflexion ; la troisième demande, la quatrième cherche et la cinquième trouve. Ces exercices ont pour but d’atteindre la source de la vérité et de la charité et là, l’âme de l’homme est toute « transformée en flamme d’amour », reposant entre les mains de Dieu dans « une plénitude à la fois de connaissance et d’amour ».

Pour le sujet qui nous intéresse ici, c’est surtout sa vision optimiste de l’homme et de la création qui se différencie des clichés que nous retenons du pessimisme médiéval. Car pour lui, la création est un don de Dieu et le chemin vers Dieu passe donc tout autant par la lecture du livre de la nature que par la Bible.

Ainsi, pour lui, l’image que nous en percevons n’est d’abord que révélation ou dévoilement de la Puissance divine, perçue « à travers la longueur, la largeur, la profondeur de l’espace », « à travers la masse des montagnes, la longueur des fleuves, l’étendue des champs, la hauteur du ciel, la profondeur de l’abîme ».

Ainsi, le peintre, lorsqu’il excelle dans la représentation de l’univers physique ne fait qu’augmenter sa capacité à dévoiler la puissance du créateur !

Dévoilement également de la Sagesse à travers la beauté. Pour Hugues, « tout l’univers sensible est un grand livre tracé par le doigt de Dieu », c’est-à-dire créé par la vertu divine et

chaque créature est comme une figure, non pas produit du désir humain, mais fruit du vouloir divin chargé de manifester la Sagesse invisible de Dieu (…) Tout comme un illettré regarde les signes d’un livre ouvert sans connaître les lettres, un homme stupide et bestial ‘qui ne comprend pas les choses qui sont de Dieu’, ne voit dans les créatures que la forme extérieure, mais n’en comprend pas le sens intérieur.

Pour s’élever, Hugues propose à ses disciples de Saint-Victor, à tous ceux capables de « contempler sans relâche », de poser « un regard spirituel » sur le monde. Pour son disciple, Richard de Saint-Victor, la Bible et le grand livre de la nature {« rendent le même son et s’harmonisent pour dire les merveilles d’un monde secret. »}

Denys le Chartreux, clé pour comprendre Van Eyck

Le théologien Denys le Chartreux (Van Rykel).

Deux siècles après Hugues de Saint-Victor, c’est une même flamme qui anime le théologien Denys le Chartreux (1401-1471), originaire du Limbourg belge. Sous le titre La beauté du monde : ordo et varietas, Bakker lui consacre tout un chapitre de son livre. Et vous allez comprendre pourquoi.

Avant d’entrer chez les Chartreux de Roermond aux Pays-Bas, Denys, est formé dans l’esprit des Frères de la vie commune à l’école de Zwolle aux Pays-Bas et achève sa formation à l’Université de Cologne.

Avec Jean Gerson (1363-1429) et Nicolas de Cues (1402-1464), et ce malgré un style beaucoup plus bavard et parfois confus, Denys le Chartreux compta au nombre des auteurs les plus lus, les plus copiés puis les plus édités, quand l’imprimerie en vint à supplanter le laborieux travail des moines copistes. D’ailleurs, le premier livre publié en Flandres, ne fut autre que le Miroir de l’âme pècheresse de Denys le Chartreux, imprimé en 1473 par l’ami d’Erasme de Rotterdam, Dirk Martens.

Au monastère de Roermond au Pays-bas, Denys écrit 150 œuvres dont des commentaires sur la Bible et 900 sermons. Après en avoir lu un, le pape Eugène IV, qui vient d’ordonner à Brunelleschi de parachever la coupole du dôme de Florence, exulta : « L’Eglise mère se réjouit d’avoir pareil fils ! ».

En tant que savant, théologien et conseiller, Denys était très influent. « Nombre de gentilshommes, de clercs et de bourgeois viennent le consulter dans sa cellule à Ruremonde où il ne cesse de résoudre doutes, difficultés et cas de conscience. (…) Il se trouve en relations fréquentes avec la maison de Bourgogne et sert de conseiller à Philippe le Bon », confirme l’historien néerlandais Huizinga dans son Déclin du Moyen-âge.

Selon Bakker, ayant rédigé une série d’œuvres d’orientation spirituelle, Denys, remplit le rôle de confesseur et de guide spirituel du souverain chrétien Philippe le Bon , duc de Bourgogne, et par la suite, de celui de sa veuve.

Denys le Chartreux, chaire de la Cathédrale de Laon.

Denys le Chartreux est un ami, admirateur et collaborateur du cardinal Nicolas de Cues.

Ensemble, ils suivent à Cologne les cours du théologien flamand Heymeric van de Velde (De Campo) qui les initie à la théologie mystique du moine platonicien syrien connu sous le nom du Pseudo-Denys l’Aréopagite et à l’œuvre de Raymond Lulle et d’Albert le Grand.

Lorsqu’en 1432, Nicolas De Cues décline la chaire de Théologie que lui offre l’Université de Louvain, c’est De Campo qui, à sa demande, accepte cette fonction.

Politiquement, de 1451 à 1452, c’est Denys le Chartreux que choisit Nicolas de Cues, alors légat apostolique, pour l’accompagner durant plusieurs mois lors de sa tournée en pays rhénan et mosellan pour y faire appliquer, à la demande du pape, le renouveau spirituel qu’il promeut.

Bakker note que Denys a une prédilection pour la musique. Il recopie et illumine de sa main des partitions et donne des instructions sur la meilleure interprétation possible des psaumes. Sa préférence va à des psaumes qui font l’éloge de Dieu. Et pour faire l’éloge du créateur, Denys trouve des images et des paroles qu’on verra rebondir dans l’imagination des peintres de l’époque.

Cependant, pour Denys, la beauté de Dieu signifie quelque chose de plus profond qu’une simple attractivité visuelle. « Pour toi (seigneur), ‘être’ équivaut à ‘être beau’ ». Rappelons que la vue, dans la philosophie chrétienne, est le sens primordial et celui qui résume tous les autres.

Dans les psaumes de Denys, deux notions prévalent. D’abord, celle de l’ordre et de la régularité. On les retrouve dans les corps célestes qui déterminent le rythme des jours et des années. Mais la Terre elle-même obéit à un ordre divin. Et là Denys cite le Livre de la Sagesse de Salomon (11,20) affirmant : « Tu as tout ordonné avec mesure, nombre et poids ».

Ensuite, il y a l’idée de multiplicité et de diversité. Sur les phénomènes climatiques, c’est-à-dire des phénomènes purement « physiques », Denys affirme par exemple,

Dans le ciel, seigneur, tu génères des effets multiples de pression et de souffle, tels que des nuages, des vents, des pluies (…) et différents phénomènes : des comètes, des couronnes lumineuses, des vortex, des étoiles tombantes (…), du givre et de la brume, de la grêle, de la neige, l’arc en ciel et le dragon volant.

Pour Denys, tout cela n’a pas été créé pour rien mais pour pénétrer l’homme de la réalité divine, sa grandeur infinie, son omnipuissance et son amour pour l’homme.

Faites en sorte seigneur, écrit-il, que dans les effets de votre laboriosité universelle, nous vous percevions et que par l’amour dont elle témoigne, nous nous enflammions et que nous nous éveillions à honorer votre grandeur.

Sur Dieu et le beau, Denys écrit un véritable traité d’esthétique théologique sous le titre De Venustate Mundi et pulchritudine Dei (De l’attractivité du monde et de la beauté de Dieu).

agneau

Retable de Gent (Belgique) ou l’Agneau mystique, peint par Jan Van Eyck.

cour

La cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Miniature de Rogier Van der Weyden.

En lisant ce qui suit, c’est tout de suite le retable de Gand, l’Agneau mystique, ce grand polyptyque peint par Jan Van Eyck qui nous vient à l’esprit.

Sachant que ce peintre était au service (peintre et ambassadeur) du même Philippe le Bon, duc de Bourgogne, dont Denys le Chartreux fut le confesseur et guide spirituel, on est en droit de croire que ce texte s’est imposé dans l’esprit du peintre dans l’élaboration de son œuvre.

Denys le Chartreux :

De même que toute créature participe à l’être de Dieu et à sa bonté, de même le Créateur lui communique aussi quelque chose de sa beauté divine, éternelle, incréée, par quoi elle est en partie rendue semblable à son Créateur et participe quelque peu à sa beauté. Autant une chose reçoit l’être, autant elle reçoit le bon et le beau. Il existe donc une beauté incréée qui est la beauté et le beau par essence : Dieu.

Autre est la beauté créée : le beau par participation. De même que toute créature est appelée être dans la mesure où elle participe à l’être divin et lui est assimilée par une certaine imitation, de même toute créature est dite belle dans la mesure où elle participe à la beauté divine et lui est rendue conforme. De même que Dieu a fait toutes choses bonnes parce qu’il est bon par nature, de même il a fait toutes choses belles parce qu’il est essentiellement beau.

(…) Le fils unique de Dieu, vrai Dieu lui-même, a pris notre nature et est devenu notre frère. Par lui, notre nature a reçu une dignité de majesté indicible. Dieu a de plus orné les âmes des bienheureux qui sont dans la patrie céleste, de sa lumière et de sa gloire, et les a élevés à la vision béatifique, immédiate, claire et bienheureuse de sa Divinité toute pure. En contemplant la beauté incréée et infinie de l’essence divine, elles sont transformées à son image d’une façon surnaturelle et ineffable. Elles sont remplies et débordent de cette participation, de cette communion de bonté, lumière et beauté divines, au point d’être entièrement ravies en lui, configurées à lui, absorbées en lui. Elles atteignent ainsi une beauté telle, que les splendeurs du monde entier ne sauraient être comparées à la beauté de la plus petite d’entre elles.

Retour au peintre

Ce dernier paragraphe évoque immédiatement la partie supérieure du polyptyque de Jan Van Eyck à Gent.

On a du mal à mesurer l’effet que ce tableau a pu susciter chez les croyants : ils y voyaient non seulement Adam et Eve, élevés au même niveau que Dieu, la Vierge et Saint-Jean Baptiste, mais y découvraient, alors que moins d’un pour cent de la population européenne ne savaient lire et écrire, l’image d’une ravissante jeune femme lisant la Bible. Son nom ? Marie, mère de Jésus !

La partie inférieure de la même œuvre met en scène un autre évènement majeur : la réunification, suite aux différents conciles œcuméniques, de tous les chrétiens, qu’ils soient d’Occident ou d’Orient et jusque là divisés par des querelles subalternes, autour de la quintessence de la foi chrétienne : le sacrifice du Fils de Dieu pour libérer l’homme du péché originel.

Sont regroupés en chœurs autour de l’évènement tout ce qui comptaient dans l’univers : les trois papes, les philosophes, les poètes (Virgile), les martyrs, les ermites, les prophètes, les justes juges, les chevaliers chrétiens, les saints et les vierges.

Le tout présenté dans un paysage transformé par un véritable « Printemps » chrétien. Van Eyck n’hésite pas à représenter, avec moult détails de toute la splendeur de leur microcosme, une bonne cinquantaine d’espèces végétales au moment où elles offrent leurs plus belles fleurs et feuilles.

Littéralement, cela fait apparaître la richesse de la création dans toute sa variété; allégoriquement, cela représente le créateur comme sève de la vie; moralement, c’est le sacrifice du fils de Dieu qui redonnera vie à l’église des chrétiens; et enfin, anagogiquement, cela nous rappelle que nous devons tendre à nous unir au créateur, source de toute vie, bien et sagesse.

Une fois de plus, ce n’est que chez Denys le Chartreux, dans le passage de conclusion de son {Venestate Mundi et pulchritudine Dei} que l’on trouve un éloge aussi passionné de la beauté du monde visible, y compris une référence au fameux {« vert foncé des prés »} si typique de Van Eyck :

{Démarrons par le plus bas, les éléments de la terre. Dans quelles longueur et largeur immensurables elle s’étend loin devant nous ; comment sa surface est ornée d’innombrables espèces et sortes d’individus de choses merveilleuses. Regardez les lis et les roses et autres fleurs de belles couleurs émettant leurs odeurs adorables, les herbes guérissantes qui poussent sur le vert foncé des prés et à l’ombre des forêts, la splendeur des arbres et des champs luxuriants, des hauteurs de montagnes, de la fraicheur des arbres, des étangs, des ruisseaux et des rivières s’étalant jusqu’à la mer au lointain ! A quel point Il doit être beau en lui-même, Celui qui a tout créé ! Regardez et admirez la multitude d’animaux, comment ils brillent dans la variété de leurs couleurs ! Aux poissons et oiseaux se réjouit l’œil et s’adresse notre éloge du Créateur. Dans quels beauté et lustre se drapent les grands animaux, le cheval, l’unicorne, le chameau, le cerf, le saumon et le brochet, le phénix, le paon et l’épervier. Qu’Il est élevé, celui qui a fait tout cela !}

Avec ce que nous venons de lire et de dire, le spectateur peut enfin savourer en pleine confiance et sans modération cette beauté, car il ne s’agit de rien d’autre que la prégustation de la sagesse divine !

Avec ce que nous venons de lire et de dire, le spectateur peut savourer en pleine confiance cette beauté, car il ne s’agit de rien d’autre que la prégustation de la sagesse divine !

 

Bibliographie :

  • Boudewijn Bakker, Landschap en Wereldbeeld. Van Van Eyck tot Rembrandt, Thoth, 2004 ;
  • Patrice Sicard, Hugues de Saint-Victor et son école, Brepols, 1991.
  • Denys le Chartreux, Vers la ressemblance, textes réunis et présentés par Christophe Bagonneau, Parole et Silence, 2003.

 

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El Degüello de Goya

 

Mars 2018. Mon article sur Goya, en espagnol, repris au complet en introduction dans la biographie consacrée à l’artiste par le poète portoricain Karl Lestar.

 

Disponible en espagnol sur Amazon

 

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Neo-Platonism and Huxley’s Doors of Perception


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How neo-Platonism gave Plato a bad name


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Pictured from left to right in a detail from Domenico Ghirlandaio’s Zachariah in the Temple are Marsilio Ficino, Cristoforo Landino, Angelo Poliziano, and Demetrios Chalkondyles.

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A la découverte d’un tableau

 

Jean-Luc, un jeune instituteur récemment titularisé, voulait faire découvrir la peinture à un petit groupe d’élèves. Il en choisit donc six parmi eux, qui étaient en âge de s’ouvrir à ce genre d’aventure, et les accompagna au musée du Louvre.

Lorsque l’instituteur parvint devant le tableau qu’il avait choisi d’expliquer aux enfants, les guides accrédités jetèrent un oeil noir sur ce groupe improvisé et y virent une concurrence déloyale.

L’un d’entre eux, une dame assez âgée munie de lunettes à montures étonnantes, les bouscula légèrement et déclama d’une voix nasillarde pour la douzième fois de la journée :

 Domenico Ghirlandaio, né en 1449 et mort de la peste en 1494, à l’âge de 45 ans, fut l’un des peintres les plus importants de son époque. C’était le fils d’un orfèvre, Tommaso Corradi, surnommé Ghirlandaio parce qu’il fabriquait des parures en forme de guirlande très prisées des jeunes Florentines. A l’instar de Léonard de Vinci, Domenico fut formé par le peintre et sculpteur Andrea del Verrocchio ; il mit tout son talent au service des ordres religieux et des familles les plus riches du moment, les Medicis, les Malatestas. Le pape Sixte IV fit appel à lui pour la décoration de la chapelle Sixtine de Rome. Parmi les élèves de Ghirlandaio, l’un d’eux deviendra Michel-Ange, le plus grand sculpteur de tous les temps. De Ghirlandaio, voici le Portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon réalisé vers 1485, peint sur bois avec une technique de tempera, astucieux mélange de jaune d’oeuf et d’huile. 

Son allocution terminée, la guide se remit en route, suivie comme une mère poule par une quarantaine de touristes, dont certains avaient pris des photographies dans l’espoir de mieux comprendre… plus tard.

Jean-Luc, qui avait auparavant rêvé d’une carrière dans la bande dessinée, n’en revenait pas : vouloir tout voir sans rien comprendre lui semblait la meilleure façon de vous dégoûter pour toujours de l’art. Il avait, lui, une tout autre méthode : choisir une seule oeuvre, mais prendre le temps de l’approfondir.

Nous allons jouer aux devinettes, dit Jean-Luc à ses élèves. Moi, je prétends que le véritable nom de ce tableau n’est pas Portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon. Ce n’est que le nom donné par le collectionneur qui a vendu le tableau. Alors, essayons de découvrir son véritable nom…

— Pourquoi a-t-il un nez grand et affreux qui semble tout gonflé par des piqûres de guêpes ? demanda Myriam en rougissant, sûre d’avoir dit ce qui lui passait par la tête, c’est-à-dire n’importe quoi.

— C’est vrai, tu as raison, il n’est pas très beau, mais bizarrement, le tableau, lui, est beau. Alors pourquoi ? interrogea Jean-Luc.

— L’enfant aussi est beau ; et en vieillissant, on attrapera tous des crevasses sur le pif ! remarqua malicieusement Pierre, l’éternel premier de la classe.

— Que voit-on d’autre sur ce tableau ? demanda le maître.

— Il y a une grosse montagne dans le fond, répondit Momo.

— Et un chemin qui y mène, ajouta Sarah.

— N’oublions pas le petit arbre tout près, qui lui aussi est jeune ! observa Pierre.

— Et tu n’as pas remarqué la petite église entourée de vieux arbres, sur la colline, note Myriam.

— Très bien, dit Jean-Luc, on avance dans la bonne direction. D’abord, on peut être laid à l’extérieur et posséder la beauté intérieure. Apprenez à ne pas juger vos camarades sur leur apparence. Notre enveloppe terrestre n’est pas si importante, parce qu’elle est de toute façon éphémère. Nous naissons tous et, dans le meilleur des cas, nous mourrons très vieux. Mais nul n’échappera à la mort.

— Mais ce n’est quand même pas le portrait de la mort, ce serait affreux ! s’exclama Florette.

— Le peintre a peut-être voulu dire que la vie est comme un chemin qui mène à la montagne. Ayant pris de la hauteur, on peut voir au-delà, revoir d’où le voyage a commencé. A cet instant, on peut réfléchir à ce qu’on a donné aux autres et à ceux qui survivront, proposa Jean-Luc…

— Mais c’est « l’amour » alors ! s’exclama Louise, pensant avoir trouvé le titre du tableau.

— Oui, concéda Jean-Luc, ces deux-là ont l’air de s’aimer, mais comment sont leurs visages ?

— Ils sont tristes, dit Sarah, comme s’ils allaient se séparer pour toujours. Peut-être que le vieux sait qu’il a une grave maladie et qu’il est au bout du voyage. C’est peut-être pour ça que son nez est si bizarre. En plus, il a le front tout fissuré !

— Les rayures qui apparaissent sur son front proviennent de la détérioration du tableau, expliqua Jean-Luc. La peinture à l’oeuf est un peu comme les illustrations des vieux manuscrits qui s’abîment quand ils sont exposés à la lumière et à l’air ambiant. Pour protéger les peintures, on eut plus tard l’idée de les vernir, puis d’utiliser le vernis lui-même comme moyen d’apposer les couleurs sur la surface à peindre.

Les Flamands furent parmi les premiers à pratiquer cette technique. Dès l’âge de huit ans, les apprentis-peintres apprenaient à broyer les couleurs et à encoller les panneaux de bois avec une colle à base de peau de lapin. Ces derniers étaient ensuite enduits d’une préparation composée de plâtre fin mêlé à une substance adhésive et de peinture blanche. Ils effectuaient ces tâches durant une douzaine d’années et leur maître leur confiait parfois la réalisation d’un dessin ou le détail d’un tableau.

Ainsi, le peintre Verrocchio demanda un jour à Léonard de Vinci, qui était alors son élève, de réaliser le détail d’un ange dans l’un de ses tableaux. Le résultat fut tellement beau que Verrocchio abandonna avec joie sa carrière de peintre pour celle de sculpteur, parce qu’il avait vu que son élève pouvait certainement le surpasser.

— Donc, si nous trouvons le titre du tableau, vous n’allez plus nous emmener dans les musées ? demanda Boris avec malice.

— Je crois qu’il est temps de rentrer, les enfants. Si nous voulons être à l’heure à la cantine, il faut partir maintenant, dit Jean-Luc en regardant sa montre.

— Mais le vrai nom du tableau ? demandèrent les enfants en choeur.

— Nous reviendrons, conclut Jean-Luc.

 

(fable écrite en 1994 par Karel Vereycken)

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Peindre au tempera, à l’oeuf et à l’huile

(texte en préparation sur la peinture à l’oeuf et au tempera)

Oeuvre inachevée (vers 1440) attribuée au peintre flamand Hugo Van der Goes.

 

1. Le support idéal et pas cher: des dos d’armoires en chêne trouvés chez vous le jour des encombrants. Poncez bien avec un papier de verre.

 

2. Préparez en bain marie une colle « totin » (peau de lapin). Enduire les panneaux poncés de plusieurs couches de cette colle.

 

3. Après une bonne quinzaine de jours de séchage, enduire le panneau avec deux à huit couches de gesso pour obtenir une surface aussi lisse que du papier bristol, essentiel pour pouvoir y peindre des détails.

 

4. Appliquer sur l’ensemble du panneau une « impression » (couche préparatoire) de pigment sec (ici du jaune de mars) grâce à du jaune d’oeuf, un émulsifiant formidable. Attention: il est impératif de jeter la membrane du jaune d’œuf avant, Sinon pourrissement garantie et bonjour les odeurs.

 

5. Pour préparer la tempéra, mélangez un volume de jaune d’oeuf avec un volume d’huile de lin rectifié et deux volumes d’eau. Pour peindre les dernières couches, broyez vos couleurs directement avec d’huile de lin rectifiée. Clore aux glacis (secret maison).

 

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La Vierge aux rochers, « l’erreur fantastique » de Léonard

Fig. 14. Léonard de Vinci, La Vierge aux Rochers (1483-1486).

 

Par Karel Vereycken

En 1992, j’ai réalisé une copie à taille réelle de la Vierge aux rochers, un des chefs-d’œuvre de Léonard de Vinci appartenant à la collection du Louvre.

La commanditaire, une enseignante habitant l’Est de la France, y tenait à titre pédagogique. Or, la ville où elle exerçait sa profession, n’avait pas de musée. Pour combler ce manque, elle installa plusieurs copies de maîtres anciens à son domicile.

C’est là qu’elle permettait à de nombreux enfants de vivre un de ces moments magiques qui font de notre existence un délice. Car dialoguer, lors d’un rendez-vous, avec un tableau d’une beauté extrême de Léonard, fait de nous des humains.

copie vierge aux rochers

Copie réalisée en 1992 par Karel Vereycken de la Vierge aux Rochers de Léonard de Vinci actuellement à l’Église Saint-Laurent (Paris, XIe arr.)

 

Pour des raisons divers, ma copie à fini à l’Eglise Saint-Laurent de Paris, proche de la gare de l’Est, où on peut l’admirer et où il garde à ce jour une bonne place pour tout ceux qui désirent prier et méditer.

En 1992, en m’attelant à copier avec précision cette œuvre, j’ai constaté une chose étrange qui n’a cessé de me troubler. En plus, les plus grand spécialistes de Léonard dont j’ai consulté les écrits (Martin Kemp, Carlo Pedretti ou encore Daniel Arasse), semblent tous avoir passé à coté d’une énorme « erreur » anatomique présent dans ce tableau. Certes, il est vrai qu’ils n’ont jamais copié des œuvres de ce type. Et évidemment, une fois identifiée, cette erreur ne quitte plus votre champs de vision ni votre esprit.

Les faits sont incontestables. Il s’agit d’une erreur anatomique majeure touchant l’ange situé à droite du tableau. Avant de préciser cette erreur, quelques mots sur l’œuvre comme un tout où cet ange joue un rôle majeur.

Le sens de l’oeuvre

Le sujet de la Vierge aux rochers n’illustre aucun évènement spécifique des Évangiles et reste donc ouvert à toute interprétation. Il pourrait s’agir d’un évènement popularisé par le théologien du XIVe siècle Pietro Cavalca, quand saint Jean et le Christ enfant se sont retrouvés lors de la fuite de la sainte famille en Égypte.

L’ange serait alors l’archange Uriel qui, selon l’interprétation de Cavalca, protégeait l’enfant-ermite saint Jean. Or, Uriel, en hébreu lumière de Dieu, est l’ange qui apporte à l’humanité la connaissance et la compréhension du Divin.

Seule figure à nous regarder de face, c’est par lui que nous « entrons » dans le tableau. C’est lui qui pointe son doigt sur un des enfants, plus précisément Saint-Jean Baptise agenouillé en prière devant l’enfant Jésus qui à son tour le bénit. La Vierge, au centre, a sa main droite posée sur l’épaule de Saint-Jean Baptiste qui lui semble sur le bord d’un relief. Elle le protège et le retient. Entretemps, elle garde sa main protectrice au-dessus de l’enfant Jésus qui lui, également au bord d’un précipice, est protégé à son tour par la main de l’ange qui nous regarde. L’ange nous met donc sur la « bonne piste » pour comprendre le sens que Léonard a voulu faire ressortir de l’œuvre qui s’éloigne un peu de celui de l’immaculé conception, souhaité par ses commanditaires.

Platon ?

Il pourrait également s’agir d’une interprétation philosophique personnelle de Léonard de Vinci. Dans l’iconographie médiévale et pré-renaissante, l’ange de l’annonciation se rend auprès de Marie pour lui signifier que son heure est venue. Or, ici, l’ange se retourne vers nous tout en indiquant qu’il découvre sur place un autre annonciateur : saint Jean Baptiste.

Ce dernier, saint patron de la ville de Florence, fut parfois associé à Platon. Les grands humanistes de l’époque, en effet, considérait que la philosophie de Platon, bien qu’avec des limites et des imperfections, préfigurait le message de l’Évangile. Pour eux, les « petites lumières » de l’Antiquité (païenne) annonçaient timidement la grande lumière de la Chrétienté. Or, saint Jean Baptiste, qui avait vécu comme Platon avant le Christ, avait lui aussi annoncé sa venue. Par analogie, l’image de saint Jean Baptiste, pourrait être une métaphore du platonisme christianisé qui fut la puissance fondatrice de toute la Renaissance européenne.

A un moment où le Vatican, avec saint Thomas d’Aquin, avait fait le choix calamiteux de privilégier Aristote dont la philosophie est diamétralement contraire avec l’Évangile, le tableau de Léonard n’a pu qu’apparaître comme une terrible provocation. Le Vatican semble d’ailleurs ne lui avoir jamais pardonné car contrairement à Raphaël ou Michel-Ange, des propagandistes égotiques dont le contenu philosophique était largement inférieur à celui exprimé par Léonard, le Vatican n’a jamais honoré De Vinci de la moindre commande, une des raisons pour son départ pour la France.

La Vierge aux rochers (Léonard de Vinci, Louvre, Paris.) Détail de l’ange.

L’erreur

Lorsque l’on scrute avec attention, comme j’ai dû le faire pour réaliser ma copie conforme, la position anatomique de l’ange en bas à droite, l’on constate la chose suivante :

–Contrairement à l’impression initiale, l’ange n’est pas assis sur son fessier ;

–L’ange est agenouillé sur son genou gauche qu’on identifie sous le vêtement rouge ;

–Son genou droit est donc en hauteur derrière le corps de l’ange ;

–Par contre, son pied droit est posé au sol sur la végétation. Il est visible et on peut compter les orteils ;

–Par conséquent, avec son corps, et donc sa colonne vertébrale, dans cette position, le positionnement de la tête de l’ange, telle qu’elle est peinte, est strictement impossible. Pour un être « normal », cette tête doit s’inscrire dans la prolongation de la courbe que forme la colonne vertébrale, c’est-à-dire fortement s’incliner vers la gauche.

Comment l’expliquer ?

J’appelle cette erreur « fantastique » non pas parce qu’elle est digne d’un élève, une autre hypothèse plausible, mais parce qu’elle nous apprend quelque chose sur nous mêmes.

La Vierge aux rochers de Léonard de Vinci. A gauche, l’original du Louvre. A droite, la copie au National Gallery de Londres. Notez que dans cette dernière, le doigt de l’ange a disparu…

 

Deux pistent offrent des hypothèses pourquoi tant de gens « n’ont rien vu » :

1)      D’abord personne n’en a parlé et des milliers de copies ont déjà été réalisées. Notez que la plus connue, réalisée à l’époque et actuellement dans la collection du National Gallery de Londres, bien qu’elle a changé le sens de l’œuvre en amputant la main de l’ange, tente discrètement d’estomper l’erreur dont nous parlons ;

2)      L’amour rend aveugle. Nous sommes « bon public » et donc nous nous imposons une forme de cécité. Tout d’abord, puisqu’il s’agit de Léonard de Vinci, un des plus grands génies de tous les temps, surtout en anatomie ! Ensuite, la « gestalt » du tableau comme un tout est d’une telle puissance et d’une telle beauté, que nous « pardonnons » immédiatement toute erreur de ce type. Un peu comme lorsqu’un bon pianiste nous joue une sonate magnifique de Beethoven. Tant que l’interprète nous traduit avec fidélité l’intention sublime du compositeur, nous « n’entendons » pas telle ou telle fausse note. Et c’est pareil en peinture.

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Exposition à Lille :
Ce que nous apprennent les fabuleux paysages flamands

Herri Met de Bles (vers 1500-1560), Paysage avec saint Jérôme, Musée provincial, Namur.

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Jusqu’au 14 janvier 2013 au Palais des Beaux Arts de Lille, on pourra admirer l’exposition internationale intitulée « Fables du paysage flamand au XVIe siècle » réunissant une centaine d’œuvres de maîtres flamands, prêtées par plus d’une quarantaine de musées européens.


Si Jérôme Bosch et Pieter Bruegel l’ancien ne sont pas des noms inconnus en France, le grand public découvrira, en se familiarisant avec les œuvres de Joachim Patinir, Herri Met de Bles, Cornelis Metsys, Abel Grimmer, Jan Mandijn, Gilles Mostaert ou Kerstiaen de Keuninck, le vaste environnement intellectuel, spirituel et culturel dont Jérôme Bosch et Pieter Bruegel l’ancien n’ont été que les artistes les plus accomplis.

Les spectateurs s’arrêteront devant ces tableaux, fascinés, essayant de décrypter ces images qui nous paraissent « fantastiques » car elles sont le fruit d’une culture et d’un imaginaire chrétien, presque disparus aujourd’hui. Qu’avons-nous à faire aujourd’hui, bon Dieu, de ces histoires de paradis et d’enfer, ou des tentations de saints dans les déserts ?

Et pourtant, quelle puissance évocatrice ont chez nous ces métaphores picturales monstrueuses, ces scènes de Paradis où mandragores et lézards viennent hanter les images de la beauté terrestre, ces jardins des délices où l’homme finit par crouler sous les objets de son désir, ces enfers où les flammes de ce qu’il a trop aimé le consument de leur feu éternel. A croire que si les histoires de la Bible sont désuètes, tel n’est pas le cas du message universel véhiculé par ces artistes quant aux valeurs qui déterminent le chemin de notre vie, qui nous renvoie, lui, à notre propre image, dans une société où tout est devenu objet de consommation.

Ainsi, ces paysages flamands, dont une certaine critique prétend que les références à la religion seraient purement symboliques, les artistes n’ayant plus d’autre intérêt que la représentation réaliste de la nature, sont, au contraire, des œuvres où la tension entre éléments philosophico-religieux et nature est conçue pour provoquer une réflexion profonde sur le bien et le mal, sur la vie contemplative et la vie active, sur la nature de l’homme et de l’univers.

Saluons le fait que les organisateurs de l’exposition n’ont pas hésité à aborder le fond philosophique et religieux de ces œuvres. Alain Tapié, conservateur en chef du patrimoine au Palais des Beaux-Arts de Lille, a rendu justice à Erasme de Rotterdam, ce « peintre malgré lui », en constatant à quel point l’esprit d’une de ses œuvres, celle où il se prépare à la mort en examinant le chemin de sa vie, « ressemble au sentiment du paysage flamand au XVIe siècle, dans sa dynamique comme dans son contenu ».

Richard Falkenburg avait déjà souligné l’omniprésence, dans ces paysages flamands, de la métaphore du sermon du Christ sur la montagne, sur « la large porte qui est le chemin aisé conduisant à la perdition, et la porte étroite, le chemin difficile qui conduit au salut éternel ».

Enfin, Michel Weemans, professeur à l’Ecole nationale supérieure d’art de Bourges et l’un des commissaires de l’exposition, voit aussi un lien entre l’iconographie de cette époque et le langage imagé des penseurs de la Dévotion moderne, mouvement de réforme spirituel aux Pays-Bas qui est à l’origine de la Renaissance en Europe du Nord. Et notamment, les apports de l’un des fondateurs de ce courant, Gerard Zerbold de Zutphfen, dans son traité Des ascensions spirituelles, où il compare le cheminement de l’âme humaine à l’ascension d’une montagne vers la porte ouvrant la voie au salut. Une invitation à la réflexion sur ce que doit être la mission de l’homme dans ce temps de crise qui appelle à une nouvelle Renaissance.

Le Saint-Jean de Jérôme Bosch frappé d’acedia ?

On peut regretter que personne n’ait jamais tenté d’expliquer du point de vue de l’hypothèse supérieure ce que représente l’influence de la Dévotion moderne, le magnifique tableau de Jérôme Bosch qui honore l’exposition de Lille.

 

Bien que le tableau ci-dessus soit intitulé Saint Jean Baptiste en méditation (Madrid), une comparaison avec le Saint Jean peint par Hans Memling dans le Diptyque de saint Jean et sainte Véronique de la Pinacothèque de Munich (cliquez sur l’image pour l’agrandir), nous permet de croire qu’il s’agit en réalité d’un Saint Jean l’évangéliste pointant sans conviction en direction d’un agneau. Si ce dernier est généralement l’attribut de Saint Jean-Baptiste, ici il incarne le sacrifice qu’on attend de toute personne souhaitant vivre à l’image du Christ.

Chez Bosch (ci-dessous), on se demande si le Saint voit ou a envie de voir l’agneau. Jean semble plutôt sous l’effet soporifique d’une plante qu’on identifie comme la mandragore, symbole des plaisirs terrestres. Ainsi, il paraît gravement affecté d’une maladie qui ravageait l’univers monastique de l’époque du peintre : l’acedia, ce sentiment de lassitude qui anéantissait la volonté des individus, les rendant inaptes à tout véritable amour pour Dieu, le travail et l’humanité.

L’acédie, qui figure explicitement parmi les sept péchés capitaux chez Bosch, fut glorifiée ultérieurement comme une vertu par les Romantiques et rebaptisée spleen ou Mélancolie.

Or, pour la Dévotion moderne dont Bosch était proche, travail pour la société et méditation personnelle alternaient et formaient le tout cohérent d’une « Vie Commune ». Car contrairement à notre vision contemporaine imprégnée d’orientalisme, la méditation n’était ni passivité ni retrait du monde, mais « rumination » active, travail de mémoire et de remise en question.

D’ailleurs, dans ses tableaux, Bosch ne cherche jamais à « représenter » le mal ou le bien de façon formelle mais préfère, dans un dialogue socratique, nous lancer une image à la rétine nous obligeant à ruminer nos consciences, en bref à bannir en nous l’oisiveté et le désespoir.

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A propos du film « Bruegel, le moulin et la croix »


Film de Lech Majewski, avec Rutger Hauer, Charlotte Rampling et Michael York. Sorti en France le 28 décembre, sortira en Belgique le 29 février 2012.


L’énorme tableau (1,7 m sur 1,24 m) ou, pourrait-on dire, miniature géante (500 personnages), sur lequel s’appuie ce film, appelé Le Portement de Croix, a été exécuté en 1564 par Pierre Bruegel l’ancien au moment où l’Empire espagnol, sous prétexte de combattre les hérétiques, impose une austérité sanguinaire à une Flandre peuplée et prospère.

En réalité, en 1557, l’Empire des Habsbourg et ses banquiers, les Fugger d’Augsbourg, sont en faillite et l’Espagne subit un défaut souverain. En dépit de tout l’or tiré d’Amérique du sud et de l’envoi du Duc d’Albe, elle le sera de nouveau en 1560, 1575 et 1596.

Ambitieux, le film permet enfin à un public non initié d’apprécier Bruegel dans sa véritable dimension, celle d’un peintre engagé et politique fréquentant à Anvers la Schola Caritatis (Huis van Liefde), un cercle d’humanistes érasmien autour de Hendrick Niclaes, de l’imprimeur tourangeau Christophe Plantin ou encore des grands cartographes Ortelius et Mercator.

Pierre Bruegel l’Aîné, Le portement de croix, 1564, Kunsthistorisches Museum, Vienne.

Acte de résistance, le tableau met en scène les Rhoode rox, des gendarmes mercenaires espagnols en tunique rouge, véritables SS au service de l’occupation espagnole. Et paradoxalement, c’est bien au nom de la défense de la « vraie religion » qu’ils conduisent le Christ vers le Golgotha pour sa mise à mort.

En 1999, lors d’un entretien, le critique d’art et fin connaisseur de Bruegel Michael Francis Gibson, co-auteur du script du film avec le peintre symboliste, photographe et réalisateur américano-polonais Lech Majewski, m’avait confié que pour Bruegel, « le monde est vaste », car il englobe « tout ce qui existe de la petite enfance jusqu’à la vieillesse ; du jeu de l’enfant jusqu’aux plus abominables tortures. Il y a une juxtaposition des deux. C’est pour ça que je suis tellement frappé par ce groupe qui s’avance vers le Golgotha dans le tableau Le portement de croix. On y voit un grand garçon qui chipe le bonnet d’un petit enfant qui tente de le reprendre. Et juste à côté, on prépare la mise à mort des malheureux qui vont monter vers le Golgotha. »

Le film, en faisant appel à cette même méthode de composition fondée sur la mise en valeur des oppositions, donne magnifiquement vie à une douzaine de personnages du tableau. Ajoutez à cela des effets spéciaux d’une grande qualité esthétique, et c’est la philosophie même du peintre qui nous est rendue accessible.

Le problème du symbolisme

Cependant, on est en droit de s’interroger sur certaines interprétations symbolistes du producteur qui finissent par empoisonner ce qui autrement aurait pu être un film encore plus grandiose. Reprenons l’interprétation de certains éléments du tableau.

Une polarité formée par deux éléments qui ne font qu’un : l’énorme rocher à l’arrière-plan sur lequel triomphe un moulin, et un colporteur assis au premier plan, tournant le dos au spectateur (Détail du tableau Le Portement de Croix).

S’il est certain que le spectateur doit vraiment chercher la figure du Christ – pourtant au centre de l’œuvre, à la croisée des diagonales – ce qui frappe avant tout, et il s’agit là d’une des clés majeures pour la compréhension de l’œuvre, c’est la polarité formée par deux éléments qui ne font qu’un : l’énorme rocher à l’arrière-plan sur lequel triomphe un moulin, et un colporteur assis au premier plan, tournant le dos au spectateur.

C’est surtout dans l’œuvre de Joachim Patinir (1480-1524), un peintre évoluant dans le cercle des amis d’Erasme à Anvers, qu’on retrouve d’énormes rochers dressés comme des menhirs et les attributs des colporteurs.

Le professeur Eric De Bruyne [1] a démontré de façon très convaincante que le colporteur, notamment celui qu’on admire sur les volets fermés du Char de foin de Jérôme Bosch, porte un concept hautement philosophique forgé par saint Augustin et remis à l’ordre du jour par les Frères de la vie commune : celui de l’âme humaine qui, pour se détacher des biens terrestres, par un effort de volonté personnel, s’efforce de pérégriner (se détacher) sans cesse. A contrario, l’attachement aux biens de ce monde était considéré, non sans raison, comme ce qui conduisait fatalement l’homme au péché et donc à sa perte.

A cela s’ajoute le fait que Patinir, avec bien d’autres, fera fleurir ad infinitum la métaphore du rocher, métaphore de « la juste voie » sur laquelle chaque croyant, par choix personnel, doit s’engager. Ce choix, souvent difficile, il le représente par un sentier de montagne. Ainsi, chez bien des peintres, c’est par simple déclinaison iconographique que le rocher devient symbole de vertu. [2]

Or, le film suggère que le colporteur, détaché de sa relation avec le rocher-moulin, n’est qu’une simple référence au protestantisme. Ensuite, le narrateur affirme d’une façon assez sommaire que Bruegel a substitué l’image traditionnelle d’un Dieu au ciel par un être humain, en l’occurrence le meunier. Sur ce dernier point, rien n’est faux dans les faits. Reste alors à se mettre d’accord sur l’intention que Bruegel voulait exprimer par une telle métamorphose. A partir de la Renaissance, apprend-on à l’école, l’homme a pris la place de Dieu… Exit toute transcendance ? Ou s’agit-il d’une espèce de « grand architecte » en charge des vastes rotations cosmiques de l’univers que rien ne puisse arrêter, comme le suggère le film ?

Pour notre part, en tenant compte de la « philosophie du Christ » qui animait les érasmiens de l’époque et de la polarité colporteur/meunier que nous venons d’aborder, il nous semble que Bruegel affirme ici qu’une société qui, comme le faisait l’Empire espagnol à l’époque, porte aux cieux le meunier (à l’époque l’archétype de l’usurier, aujourd’hui on dirait la City et Wall Street), porte en elle la mort qu’elle inflige ici à ses sujets et au Christ en personne ! Pire encore, aveuglé par le moulin, le spectateur lui aussi, perd de vue le Christ.

Les proverbes flamands et néerlandais ne sont pas vraiment tendres pour le meunier. Vivant aux abords des villes et travaillant souvent de nuit, à part d’être accusés de pratiquer le droit de cuissage, les riches meuniers de l’époque sont estampillés de voleurs, escrocs, usuriers, fous, spéculateurs, affameurs du peuple, séducteurs et autres noms d’oiseaux.

Deux proverbes soulignent cette réputation : « Cent boulangers, cent meuniers, cent tailleurs : trois cents voleurs » et « tous les meuniers ne sont pas des voleurs ». Une chanson anversoise de 1544 met, elle, l’accent sur la débauche du meunier : « Sans vent, il pouvait moudre avec son moulin, (…) et deux fois plus vite avec la fille. » Dans la Farce du meunier de Bredero (1618), un meunier qui se réjouit à l’idée d’une relation extraconjugale, est si ivre qu’il ne se rend même pas compte qu’il fait, par inadvertance, l’amour avec sa propre femme !

Un article du Kroniek van de Kempen de 1982 estime que « du meunier, on attendait l’honnêteté a

Pieter Bruegel l’ancien, détail de la Gula (la gloutonnerie, 1557), un dessin de la série des sept péchés capitaux.

bsolue. Cependant, il portait souvent le nom d’escroc et voleur de blé. Il était notamment dans la position où il pouvait escroquer les paysans et le raisonnement était que l’occasion faisait le voleur. Dans les vieilles chansons, poèmes et farces, le meunier apparaît souvent comme un séducteur, un briseur de couples et un escroc. »

Bruegel lui-même, dans la Gulla (la gloutonnerie), un dessin de la série des sept péchés capitaux, nous montre un moulin-homme (ci-contre). Les paysans lui apportent des sacs de blés qui sont engloutis par la bouche de cette créature, ici la porte du moulin. Ce moulin n’est que la métaphore d’une gloutonnerie et d’une cupidité toute financières. Il est par ailleurs surmonté d’un hibou, en Flandres et en Espagne symbole de l’esprit maléfique, car capable d’opérer dans l’obscurité de la nuit. Rappelons aussi que Don Quichotte part en guerre contre des moulins à vent qu’il confond avec des géants maléfiques.

Pour conclure, constatons que le film se cherche une fin. Alors que, suite à la Crucifixion du Christ, la foudre aurait pu immoler ce moulin maudit, aucune justice divine ne vient nous conforter et, après avoir permis à une poignée d’individus d’avoir pris conscience de la réalité, la vie, comme le moulin… continue. Philosophiquement, cette fin est tragique, car qui peut croire que Bruegel, dont les proches organiseront quelques années plus tard la révolte des Pays-Bas, en 1572, se serait contenté d’être le simple témoin de son époque ? Saisir l’inévitable tragique et le délicieux comique de la vie quotidienne devient une mauvaise plaisanterie si elle conduit à l’impuissance et au renoncement.

[1] Dr Eric de Bruyn, De vergeten beeldentaal van Jheronimus Bosch, Adr. Heiners Uitgevers, ’s Hertogenbosch 2001.

[2] R. L. Falkenburg, Joachim Patinir : Het landschap als beeld van de levenspelgrimage, Nijmegen, 1985 ; Karel Vereycken, Joachim Patinir et l’invention du paysage en peinture, novembre 2008.

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