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David, ou la gloire d’un caméléon

Par Jacques-Louis David — photo Shonagon 2025-03-15, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=162458623

Sert-il le bien, sert-il le mal, est-il révolutionnaire ou archi-réactionnaire ? Et surtout est-il vraiment un bon peintre ? Un regard sur sa psychologie à travers 80 tableaux et 165 dessins clarifie certaines contradictions et permet d’identifier le vice de son œuvre.

Jacques-Louis David, Autoportrait.

Jacques-Louis David n’a que neuf ans lorsque son père Maurice, membre de la corporation des merciers de Paris, est tué en duel.

Dès lors, tel un petit Raymond Barre avant l’heure, l’enfant et ses talents deviennent l’instrument d’une mère avide de rétablir les honneurs et la respectabilité familiale. L’affection maternelle pour l’enfant ne sera qu’un salaire rémunérateur pour une irrésistible ascension vers le succès à n’importe quel prix.

On constate tout de suite que l’auteur du « Serment des Horaces » fut d’abord, et pendant très longtemps, un doux et un mou. Près de la trentaine et toujours souffrant de cette sensibilité Pompadour, son obsession du succès le poussa au suicide (manqué), à la suite de plusieurs échecs à l’Académie pour le concours du Prix de Rome, humiliation insoutenable.

Plus pour la gloire que pour le succès, il remporta finalement le prix en question et fera le voyage à Rome. La veille de son départ, il prophétise : « L’Antique ne me séduira pas, il manque d’entrain et ne remue pas. » A-t-il vraiment été séduit par les grandeurs de l’Antiquité au milieu des ruines de l’Empire romain ? « Il me semblait, raconte-t-il, que je venais d’être opéré de la cataracte… »

N’était-il pas motivé plutôt par le désir passionné d’éviter une nouvelle humiliation et de se venger de l’Académie, qui l’avait mortifié ? David comprend que pour posséder la gloire et le succès, il faut se mettre au goût du jour et se laisser emporter par les vagues mousseuses de l’esprit du temps.

« Il eut le courage de se refaire un talent », dira de lui Delacroix, quand David se convertit au style en vogue, un style épris de droites et de droitures que promouvait son maître Vien et dont Diderot fut l’apologiste.

Cette peau de caméléon nous rappelle la carrière tout aussi remplie de contradictions d’un certain Arno Breker. Intime de Jean Cocteau et de Jean Marais, avant de devenir le sculpteur personnel d’Adolf Hitler à qui il fournissait ses statues de surhommes ariens, celui-ci demeure en même temps très proche ami de Picasso et de Salvador Dali, tout en déclinant par prudence, en 1945, l’offre de Staline de venir embellir les palais de l’empire des goulags.

C’est donc à Rome que naquit le tableau « Le serment des Horaces », souvent comparé au choix cornélien entre devoir et passion. Les Horaces qui déclarent vouloir « vaincre ou mourir » nous semblent déjà avoir un pied dans la tombe et les femmes pleurant (car elles savent que ce sera évidemment la mort…) nous font plus penser à la Securitat de Roumanie, plaidant sa fidélité au dictateur Ceausescu, qu’aux nobles idéaux d’héroïsme révolutionnaire tel que certains farceurs essayent de nous le faire croire.

David révolutionnaire avant la révolution ? Précurseur du despotisme de Marat et de Robespierre, certes il le fut, puisqu’il siégeait au sein du Comité de sûreté publique, qui envoya à la guillotine ce Lavoisier dont il peignait quelques années auparavant le portrait si bien léché.

La mort de Socrate, 1787, Jacques-Louis David.

Et « La mort de Socrate » ? N’est-ce pas l’éloge de la République ? Ancien élève de rhétorique, David réussit à transformer cette scène clef de l’histoire en page de propagande stalinienne : pour sauver l’État, devenu valeur suprême vidée de toute substance, tout est permis. Socrate donne froidement sa vie, pendant que ses élèves se lamentent, non pas pour défendre l’idéal de justice et de vérité pour lequel sa mort servira l’humanité entière, mais pour le maintien d’un système qu’il dérange : la majorité a démocratiquement décidé que Socrate perturbe. Il en tire les conclusions. Pour David, l’héroïsme, ne serait-ce pas aussi réussir son suicide ?

Même éthique pour « Les licteurs apportant à Brutus les corps de ses fils » de 1789. Bien sûr Brutus n’avait d’autre choix que de faire assassiner ses propres fils, puisqu’ils conspiraient contre la République romaine.

Peu importent les allusions à la famille royale dans ces tableaux. Comprenez que cette volonté de puissance stoïque n’a rien de républicain, ce n’est que la caricature grotesque de l’éthique bestiale de l’oligarchie dominante, qui avait ses pions dans toutes les factions. Pour elle, l’homme n’est qu’un loup pour l’homme et seule une dictature de type spartiate est apte à protéger les intérêts communs.

Les traumatismes psychologiques de David se prêtaient à merveille à cette idéologie. Telle une girouette, il sera toujours du côté du plus fort : d’abord auprès de l’Ancien régime, puis sous la Terreur, où il deviendra l’ami intime de Marat et de Robespierre ; finalement, on trouve de lui des textes sur Napoléon qui sont d’une flagornerie gênante. Devant lui David s’extasie : « Oh mes amis, quelle tête il a ! C’est pur, c’est beau comme l’antique ! »

Tout en poursuivant son activité artistique, il entre en politique, devient membre du Club des Jacobins et se rend chez Trudaine et le duc d’Orléans. De caractère ingrat, vindicatif et haineux, il n’a pas pardonné à l’Académie ses premiers échecs au prix de Rome. En 1790, David prend la tête de la Commune des arts, issue du mouvement des Académiciens dissidents. Il obtient en 1790 la fin du contrôle du Salon par l’Académie royale de peinture et de sculpture, et participe comme commissaire adjoint au premier Salon de la liberté, qui ouvre le 21 août 1791.

Député à la Convention, il vote la mort du Roi et devient en quelque sorte le « premier peintre de la République ». A peine nommé à la commission du Muséum, il demande qu’on expulse du Louvre un de ses collègues pour occuper son atelier (« Seul, Citoyen Ministre, je vaux une Académie »).

Fête de l’Etre suprême, tableau attribué ç Jacques-Louis David, collection privée (Creative Commons)

Le 20 prairial de l’an II, il organise la fête de l’Être Suprême, cortège mené par des chars symboliques sur un parcours jalonné de tableaux vivants. Il est chargé d’imaginer les fêtes de la République, d’en figurer les événements majeurs, d’en inventer l’habillement. Et c’est là aussi l’échec : ses projets pour les costumes de député, de juge, de citoyen sont grotesques : on n’habille pas l’homme de 1792 en Romain. Tant qu’elle n’était qu’un rêve, la révolution pouvait se déguiser en antique. Réalité, elle devient caricaturale dans son imitation.

Il profita du rapport de l’Abbé Grégoire, lequel demanda, au nom du Comité de l’Instruction publique, la suppression des Académiciens, exception faite de l’Académie des Sciences,

Quant à l’Académie de peinture, David se chargea d’en demander spécialement la suppression :

Vengeance personnelle plutôt que conviction républicaine, car si David vitupère contre l’Académie, il en est le plus pur produit. A ses yeux seule compte la peinture d’histoire, cette peinture opportuniste que l’institution place au sommet de la hiérarchie picturale. C’est bien ce néo-classicisme froid et mystique de David qui symbolise à nos jours l’esprit légendaire de l’Académie.

8 Thermidor

Quand éclate la crise du 8 Thermidor et que Robespierre est arrêté, David reste chez lui, « malade ». Il n’apparaît à la Convention que le 13, quand les attaques contre lui commencent à pleuvoir. André Dumont y déclare :

Entrant à ce moment, dans la salle, et apprenant qu’il est question de lui, David demande à être entendu ; la Convention le lui accorde. « Je ne connais pas, dit-il, les dénonciations qui ont été faites contre moi ; mais personne ne peut plus m’inculper que moi-même. On ne peut concevoir jusqu’à quel point ce malheureux [Robespierre] m’a trompé. C’est par ses sentiments hypocrites qu’il m’a abusé, et, citoyens, il n’aurait pas pu y arriver autrement… »

« David a embrassé Robespierre aux Jacobins, s’écrie un représentant, et il y est allé prêcher l’insurrection. »

Goupilleau de Fontenay prend la parole : « J’interpelle David de déclarer si, au moment où Robespierre descendit de la tribune, après avoir prononcé son discours ou plutôt son acte d’accusation, lui, David, n’alla pas l’embrasser en lui disant : ‘Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi’ ? »

« Ce n’était pas pour faire accueil à Robespierre, répond David, que je descendis de son côté ; c’était pour monter à la tribune et demander que l’heure de la Fête du 10 fut avancée. Je n’ai pas embrassé Robespierre, je ne l’ai même pas touché, car il repoussait tout le monde (…) Je ne suis pas le seul qui ait été trompé sur son compte, beaucoup de citoyens l’ont cru vertueux, ainsi que moi… »

Après la mort de Robespierre, David est lui-même jeté en prison, d’où il écrit : « On aurait confondu la figure toujours pensive de l’artiste avec le masque hideux du conspirateur. »

David a trahi et il trahira. Remis en liberté, il anticipe l’arrivée de Bonaparte et il est heureux de peindre un héros romain vivant. Passé le coup d’État du 18 Brumaire, il déclare : « J’avais toujours pensé que nous n’étions pas assez vertueux pour être républicains. » De nouveau, il sera le premier peintre de l’empereur et du nouveau régime.

Entre-temps il mène une vie réglée ; vers neuf heures du matin, il reçoit ses disciples et des artistes d’autres écoles, puis se rend à son atelier dont il sort à midi pour corriger les travaux de ses élèves ; groupe pittoresque que celui de ses élèves, partagé entre la « secte des Crassons », qui ne se lavent pas, la « secte aristocratique » et celle des « primitifs » plus davidiens que David.

Puis, c’est le repas, entre sa femme et ses quatre enfants, qui se passe en silence, et vers trois heures, il se remet au travail.

Si David nous éblouit par la maîtrise de son métier (comme d’autres contemporains, d’ailleurs), ne nous laissons pas aveugler au point d’en faire « une valeur française » seulement parce qu’il a réussi (on voit se profiler « La France qui gagne »).

Dans la presse, malgré tout le brouhaha autour du bicentenaire, les critiques reniflent bien quelque chose de pourri, mais ne voient pas la grosse queue du poisson en décomposition qui pend aux tableaux de David.

L’Express écrit : « Assurément, ce David-là est grand, mais il n’est que grand. Baudelaire le qualifiait ‘d’astre froid’. »

La Presse française le qualifie d’« esprit dogmatique, féroce, guindé et bêtement vertueux de la bourgeoisie ‘éclairée’ à laquelle il appartenait, esprit qui le pousse à la fabrication de toiles de prétentions éducatrices et également vertueuses, œuvres quasiment ridicules, aux gestes figés, aux personnages dignes d’un dessus de pendule… »

Beaucoup semblent croire que ce sont en fait les idées révolutionnaires, trop politiques, qui lui ont monté la tête, tandis qu’il était si bien quand il peignait autre chose que de la propagande : « Mais son vrai génie était celui de l’Ecole française, le réalisme qui peint la vie telle qu’elle paraît, avec une sensualité élégante réglée par une construction claire. Et lorsqu’il s’y abandonne, il crée alors des chefs-d’œuvre. » (La Presse française)

Hélas, on pense souvent qu’être Français, c’est être aussi mort que l’univers immobile de Descartes, ce petit jardin où tout est réglé élégamment suivant une construction claire et ordonnée.

Au nom de la clarté, l’académisme n’a-t-il pas éliminé la musicalité naturelle qui portait la langue de François Rabelais ? N’a-t-il pas imposé le positivisme stérile contre la méthode de géométrie constructive de Monge et de Poncelet ? Au nom de la clarté, n’a-t-on pas imposé la biologie moléculaire contre la compréhension du vivant d’un Louis Pasteur ?

Pour une fois en accord avec David, et par amour pour la jeunesse et l’humanité, anéantissons ce trop funeste académisme !

Parce qu’être français, c’est déjà être vivant et se donner les moyens de le rester : avoir une science de la vie et élever des arts qui célèbrent la vie, et non l’artifice figé de la mort.

Bibliographie sommaire :

  • Jacques Louis-Jules David : Le peintre Louis David, souvenirs et documents inédits, Victor Havard, libraire-éditeur, 1880, Paris;
  • André Maurois, J.L. David, Les demi-dieux, Editions de Dimanche, 1948, Paris.
  • Catherine et Stéphane Guegan, David, L’Estampille/L’objet d’art, hors-série N° 2, 1989, Paris.
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Victor Hugo and the awakening of the colossus

Steeped in a worldview of Christian humanism and love for the other, the french state sman, critic, author and poet Victor Hugo (1802-1885) felt challenged by the people and the misery in which they found themselves, without falling for a purely idealized or romantic vision. And when he sees the people rise, Hugo takes the measure of their colossal power, be it for good or for evil.

In his poem To the People (Les Châtiments, Book VI), he uses the powerful metaphor of the Ocean to characterize this often unpredictable force. In evoking it, Hugo addresses the people:

During the first half of his life, Hugo witnessed several popular uprisings. The years 1830 are particularly agitated. Riots and strikes broke out in the big cities, in Paris, Lyon, Marseille, provoked by the harshness of life that was aggravated by the crisis in agricultural production. Generally speaking, the rigor of working conditions was the result of absurd market mechanisms: faced with the collapse of industrial prices (1817-1851), entrepreneurs decided purely and simply to reduce wages!

Pauperization exploded and the workers rebelled against this dramatic decrease in their income. In Paris, Hugo had before his eyes the spectacle of a laboring mass, coming from the provinces to crowd into the center of the capital, uprooted, living in insalubrity and precariousness, exposed to epidemics (cholera in 1832), quick to riot (February and September 1831, June 1832, April 1834).

However, the workers, who represented only a small minority in a largely agricultural and peasant country, struggled to assert their demands, especially for shorter working days. Not yet structured, their fragmentation prevented them from acquiring a true consciousness of class solidarity. This battered mass, regularly agitated by brutal shocks, frightened the notables and the owners, who saw it as a dangerous class threatening their privileges.

Love stronger than pity

Hugo is very early aware that the misery of the people is the main “social question”. This sensitivity to the fate of the poorest is not that of the hypocritical lady-do-rightly, it is the bottom of his soul. And when, elected deputy, he evokes it in the Assembly, the conservatives of which he thought he was close until 1849, started to yell.

The misery of the working classes, the poet knew and had reported on it: misery of the prison (visit to the Conciergerie, in Choses vues, September 1846), misery of working-class life (visit to the cellars of Lille in February 1851, speech not delivered that will inspire the poem of the Châtiments « Joyful life »). He is convinced that it can be eradicated.

Contradicting the conservatives, the working classes are not, in his eyes, « dangerous classes ». They are even in danger, and the fact that they are in danger threatens the stability of the whole society:

If he abandons his convictions as a young Royalist to become a passionate Republican of progress, Hugo fears chaos and needless bloodshed. Although he did not live through 1793 and the Terror, he is obsessed with the memory of the bloody days of the French Revolution, when the guillotine was in full swing.

Reporting on the insurrection, in 1832, more than the violence as such, he denounced the extremists who, for personal calculations and not to fight against injustice, excite the masses to revolt and announce for the end of the month « four beautiful permanent guillotines on the four main squares of Paris”.

Hugo considers this strategy as a political dead end (« Don’t ask for rights as long as the people ask for heads »), while understanding its legitimacy:

With irony, he points out to the powerful that « the most excellent symbol of the people is the pavement. You walk on it until it falls on your head. » (Things Seen, 1830 to 1885.)

Like the German poet Friedrich Schiller, Hugo believes that the role of the artist and the poet is to elevate the debate. Art, like the polar star shining in the night for sailors lost on the ocean, is essential to guide the people to safety.

Magnanimous

Politically, in order to lay the foundations of a peaceful and harmonious future destiny, he affirms that compassion and forgiveness must prevail over hatred and vengeance.

Lucid, the poet declares that « to open a school is to close a prison, » for « when the people are intelligent, only then will the people be sovereign. »

This is the treatment applied to Jean Valjean, the main hero of Les Misérables: the poor thief, an escaped convict, will eventually become the great soul that his host of one evening, Monsignor Myriel, had been able to detect in him while the rest of society proved unable to identify it … Hugo will spend his life to de-demonize « the beggars » (les gueux), that is to say the people.

In 1812, in his song Les gueux, the popular chansonnier Pierre-Jean de Béranger*, whom he admired, intoned:

In one of his greatest speeches (in July 1851, on the reform of the Constitution), Hugo claimed for the people (and for all) the right to material life (assured work, organized assistance, abolition of the death penalty) and the right to intellectual life (compulsory and free education, freedom of conscience, freedom of expression, freedom of the press).

In short, in embryo, the vision of a Jaurès and a De Gaulle that we will find in « Les Jours heureux » (The Happy Days), the program of the National Council of the Resistance (CNR), and the antithesis of the financial globalization that is inflicted on us today.

A whistleblower

Le colosse, Goya.

In 1527, in a letter to his friend Thomas More, the humanist Erasmus of Rotterdam warned the powerful: if the Church of Rome does not adopt the measures of progressive and peaceful reform that he, Erasmus, proposes, they will be guilty of having provoked a century of violence.

In Les années funestes (1852), knowing the power of the colossus, Victor Hugo also warned the oligarchy. A warning that keeps its topicality:

NOTE:

*Christine Bierre: « Pierre-Jean de Béranger : la chanson, une arme républicaine » in Nouvelle Solidarité N°07/2022.

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Victor Hugo et le réveil du colosse


Portrait de Victor Hugo (1802-1885) par Nadar (1884).

Comme l’affirme d’emblée Christophe Hardy sur le site L’Eléphant (avril 2014), dans un article dont je me suis largement inspiré, l’auteur des Misérables passe, à juste titre, pour un homme qui, dans ses textes et ses engagements, a « défendu la cause du peuple ».

Nourri d’un humanisme chrétien et de l’amour d’autrui, Victor Hugo est mis au défi par le peuple et la misère dans laquelle il se trouve, sans pour autant être conduit à s’en faire une vision idéalisée ou romantique. Et lorsqu’il voit ce peuple s’éveiller, Hugo prend la mesure de sa puissance colossale, pour le bien comme pour le mal.

Dans son poème Au peuple (Les Châtiments, Livre VI), il utilise la puissante métaphore de l’Océan pour caractériser cette force. En l’évoquant, Hugo s’adresse au peuple :

« Il te ressemble ; il est terrible et pacifique. (…)
Sa vague, où l’on entend comme des chocs d’armures,
Emplit la sombre nuit de monstrueux murmures,
Et l’on sent que ce flot, comme toi, gouffre humain,
Ayant rugi ce soir, dévorera demain. »

Durant la première moitié de son existence, Hugo fut témoin de plusieurs soulèvements populaires. Les années 1830 sont particulièrement agitées.

Des émeutes et des grèves se déclenchent dans les grandes villes, à Paris, Lyon, Marseille, provoquées par la dureté de la vie qu’aggrave la moindre crise de la production agricole.

D’une manière générale, la rigueur des conditions de travail découle des mécanismes absurdes du marché : face à l’effondrement des prix industriels (1817-1851), les entrepreneurs décident purement et simplement de diminuer les salaires.

La paupérisation explose et les ouvriers s’insurgent contre cette baisse dramatique de leurs revenus. A Paris, Hugo a sous les yeux le spectacle d’une masse laborieuse, venue de la province s’entasser dans le centre de la capitale, déracinée, vivant dans l’insalubrité et la précarité, exposée aux épidémies (choléra en 1832), prompte à l’émeute (février et septembre 1831, juin 1832, avril 1834).

Cependant, le monde ouvrier, qui ne représente qu’une petite minorité dans un pays largement agricole et paysan, peine à faire valoir ses revendications, notamment sur la diminution des journées de travail. Pas encore structuré, son morcellement l’empêche de se doter d’une véritable conscience de classe solidaire. Cette masse malmenée, agitée régulièrement de secousses brutales, effraye les notables et les possédants, qui la voient comme une classe dangereuse menaçant leurs privilèges.

L’amour plus fort que la pitié

Hugo a très tôt conscience que la misère du peuple est la principale « question sociale ». Cette sensibilité au sort des plus pauvres n’est pas celle de la dame charitable hypocrite, elle est le fond de son âme. Et lorsque, élu député, il l’évoque à l’Assemblée, les conservateurs dont il se croyait proche jusqu’en 1849, se mettent à hurler.

« Toute ma pensée, dira-t-il,
je pourrais la résumer en un seul mot.
Ce mot, le voici :
haine vigoureuse de l’anarchie,
tendre et profond amour du peuple ! »

La misère des classes populaires, l’écrivain la connaît pour être allé à sa rencontre, en avoir rendu compte : misère de la prison (visite de la Conciergerie, dans Choses vues, septembre 1846), misère de la vie ouvrière (visite des caves de Lille en février 1851, discours non prononcé qui inspirera le poème des Châtiments « Joyeuse vie »). Il est persuadé qu’elle peut être vaincue.

Contredisant les conservateurs, les classes laborieuses ne sont pas, à ses yeux, des « classes dangereuses ». Elles sont même en danger, et ce danger menace la stabilité de la société tout entière :

« Je vous dénonce la misère,
qui est le fléau d’une classe et le péril de toutes !
Je vous dénonce la misère
qui n’est pas seulement la souffrance de l’individu,
qui est la ruine de la société. »

(Discours du 9 juillet 1849.)

S’il abandonne ses convictions de jeune royaliste pour devenir un républicain de progrès passionné, Hugo craint le chaos et le sang versé inutilement.

Même s’il n’a pas vécu 1793 et la Terreur, il est obsédé par le souvenir des jours sanglants de la Révolution française, où la guillotine travaillait à plein régime.

Rendant compte de l’insurrection, en 1832, plus que la violence en tant que telle, il dénonce les extrémistes qui, par calculs personnels et non pour lutter contre l’injustice, excitent les masses à la révolte et annoncent pour la fin du mois « quatre belles guillotines permanentes sur les quatre maîtresses places de Paris ».

Hugo considère cette stratégie comme une impasse politique (« Ne demandez pas de droits tant que le peuple demandera des têtes »), tout en en comprenant la légitimité :

« Il est de l’essence de l’émeute révolutionnaire,
qu’il ne faut pas confondre avec les autres sortes d’émeutes,
d’avoir presque toujours tort dans la forme
et raison dans le fond. »

Avec ironie, il signale aux puissants que

« le plus excellent symbole du peuple, c’est le pavé.
On marche dessus jusqu’à ce qu’il vous tombe sur la tête. »
(Choses vues, 1830 à 1885.)

Comme le poète allemand Friedrich Schiller, Hugo a la conviction que le rôle de l’artiste et du poète est d’élever le débat. L’art, telle l’étoile polaire brillant dans la nuit pour les marins perdus sur l’océan, est essentiel pour guider le peuple à bon port.

Magnanime

Politiquement, afin de poser les bases d’un destin futur, pacifique et harmonieux, il affirme que la compassion et le pardon doivent prévaloir sur la haine et la vengeance.

« Tel a assassiné sur les grandes routes qui,
mieux dirigé, eût été le plus excellent serviteur de la cité.
Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la,
arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ;
vous n’aurez pas besoin de la couper. »
(Claude Gueux, roman, 1834.)

Lucide, le poète déclare qu’« ouvrir une école, c’est fermer une prison », car « quand le peuple sera intelligent, alors seulement le peuple sera souverain ».

C’est le traitement appliqué à Jean Valjean, héros principal des Misérables : le pauvre voleur, bagnard évadé, finira par devenir la grande âme que son hôte d’un soir, monseigneur Myriel, avait su déceler en lui alors que le reste de la société s’avérait incapable de l’identifier…

Les Gueux

Hugo passera sa vie à dédiaboliser « les gueux », c’est-à-dire le peuple. En 1812, dans sa chanson Les gueux, le chansonnier populaire Pierre-Jean de Béranger*, qu’il admirait, entonnait :

« Des gueux chantons la louange.
Que de gueux hommes de bien !
Il faut qu’enfin l’esprit venge
L’honnête homme qui n’a rien. »

Dans un de ses plus grands discours (en juillet 1851, sur la réforme de la Constitution), Hugo réclame pour le peuple (et pour tous) le droit à la vie matérielle (travail assuré, assistance organisée, abolition de la peine de mort) et le droit à la vie intellectuelle (obligation et gratuité de l’enseignement, liberté de conscience, liberté d’expression, liberté de la presse).

Bref, en embryon, la vision d’un Jaurès et d’un De Gaulle qu’on retrouvera dans « Les Jours heureux », le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), et l’antithèse de la mondialisation financière qu’on nous inflige aujourd’hui.

Lanceur d’alerte

En 1527, dans une lettre à son ami Thomas More, l’humaniste Erasme de Rotterdam avait prévenu les puissants : si l’Eglise de Rome n’adopte pas les mesures de réforme progressive et pacifique que lui, Erasme, propose, ils seront coupables d’avoir provoqué un siècle de violence !

Dans Les années funestes (1852), connaissant la puissance du colosse (Fig. 1), Victor Hugo aura, lui aussi, mis l’oligarchie en garde. Un avertissement qui garde son actualité :


Il Colosse, tableau de Goya (1808). Lorsque le colosse se lève, tous s’enfuient en courant.
Le seul qui reste immobile, c’est l’âne (symbolisant le roi d’Espagne Carlos IV, qui refusait de prendre en compte les aspirations du peuple).

« Vous n’avez pas pris garde au peuple que nous sommes.
Chez nous, dans les grands jours, les enfants sont des hommes,
Les hommes des héros, les vieillards des géants.
Oh ! Comme vous serez stupides et béants,
Le jour où vous verrez, risibles escogriffes,
Ce grand peuple de France échapper à vos griffes !
Le jour où vous verrez fortune, dignités,
Pouvoirs, places, honneurs, beaux gages bien comptés,
Tous les entassements de votre orgueil féroce,
Tomber au premier pas que fera le colosse !
Confondus, furieux, cramponnés vainement
Aux chancelants débris de votre écroulement,
Vous essaierez encore de crier, de proscrire,
D’insulter, et l’Histoire éclatera de rire. »

Victor Hugo, Les années funestes (1852)

NOTE:

*Christine Bierre, « Pierre-Jean de Béranger : la chanson, une arme républicaine » dans Nouvelle Solidarité N°07/2022.

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