Étiquette : Congrès pour la liberté de la culture

 

L’Art moderne de la CIA pour combattre le communisme

Oeuvre de Jackson Pollock.


Article initialement publié le 8 août 2003 lors de la parution du livre Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle (Titre original : Who Paid the Piper, Frances Stonor Saunders), 506 pages, Editions Denoël, Paris, 2003, 24,50 euros.


Ce livre, qui fait grand bruit en Allemagne, en Angleterre et dans le monde hispanique, est littéralement effroyable. Par ce qu’il révèle, d’une part, mais surtout par les non-dits qu’il laisse transparaître. Après des années de recherche minutieuse, d’interviews et de travail d’archive, la jeune écrivain Frances Stonor Saunders, productrice de documentaires historiques pour la BBC, nous livre sans concession sa vaste enquête sur le bras de fer culturel auquel se livrèrent dès 1947 les Etats-Unis et l’Union soviétique.

Au coeur de ce « Kulturkampf » secret, véritable guerre froide culturelle, se trouve le « Congress of Cultural Freedom » (CCF, Congrès pour la liberté de la culture), basé à Paris et dirigé de 1950 à 1967 par l’agent de la CIA Michael Josselson.

Ce dernier, qui parlait quatre langues, avait appartenu, avec le compositeur de musique Nicholas Nabokov, à la division de guerre psychologique de l’Office for Strategic Services (OSS), que Truman remplaça par la CIA en 1945.

De gauche à droite : Raymond Aron et sa femme Suzanne, Michael Josselson de la CIA et Denis de Rougemont.

La première chose qui frappe le lecteur, ce sont les analogies entre le langage de la guerre froide et les diatribes des faucons actuels, servant à justifier une nouvelle croisade contre le terrorisme. A l’époque, sous couvert d’une lutte sans merci contre les horreurs du stalinisme, la faction impériale anglo-américaine déploya des pans entiers de la CIA pour tenter d’imposer l’utopie d’un gouvernement mondial, prôné par Bertrand Russell.

La CIA se décrivait elle-même comme un « ordre de Templiers » chargé de « sauver la liberté occidentale des ténèbres communistes ». Son principal théoricien était George Kennan, directeur du Policy Planning Staff au Département d’Etat.

A l’instar des « nobles mensonges » employés aujourd’hui par les faucons, adeptes de Léo Strauss, Kennan affirmait en 1947 que les communistes avaient acquis une position d’envergure en Europe « grâce à l’utilisation habile et sans vergogne de mensonges. Ils nous ont combattus avec l’arme de l’irréalité et de l’irrationalisme. Pouvons-nous triompher de cette irréalité par le rationalisme, la vérité, une assistance économique honnête et bien intentionnée ? »
Évidemment non ! Et l’arme la plus redoutable pour dominer le monde sera, comme toujours, la culture.

En effet « on ne peut pas être une grande puissance si l’on n’a pas l’art qui va avec, c’est comme Venise sans le Tintoret ou Florence sans Giotto ».

Alors, ironiquement, tandis que l’opinion publique américaine est prise en otage par la psychose maccarthyste, pour qui « tout art moderne est communisant », au point de soupçonner certains tableaux abstraits d’indiquer l’emplacement exact des bases militaires américaines (sic), les oligarques voient dans l’expressionnisme abstrait les vertus d’une idéologie spécifiquement anticommuniste. Par une simple logique d’inversion, tout ce que nazis et staliniens considèrent comme un « art dégénéré » devient automatiquement emblématique des valeurs de liberté et de libre entreprise, et donc massivement financé… dans le plus grand secret.

Avec une foultitude de détails, l’auteur documente sur quelque cinq cents pages le maillage de cette opération. Il est bien sûr impossible de résumer ici les descriptions de la vie de dizaines d’hommes, femmes, musiciens, auteurs, magazines, réseaux et fondations, dont chaque page nous livre quelques perles. Certains détails croustillants jettent un éclairage particulier nous permettant de mieux comprendre l’histoire française contemporaine.

La CIA à Paris

A Paris, c’est Irving Brown (1911-1989), représentant du puissant syndicat AFL-CIO (bénéficiant d’un libre accès aux fonds secrets du plan Marshall), qui offre au CCF une suite à l’hôtel Baltimore, avenue Kléber, pour y établir son QG provisoire, avant de lui payer le loyer d’un local permanent boulevard Haussmann.

Pour le compte de son patron à la CIA, Jay Lovestone (1897-1990), ennemi juré de Lyndon LaRouche, Irving Brown finance tout ce qui peut affaiblir la résistance de la France à l’utopie d’un gouvernement mondial, c’est-à-dire tout ce qui peut nuire au gaullisme et, dans une certaine mesure, au communisme.

Josselson et sa femme le rencontrent assez souvent dans un bar homosexuel, « l’Indifférent ». Un soir, ils le trouvent en train de remettre une forte somme d’argent à un « gangster de Marseille ». Amateur de gros bras, Brown s’était beaucoup investi dans tout ce qui pouvait réduire l’influence des communistes. Il aide des anciens de Vichy, mais aussi des trotskistes. Il contrôle les ports français, casse des grèves, finance le nouveau syndicat Force Ouvrière, tout en promouvant l’art moderne !*

De gauche à droite : Arthur Koestler, Irving Brown et James Burnham.

Dans le comité de direction du CCF figurent, aux côtés d’Irving Brown, Michael Josselson, Lawrence de Neufville (son recruteur à la CIA, nommé plus tard à Radio Free Europe), Arthur Koestler, Melvin Lasky, l’ancien trotskiste James Burnham ainsi que Carlo Schmid du SPD allemand, Haakon Lie, chef des travaillistes norvégiens, et David Rousset, du PS français.

Dans son livre Les Machiavéliens, Burnham utilise Machiavel pour « contester la théorie politique égalitaire et montrer la persistance et le caractère incontournable de l’élite, même en un âge d’égalité ».

En 1953, Burnham joua un rôle crucial dans l’opération AJAX de la CIA, qui renversa le Dr Mossadegh à Téhéran pour le remplacer par le Shah.

Plus tard, des sources de financement « plus présentables » qu’Irving Brown entrent en jeu : des organisations écrans de la CIA, comme la Fondation Farfield, dirigée par Julius Fleischman, ou la Fondation Hoblitzelle, mais aussi des classiques comme les fondations Ford, Carnegie ou celle des frères Rockefeller.

Grâce à ces généreux donateurs, le CCF va mettre des millions de dollars à la disposition de magazines littéraires comme Encounter, dirigé par l’ancien trotskiste Irving Kristol (le père de l’actuel néo-conservateur William Kristol), à Londres, Preuves, dirigé à Paris par François Bondy, de l’Union européenne des fédéralistes, Der Monat, dirigé par Melvin Lasky à Berlin, Tempo Presente, dirigé par Ignazio Silone à Rome, ou encore Soviet Survey, édité en Israël par l’historien Walter Laqueur.

Après les marques de sympathie (réciproques) de l’OSS pour Hemingway ou Antoine de Saint- Exupéry, ces revues ouvrent leurs colonnes à des auteurs comme Jorge-Louis Borges, Raymond Aron, Arnold Toynbee, Bertrand Russell, Arthur Schlesinger Jr., Herbert Read ou Hugh Trevor-Roper, ou contribuent à la publication de leurs écrits.

Par ailleurs, dès 1950, la CIA fait produire un dessin animé inspiré de « La Ferme des Animaux », de Georges Orwell (Eric Blair, de son vrai nom). Toujours à Paris, Peter Matthiessen, de la CIA, participe à la fondation de la Paris Review de John Train, un milliardaire new-yorkais libéral d’extrême droite que l’on retrouve dans les années 80 finançant une cellule spéciale de journalistes chargée de mener une campagne de calomnies contre LaRouche.

La culture de la CIA

Le CCF finance également des événements musicaux de premier plan destinés à promouvoir la musique moderne dodécaphonique, comme le festival d’avril 1952, organisé par Nabokov à Paris. Celui-ci pense que « le dodécaphonisme abolit les hiérarchies naturelles » et permet de s’affranchir de la logique interne de la musique. Le festival s’ouvre donc avec « Le Sacre du Printemps » d’Igor Stravinsky, nouvellement converti à la musique dodécaphonique.

Venus des Etats-Unis, Leontyne Price, Aaron Copland, Samuel Barber, le New York City Ballet (la troupe de Balanchine), l’Orchestre Symphonique de Boston, le Musée d’Art moderne de New York, James T. Farrell, W.H. Auden, Gertrude Stein, s’associent à ce festival.

D’Europe participent notamment Jean Cocteau, William Walton, Laurence Olivier, Benjamin Britten, l’Opéra de Vienne, l’Opéra de Covent Garden, Czeslaw Milosz, Denis de Rougemont et Guido Piovene, pour n’en citer que quelques-uns.

Nommé conseiller spécial d’Eisenhower pour la stratégie de guerre froide, le vice-président américain Nelson Rockefeller jouera un rôle fondamental dans la promotion de la peinture moderne. Soutenir des artistes de gauche pratiquant l’expressionnisme abstrait était chose fréquente pour les Rockefeller.

La mère de Nelson, Abby Aldrich Rockefeller, avait fondé le Musée d’art moderne de New York – le Modern Art Museum (MoMA) – affirmant que les rouges cesseraient d’être rouges « si nous leur offrons une reconnaissance artistique ». Plusieurs administrateurs du MoMA sont en même temps administrateurs de la Fondation Farfield, paravent de la CIA. Comme le disait Donald Jameson, de la CIA : « Nous avons compris que c’était le type d’art qui n’a rien à voir avec le réalisme social et le rend encore plus stylisé, plus rigide et plus confiné qu’il ne l’était. » Le MoMA achète des oeuvres de Diego Riviera, Jackson Pollock, Arshile Gorky, Alexander Calder, Robert Motherwell, Stuart Davis, Edward Hopper, etc.

En attribuant ce « succès » d’un nombre impressionnant d’acteurs culturels contemporains à la volonté d’une élite impériale, motivée par un aveuglement idéologique plus que suspect et dotée, de surcroît, de moyens financiers et de stratégies de communication hors pair, le livre de Stonor Saunders jette d’emblée un profond discrédit sur toute la création artistique d’après-guerre. La plupart de ces « artistes » furent choisis parce qu’ils véhiculaient une idéologie jugée compatible avec le dessein totalitaire des grands prêtres de l’ordre mondial.

Il n’y a guère que le très réactionnaire Peregrine Worsthorne pour titrer sa critique du livre : « How Western Culture was saved by the CIA » (Comment la culture occidentale fut sauvée par la CIA), où il regrette avec nostalgie le génie machiavélique de l’élite anglo-américaine des grands jours. Bien sûr, certains artistes n’étaient pas forcément au courant de l’origine des fonds, mais tous s’attendaient à les voir couler à flots… D’ailleurs, et c’est peut-être le plus choquant, la CIA prenait l’art plus au sérieux que beaucoup de citoyens ou de critiques de l’époque.

Ainsi, cette enquête rend peut-être une justice posthume à tous les talents sacrifiés sur l’autel d’un pouvoir illusoire. Pensez à toutes ces espérances broyées, aux carrières sabotées et aux germes de génie étouffés. Car dans ce tournoi délirant de la guerre froide, les grands seigneurs ne mettent en selle que des chevaliers disposés à fléchir le genou, tandis que d’un revers de la main, ils renvoient les autres au silence mortel des oubliettes.

Notes :


*Dans son livre Les Trotskistes (Fayard, 2002), Christophe Nick affirme à propos du syndicat étudiant non-communiste, l’UNEF, qu’à une époque, « Grâce aux bons offices d’Irwing Brown, l’ambassade des Etats-Unis boucle les budgets de fin de mois du syndicat étudiant ».
Dans Secrets de famille (Fayard, Paris 2001), Serge Raffy révèle que « Lionel Jospin, alors premier secrétaire du Parti socialiste, rencontre à Washington le 14 avril 1982 les responsables du syndicat américain AFL-CIO afin de les rassurer sur la présence de ministres communistes dans le gouvernement Mauroy. Celui qui a organisé la réunion est un agent de la CIA, Irving Brown, celui qui a fait fonder et financer le syndicat français Force Ouvrière pour lutter contre la CGT communiste financée par la Russie soviétique. Le sieur Irving Brown serait également celui qui aurait constamment entretenu des liens entre les trotskistes, et notamment l’OCI, et FO. »
Confirmant toute la complexité du personnage, le réseau Voltaire, pour sa part, croit savoir qu’Irving Brown co-finança la création du FN avec Jacques Foccart.

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