Étiquette : renaissance

 

Pieter Bruegel l’ancien, commentateur politique et pacifiste

Pieter Bruegel, Chute des anges rebelles, détail, 1562.

Cinq siècles après sa naissance, la publication de nouvelles recherches semblent (enfin) rendre justice au grand peintre flamand « Pierre Bruegel le drôle », dit l’ancien (1525-1569).

Jusqu’ici, on entendait trop souvent dire de lui qu’il « apparaît comme une figure inclassable ». En 2024, l’historienne de l’art Mónica Ann Walker Vadillo n’hésite pas à écrire dans les pages Histoire du quotidien Le Monde que, vu que Bruegel a peint des fêtes paysannes, les critiques d’art « en sont arrivés à le considérer comme un homme peu raffine et l’ont surnommé avec dédain ‘Bruegel le Paysan’ », tout en s’étonnant qu’il ait fréquenté bon nombre « d’universitaires, d’humanistes et des hommes d’affaires fortunés – qui appréciaient son œuvre et collectionnaient ses tableaux ».

Chute des anges rebelles

En 2014, le livre de Tine Luk Meganck, « Pieter Bruegel, la chute des anges rebelles. Art, savoir et politique à l’aube de la révolte des Gueux », surtout avec la dernière phrase de son titre, avait néanmoins rouvert le débat sur la dimension politique de son œuvre.

Meganck s’y risquait à une hypothèse hautement improbable à propos du tableau La chute des anges rebelles (1562, Musée de Bruxelles) : les anges jaloux, que Dieu punit pour avoir conspiré contre lui, représenteraient l’alliance des nobles, des classes moyennes et du peuple, menée par Guillaume le Taciturne contre la férule de l’Empire espagnol.

Du coup, le commanditaire de l’œuvre, toujours selon l’experte, serait probablement le fameux cardinal Antoine Perrenot de Granvelle, un des conseillers de la régente Marguerite de Parme et fervent partisan de la chasse aux hérétiques.

Nous avons documenté dans un autre article pourquoi cette interprétation nous semble irrecevable, le cardinal de Granvelle, un des membres du « gouvernement secret », étant universellement détesté par les humanistes de l’époque pour son zèle aveugle endossant tous les crimes de ses maîtres.

De plus, aucune preuve tangible n’existe qu’il ait commandité une quelconque œuvre à Bruegel. Certes il en possédait, mais, à part une « Fuite en Egypte » (1563), œuvre dépourvue de la moindre polémique, et une « Vue sur la baie de Naples », belle étude inspirée des dessins réalisés lors de son voyage en Italie, Granvelle était loin d’être « un des plus grands collectionneurs » d’œuvres de Bruegel, comme on le répète un peu partout.

Landjuweel

Erasmus de Bie, Procession de chars sur la Place du Meir à Anvers, 1670, Musée de Cassel.

Ceci étant dit, l’apport nouveau et important du livre de Meganck, c’est (on l’avait oublié) la reconnaissance de l’influence déterminante, pour comprendre le langage visuel de Bruegel, des Chambres de rhétorique et du Landjuweel d’Anvers de 1561.

Mon ami le regretté critique d’art américain Michael Gibson m’avait parlé de cette piste lors d’un entretien que j’avais réalisé avec lui. Il l’évoque dans son livre Le portement de croix (Editions Noêsis, Paris 1996), qui servira en 2011 à la réalisation du film « Bruegel, le moulin et la croix ».

En 1561, Anvers, où Bruegel résidait, se fit le siège d’une réjouissance exceptionnelle, le Landjuweel, ou concours national des Chambres de rhétorique.

Or, la Chambre anversoise « La Giroflée » (De Violieren), chargée de l’organisation d’une fête qui coûta cent mille couronnes à la ville, était en quelque sorte la division littéraire de la Guilde de Saint-Luc, qui regroupait les peintres, graveurs, sculpteurs, cartographes, orfèvres et imprimeurs.

C’est là qu’on lisait en flamand aussi bien qu’en latin ou en français, Platon, Homère, Pétrarque, Erasme et Rabelais. La première Bible en français ? Imprimée à Anvers en 1535 par Jacques Lefèvre d’Etaples, qui publia les premières traductions de l’œuvre complète de Nicolas de Cues à Paris en 1514, trois ans avant la parution, dans la même ville, de la première édition de L’éloge de la folie d’Erasme.

Le Landjuweel d’Anvers fut une fête grandiose. Venus de dix cités, deux mille rhétoriciens à cheval, passant par quarante arcs de triomphe, aux stridences des fifres, pénétrèrent dans une ville en fête. Tout un mois durant, orateurs et poètes, chansonniers et acteurs concoururent sans reprendre haleine.

Bruegel dut les suivre d’autant plus que son cher ami Hans Frankert, son ami et maître Peeter Baltens, très introduit auprès des grands financiers locaux qui préféraient le commerce à la guerre, ainsi que son premier patron, le graveur Jérôme Cock, furent tous impliqués dans l’organisation de cet événement dont le thème était la paix et, deux siècles avant Kant et Schiller, cette brûlante interrogation philosophique : « Qu’est-ce qui conduit le plus l’homme vers les arts ? » Voilà donc la marmite bouillonnante de culture citadine dans laquelle Bruegel fut plongé dès ses débuts.

Par ailleurs, comme le détaille l’historienne Leen Huet, dans sa somptueuse biographie de l’artiste (parue d’abord en néerlandais en 2016 chez Polis, puis en français chez CFC à Bruxelles en 2021), lorsqu’il traversa les Alpes, Bruegel était probablement accompagné par le peintre Maarten de Vos et le cartographe Abraham Ortelius, ami proche de Christophe Plantin, le patron de la plus grande imprimerie d’Anvers, l’équipe disposant de milliers d’adresses de collectionneurs en relation avec l’imprimerie Les Quatre Vents de Jérôme Cock, à Anvers.

Le « Bruegel code »

L’image d’un Bruegel commentateur politique, brouillant volontairement son message pour déjouer les gestapistes du régime qui le guettaient, s’inscrivant dans la philosophie toute érasmienne du Landjuweel pour défendre la paix et la compréhension mutuelle, est encore plus étoffée par l’historien Leo Spaepen, dont le livre récent, Pieter Bruegel de oude, politiek commentator en pacifist. De Bruegel Code (publié en néerlandais chez MER Books, 2025), fait sensation.

Bon pédagogue, Spaepen y établit une sorte de code permettant de déchiffrer, ou du moins d’aborder fructueusement, le langage visuel bruegélien. S’échappant du bocal aristotélicien, il s’agit d’écarter d’emblée les représentations formelles et symboliques au bénéfice d’une approche que je qualifierais de métaphorique.

Narratif A et B

Dans chaque tableau, il y a un « narratif A » et un « narratif B ». Le premier traduit généralement une préoccupation partagée par la communauté humaniste et érasmienne face aux événements socio-politiques de l’époque, où la corruption et la violente répression espagnole conduisent les Pays-Bas hispano-bourguignons au bord de la révolte. Le « narratif B » évoque souvent une scène tirée de la Bible ou des écritures.

Comme dans toute métaphore, le paradoxe résultant de la mise en analogie du narratif A avec le B fait émerger, non pas sur le tableau mais dans l’esprit du spectateur, une palette d’indications lui permettant de saisir vers quoi le peintre veut le conduire.

Spaepen, dont il faut saluer le courage, la rigueur et la témérité, a suffisamment approfondi l’histoire politique et culturelle de l’époque de Bruegel pour émettre des hypothèses probantes éclairant ses principales œuvres. En mettant à l’épreuve, dans un tableau après l’autre, cette approche cognitive, l’auteur génère non pas une somme savante de faits ou de preuves, mais une « gestalt » extrêmement intéressante du peintre, dont on a souvent refusé d’identifier le vrai génie. Impossible donc dans un simple article comme celui-ci de reproduire toute la richesse de la démarche.

Margot l’enragée

Pieter Bruegel d’ancien, Dulle Griet (1563). Musée Mayer van den Bergh, Anvers.

Regardons tout de même une œuvre emblématique de Bruegel, connue par son surnom, Dulle Griet (« Margot l’enragée » ou « Margot la folle »), une œuvre peinte en 1563, non pas pour satisfaire un commanditaire, mais pour susciter des discussions avec ses proches lors de repas chez lui, comme cela se faisait à l’époque.

Le tableau frappe par ses contradictions. Au premier plan, devant un paysage urbain en flammes, une femme folle de rage, l’épée à la main, emportant avec elle un panier rempli de bijoux et d’orfèvrerie. Derrière elle, une cohorte de femmes sans armes s’acharne courageusement à maîtriser et repousser une armée de monstres et de diables.

Jérôme Bosch, Tuin des Lusten, détail de l’Enfer.

Enfin, à l’intersection des diagonales de l’œuvre, une étrange créature reprise du Jardin des délices de Jérôme Bosch. Un homme portant sur le dos une vaste bulle, touille son derrière d’où tombent des pièces d’argent que certaines femmes s’empressent de ramasser.

Pour ce qui est du narratif B, on retrouve en gros l’image que Bruegel avait élaborée dans un dessin ayant servi à une gravure de 1557 représentant l’un des péchés capitaux, ici la rage (Ira en latin), représentée là encore par une femme géante, avec pour sous-titre : « La rage bouffit les lèvres et aigrit le caractère. Elle trouble l’esprit et noircit le sang. »

Spaepen rebondit également (p. 131) sur une belle trouvaille de Leen Huet. L’historienne a découvert que lors du Landjuweel d’Anvers de 1561, la chambre de rhétorique de Malines avait évoqué une « Griete die den roof haelt voor den helle » (une fille qui va piller l’enfer), figure peut-être tirée d’une pièce de théâtre aujourd’hui perdue.

Huet évoque également (p. 35) le proverbe flamand disant d’une vieille harpie qu’elle « pourrait aller piller l’enfer et en revenir saine et sauve ». A la même époque, constate Huet (p. 48), l’auteur Sartorius, dans un recueil d’adages inspiré d’Erasme, énonce un dicton proche, dans son esprit, du panneau Dulle Griet :

En réalité, le statut des femmes citadines dès le XVe siècle en Flandres, avec les béguinages, et surtout au Brabant au XVIe siècle, était l’un des plus avancés d’Europe1, expliquant sans doute en partie les inquiétudes de certains membres de la gent masculine face au pouvoir grandissant des femmes.

Granvelle petit esprit

Pieter Bruegel d’ancien, Dulle Griet (1563). Le cardinal Granvelle arrosant les informateurs au service du régime ? Craignant sans doute de finir sur le bûcher pour hérésie, Bruegel a choisi de ne pas le représenter avec son habit rouge cardinal. Musée Mayer van den Bergh, Anvers.

Mais Spaepen, bon observateur, dédouane Bruegel de ce genre de réaction masculiniste en ramenant la réalité du narratif A, l’actualité politique du moment.

Le peintre, pense Spaepen, dénonce ici le cardinal de Granvelle, zélé conseiller de la régente Marguerite de Parme, une femme tiraillée entre l’intérêt général et la soumission à la tyrannie de l’Église catholique, dont les dogmes furent instrumentalisés par Madrid pour piller le pays afin de rembourser la dette colossale de Charles V et Philippe II envers les banquiers Fugger.

Personnellement, j’ai pensé un moment que Bruegel avait inventé pour l’occasion un 8e péché capital, « l’incitation à la guerre » (Oorlogstokerij), mais je suis sans doute trop dans le présent.

En août 1561, faisant fi de l’avis de Granvelle, Marguerite avait autorisé la Guilde de Saint-Luc et les Violieren à organiser le Landjuweel d’Anvers pour promouvoir la paix et la compréhension mutuelle. Mais immédiatement après, elle céda à la pression de Madrid en interdisant la publication des comptes-rendus des Chambres de rhétorique, accusées d’avoir coalisé tout le pays contre l’Empereur.

Le cardinal Antoine Perrenot de Granvelle. Tableau de Scipione Pulzone, 1576. Domaine public.

En 1563, année où Bruegel peint sa Margot, le Concile de Trente décide de brider l’art polyphonique en rétablissant dans la musique la primauté du texte chanté et en interdisant toute ambiguïté dans une peinture, reliée à un rôle de propagande, exactement comme le souhaitait Granvelle.

Dans le tableau « Margot l’enragée », l’étrange créature au centre, drapée d’un manteau rouge, pourrait donc bien être le cardinal de Granvelle en personne.

Comme le rappelle Spaepen, ce dernier venait d’instaurer un vaste système d’informateurs afin de traquer les hérétiques « jusque dans les toilettes ».

Cela visait tous ceux, luthériens, calvinistes, érasmiens ou anabaptistes, qui contestaient la mainmise prédatrice du régime.

Or, l’argent « chié » par Granvelle est récupéré par des femmes prêtes à aller piller l’enfer ! Pas tendre pour Margot l’enragée (Marguerite de Parme), Bruegel pourrait donc exprimer ici son effroi devant cette régente ayant perdu la tête, et surtout à l’idée que les Flamandes, devenues si libres et éduquées, puissent finir comme indics d’un régime totalitaire !

Familia Caritatis

Spaepen (p. 194) rend plausible, s’il n’y adhère pas explicitement, la forte influence exercée sur Bruegel par la Familia Caritatis (Famille de la charité), un courant philosophique et religieux fondé et dirigé par Hendrik Niclaes (1502-1570), figure prophétique et charismatique prônant la paix et la tolérance dont on sait assez peu mais apparaissant sans doute pour beaucoup, sans atteindre sa sagessse et son érudtion, comme une sorte de successeur d’Erasme.

De nombreux humanistes et bon nombre des fréquentations de Bruegel étaient en contact avec ce courant qui, en passant par l’Angleterre, se dissoudra dans la révolte Quaker contre l’Église anglicane.2

Plantin, considéré comme l’imprimeur officiel du régime espagnol, faisait imprimer (de nuit) les livrets (qualifiés d’hérétiques par le régime) de la Familia Caritatis, moyennant une aide financière pour son imprimerie de la part de Niclaes. L’œuvre majeure de Niclaes, la Terra Pacis, dénonce les « aveugles guidant les aveugles », thème que l’on retrouve chez le fils de Quinten Matsys, puis chez Bruegel.

Niclaes reprend Socrate et la philosophie des Frères de la vie commune, pour qui c’est l’amour désintéressé (agape ou caritas) qui doit animer les hommes. Autre conviction : la vie est « un pèlerinage de l’âme ». Comme dans les paysages de Joachim Patinir, l’Homo Viator doit constamment, par son libre arbitre, pérégriner et chercher à s’unir à Dieu en se soustrayant aux tentations terrestres. La paix intérieure, avec soi-même, avec sa conscience et avec la volonté divine, est le fondement de la paix sur Terre, un idéal qui animait aussi très clairement le peintre.

Voici donc la véritable histoire, celle d’un grand commentateur politique et résistant de son temps, un peintre engagé intellectuellement et spirituellement pour la paix.

NOTES:

  1. Voir à ce sujet Myriam Greilsammer, L’envers du tableau : Mariage et maternité en Flandre médiévale, Armand Colin, 1990. ↩︎
  2. Il s’agit notamment des imprimeurs Christoffel Plantin, John Gailliart, des humanistes Abraham Ortelius, Justus Lipsius, Andreas Masius, Goropius Becanus, Benito Arias Montano, des poètes Peeter Heyns, Jan van der Noot, Lucas d’Heere, Filips Galle, Joris Hoefnagel, du théologien Hubert Duifhuis, de l’écrivain Dirck Volkertsz. Coornhert (bras droit de Guillaume le Taciturne), des « familistes » Daniel van Bombergen, Emanuel van Meteren, Johan Radermacher et des marchands anversois Marcus Perez et Ferdinando Ximines. ↩︎
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The Egg Without A Shadow of Piero della Francesca (RU)

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AUDIO: Bruegel’s Fall of Empire (Icarus)

Brussels, Dec. 2025 – Karel Vereycken commenting the Fall of Icarus, a 16th Century painting on a theme familiar to Bruegel.

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AUDIO: What Bruegel’s snow landscape teaches us about human fragility

Brussels, Dec. 2025 – Karel Vereycken commenting Bruegel’s « Winter Landscape with a Bird Trap » (1565).

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Pieter Bruegel the Elder, « Winterlandscape with Bird Trap« , 1565.

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AUDIO – Bruegel’s Theodicy: The Fall of the Rebel Angels

Angels
Karel Vereycken in Brussels, commenting Bruegel’s 1562 painting The Fall of The Rebel Angels.
Pieter Bruegel the Elder, The Fall of the Rebel Angels, 1562, Brussels.

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Contemporary Art Curator Magazine interviews Karel Vereycken on what went wrong with Modern Art

Karel Vereycken in 2019.

On December 1, the United Arab Emirates based Contemporary Art Curator Magazine published a long, in depth interview with Karel Vereycken, his creative methods and his view on what went wrong with Modern and Contemporary Art.

Contemporary Art Curator Magazine is a leading contemporary art magazine, available in both online and print formats, dedicated to promoting and supporting contemporary artists. It has built a reputation for curating exceptional contemporary art from around the globe.

Founded in 2014, the magazine has consistently supported emerging and established artists, highlighting their work and contributions to the art world.

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Rembrandt, la science de « peindre l’invisible »

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Je souhaite que cette présentation prenne la forme d’un atelier. C’est pourquoi je demande à ceux qui « savent déjà » ne pas répondre immédiatement à mes questions, mais de laisser la parole à ceux qui ne sont pas encore familiarisés avec ce domaine afin qu’ils puissent s’exprimer et formuler leurs hypothèses.

Dans l’art contemporain commercial, la seule science dont il est question consiste à renoncer à toute forme de rationalité et à laisser libre cours à une émotion quelconque qui s’empare de l’artiste, souvent plus dégradante qu’élévatrice. Cependant, dans les œuvres fondées sur des paradoxes métaphoriques, il existe une véritable « science de la composition », qui élève les idées et les émotions en mobilisant une combinaison de l’invention et de la maîtrise de la représentation.

Peu d’artistes nous ont permis de pénétrer dans les coulisses de leur processus créatif. L’un d’eux fut le grand poète américain Edgar Allan Poe qui, en 1846, dans sa Philosophie de la composition, expliqua la genèse de son célèbre poème Le Corbeau, composé un an auparavant.

Karel Vereycken devant le tableau de Rembrandt à Berlin.

L’humanité a la chance de pouvoir admirer « Cornelis Anslo et sa femme » de Rembrandt, une grande peinture à l’huile sur toile réalisée en 1641 et conservée à la Gemäldegalerie de Berlin. L’étude des dessins préparatoires et de leurs modifications au cours du processus de création nous permet de lever en partie le voile sur les étapes de ce processus et d’entrevoir le génie créatif de Rembrandt.

Anslo et les mennonites

Rembrandt, Le prédicateur mennonite Cornelis Anslo et sa femme, 1641, Gemäldegalerie, Berlin. (Domaine public, Creative Commons).

Sur le tableau, on voit le prédicateur mennonite Cornelis Anslo assis à une table couverte de gros livres, s’adressant à une femme, très probablement son épouse.1

La composition est très asymétrique, ce qui était assez inhabituel pour l’époque. Le point de vue en contre-plongée, d’où l’on observe la table avec les livres, détermine en grande partie l’effet produit par le tableau. L’impression prévaut qu’Anslo, inspiré des saintes écritures, prononce un sermon du haut d’une chaire.

Le tableau est assez grand : 1,73 m de haut sur 2,07 m de large. L’homme au chapeau noir est Cornelis Claesz Anslo (1592-1646), un riche armateur et marchand de tissus. Il est né à Amsterdam, quatrième fils du marchand de tissus néerlandais d’origine norvégienne Claes Claeszoon Anslo. Anslo signifie « d’Oslo ». Certains prétendent qu’il porte un manteau de fourrure car le tableau a été réalisé en hiver, mais la fourrure ici n’est autre qu’un signe de richesse, de réussite et de statut social. Les frères d’Anslo étaient des figures majeures de la guilde des drapiers qui contrôlait l’industrie textile d’Amsterdam. Ils ont fait fortune en vendant des tapis comme celui-ci, posé sur la table.

Mais Cornelis était aussi un homme profondément religieux, pour qui la religion se traduisait par des actes et non par de simples paroles. Après son mariage, il fonda un hospice pour femmes âgées démunies. Instruit, il devint ensuite prédicateur à la Grote Spijker, l’église des Waterlanders, les mennonites d’Amsterdam.

Les mennonites étaient un groupe religieux néerlandais fondé à l’origine par Simon Menno (1496-1561), un prêtre qui quitta l’Église catholique pour créer sa propre branche au sein de la Réforme protestante. Certains Amish, aux États-Unis, descendent des mennonites néerlandais et flamands.

Il serait trop fastidieux de retracer leur histoire ici. En bref, ils se considéraient comme une communauté de chrétiens désireux de vivre à l’image de Dieu. Ils ne souhaitaient pas d’Église officielle. Ils se réunissaient simplement, lisaient la Bible et s’efforçaient de traduire son message en actes concrets. Par exemple, ils prenaient très au sérieux le passage des Écritures où Jésus nous invite à « aimer nos ennemis et à prier pour ceux qui nous persécutent ». De ce fait, les mennonites décidèrent de ne jamais faire la guerre à quiconque ni d’y prendre part. Ils n’étaient donc pas vraiment appréciés des autres confessions religieuses de l’époque, souvent engagées dans divers conflits armés. Contrairement à bon nombre de ses connaissances, Rembrandt n’a jamais été officiellement membre des mennonites. Il partageait néanmoins certains aspects de leur vision pacifique du monde.2

Rembrandt, Anslo, dessin à la sanguine, 1640, British Museum. Le flou du dessin est sans doute le résultat du fait qu’il a servi à décalquer l’image sur la plaque de cuivre pour élaborer la gravure.
(Crédit: domaine public, British Museum.)

En 1640-1641, Anslo fit appel à Rembrandt pour son portrait. Le prédicateur demanda probablement au peintre de réaliser une esquisse afin de se faire une idée du résultat final. Le prédicateur apparaît sur le premier dessin à la sanguine conservé au British Museum.

QUESTION : Qu’y a-t-il de particulier dans ce dessin ?

PUBLIC : ….

KAREL : Alors qu’il était droitier, il tient sa plume de la main gauche, car le dessin est préparatoire à une gravure. Si l’on transfère l’image telle quelle sur une plaque de cuivre ou de zinc, puis qu’on l’imprime, on obtient une image en miroir. Ainsi, dans la gravure imprimée, Anslo apparaîtra avec une plume dans la main droite, puisque l’effet miroir inverse le sens de l’image. Il faut le prévoir dès le départ.

Nous avons ensuite la gravure de 1641, au Metropolitan Museum de New York.

QUESTION : Qu’est-ce qui différencie l’eau-forte du dessin ?

PUBLIC : ….

KAREL : Il a ajouté de l’espace vide. Pourquoi ?

PUBLIC : …

KAREL : Dans une bonne école d’art, on apprend à recadrer l’image.

Comparaison de la gravure avec recadrage :
à gauche, format intégral ; à droite, recadrée Metropolitan Museum, New York.
L’orateur pointant vers le clou dans le mur derrière le prédicateur.

KAREL : Mais attendez une minute, cet espace supplémentaire est-il vraiment vide ?

PUBLIC : …

KAREL : En fait, il a ajouté deux choses :

  1. un clou dans le mur derrière lui (très esthétique !)
  2. un tableau posé au sol, l’image tournée vers le mur (également très esthétique).

Étrange ? Pas tant que ça, puisque la congrégation s’appelait De grote spijker (« Le grand clou », clou signifiant également le « grand magasin » ou la « grange » leur servant de temple).

Vondel et la poésie

Pas vraiment. Pour trouver une réponse, il faut faire un petit détour. Ce que l’on sait peu, c’est qu’en dessous des tirages de la gravure apparaît souvent, ajouté à la main, un court poème de Joost van der Vondel, considéré comme le plus grand poète de langue néerlandaise :

Gravure avec poème.

On peut y lire en néerlandais/flamand :

Traduction française :

ou, la version rimée que m’a offerte mon amie russe:

Jusqu’en 1641, Vondel fut le doyen des Waterlanders, le groupe mennonite d’Amsterdam dont Anslo était un prédicateur de premier plan.

Son poème mentionne un « tekening » (dessin) et, en effet, on peut déjà trouver le poème au verso de l’esquisse initiale. On peut penser qu’Anslo a montré, pour avis, l’esquisse préparatoire de Rembrandt à Vondel, le doyen de sa congrégation.

En réagissant par son poème, Vondel met en lumière trois points :

  1. Il affirme haut et fort la position officielle de la congrégation des mennonites, à savoir que la parole (et plus encore la voix, c’est-à-dire la parole prononcée) est supérieure à l’image pour évangéliser l’humanité. Transformer les autres par sa voix a plus de valeur que le simple apprentissage, et enfin, que pour connaître il faut enseigner.3
  2. Vondel fait subtilement comprendre que son propre art, la poésie, est supérieur à celui de Rembrandt, la peinture…
  3. Il dit que Rembrandt pourrait même faire mieux.

Il est clair que Rembrandt s’est senti interpellé par les remarques plutôt amicales du poète. La gravure pourrait constituer une première réponse du peintre, puisqu’elle souligne l’importance de la parole par cette idée du clou, symbolisant l’image décrochée et placée face contre le mur.

Mais pour préparer le grand tableau à l’huile, Rembrandt réalisa une nouvelle esquisse, aujourd’hui conservée au Louvre.

Dessin préparatoire du Louvre. Musée du Louvre, Paris.

L’iconographie de la gravure était certainement comprise des mennonites, mais cela ne suffisait pas à toucher un public plus large au fil du temps. Il fallait donc inventer autre chose, visuellement parlant, pour présenter à un niveau supérieur le même argument et surmonter le défi de « peindre l’invisible ».

Comparaison du dessin avec le tableau final.

Déjà dans le dessin du Louvre, la main d’Anslo se déplace vers la gauche, ou plutôt sa tête vers la droite, donnant l’impression que le prédicateur se penche vers son interlocuteur. Dans ce deuxième dessin, si Anslo ne parle pas encore, bien qu’il soit « sur le point » de parler, il se trouve dans une position instable, disons de transition, entre deux mouvements, c’est-à-dire en « point de changement de mouvement » (mid-motion-change, comme l’a formulé Lyndon LaRouche).

La parole sera pleinement manifeste dans le tableau final : la bouche d’Anslo est ouverte et ses sourcils sont levés.

Détail de la peinture finale.

Mais au-delà du simple portrait d’Anslo, Rembrandt ajoute un élément totalement inédit : une personne qui écoute avec une attention extrême.

Ainsi, pour peindre la « voix » (le son), il peint un autre phénomène invisible, son contraire : le silence. Une voix qui résonne sans auditeur est aussi morte qu’un mot dans un livre.

Par là, Rembrandt surmonte le paradoxe de Vondel et affirme la supériorité de son art, la peinture, et le fait que, par l’image, les apparents opposés du son et du silence peuvent être dépassés et rendre visible la parole de Dieu, agissant à travers la voix d’Anslo et surtout l’écoute de sa femme.

Alors, la lumière céleste de Dieu pénètre dans la pièce et éteint la lumière terrestre des bougies pour faire place à la lumière céleste.

Pour conclure, si vous souhaitez poursuivre ce type de discussion, je vous invite à rejoindre le groupe de travail international sur l’art, parmi les artistes amateurs de notre mouvement. Ce groupe fut lancé par le Dr Ned Rosinsky. À ce jour, il comprend principalement son initiateur, Debbie Sonnenblick, Ilko Dimov, peut-être Sébastien Drochon, Philip Ulanowsky, Christine Bierre et moi-même. Vous pouvez voir quelques-unes de leurs œuvres ici. N’hésitez pas à me contacter à ce sujet.

Merci

BIOGRAPHIE SOMMAIRE :

  • Corpus des peintures de Rembrandt, base de données
    https://rembrandtdatabase.org/literature/corpus.html
  • Filippi, Elena, Weisheit zwischen Bild und Word in Fall Rembrandt, Coincidentia, groupe 2/1, 2011
  • Haak, Bob, Rembrandt : sa vie, son œuvre et son époque, Thames & Hudson, 1969
  • Kauffman, Ivan J., Voir la lumière, Essais sur les images religieuses de Rembrandt, Academia.edu, 2015
  • Schama, Simon, Les yeux de Rembrandt, Alfred A. Knopf, 1999
  • Schwartz, Gary, Rembrandt, Flammarion, Mercatorfonds, 2006
  • Tümpel, Christian, Rembrandt, Albin Michel, Mercatorfonds, 1986
  • Vereycken, Karel, Rembrandt, bâtisseur de nation, Nouvelle Solidarité, 1985
  • Vereycken, Karel, Rembrandt et la lumière d’Agapè, Artkarel.com, 2001
  • Wright, Christopher, Rembrandt, Citadelles et Mazenot, 2000.

  1. Les experts ont souvent divergé quant à l’identité de la femme. S’agit-il de sa mère, de son épouse ou d’une servante de l’hospice fondé par Anslo ? En 1767, Camelis van der Vliet, la gouvernante de l’hospice, rapporta un passage des archives indiquant qu’Anslo prêchait l’Évangile non seulement en public mais aussi « à sa femme et à ses enfants ; tout comme il est merveilleusement représenté dans le tableau susmentionné, parlant à sa femme de la Bible qui est ouverte devant lui, et que sa femme, représentée d’une manière inimitable et artistique, écoute avec une attention dévote ». A cela s’ajoute que la femme n’est pas vêtue comme une indigente pensionnaire d’un hospice, mais conformément à son statut d’épouse d’un riche marchand. Ce n’est que bien plus tard que le tableau, réalisé pour la demeure privée d’Anslo, deviendra propriété de l’hospice. ↩︎
  2. En 1686, le critique d’art italien Filippo Baldinucci déclara que « l’artiste professait à cette époque la religion des ménistes (mennonites) ». Des recherches récentes confirment que Rembrandt avait des liens étroits avec la communauté mennonite Waterlander d’Amsterdam, notamment par l’intermédiaire d’Hendrick Uylenburgh, un marchand d’art mennonite qui dirigeait un atelier d’artistes où Rembrandt travailla de 1631 à 1635. Rembrandt devint le peintre en chef de l’atelier et épousa en 1634 la cousine germaine de Van Uylenburgh, Saskia van Uylenburgh, qui n’était pas mennonite. ↩︎
  3. Le débat sur le rôle exact de la voix, de la parole et de l’image pour les prêcheurs, dégénéra en 1625 en une violente dispute entre les membres de la communauté des Waterlanders d’Amsterdam et d’ailleurs. Une faction affirmait que la parole écrite n’était qu’une voix « morte » et que seul importait la parole vivante, c’est-à-dire Jésus, qui était vivant en chacun en tant que « parole intérieure » des chrétiens. En publiant un pamphlet anonyme, Anslo a pu calmer le débat et réconcilier les croyants, évitant ainsi un schisme. ↩︎
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Karel Vereycken’s Art Work presented in « Modern Renaissance » Magazine

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With Hieronymus Bosch, On the Track of the Sublime

By Karel Vereycken, 2002.

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The Egg Without A Shadow of Piero della Francesca

by Karel Vereycken, 2000.

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Zheng He and the Chinese Maritime Expeditions

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By Karel Vereycken

By the Han period (1st to 3rd century CE), China was already familiar with naval techniques, including a primitive form of compass and the famous junks capable of reaching the coasts of Africa.

Zheng He
15th century porcelain and celadon from Hormuz. Credit: Williamson Collection. Durham University (UK) © Ran Zhang

An activity, undoubtedly carried out by Chinese, Indian and Arab navigators, which developed, notably from the great Indian port of Calicut, over a thousand-year period, in particular under the Tang (618-907) and the Song (960-1279).

« The annual import into China of ivory, rhinoceros horn, pearls, incense and other products found specifically along the coasts of Yemen and East Africa, amounted (around 1053) to 53,000 units of account, » according to the chroniclers of the dynasty of the time.

Two gold bracelets, from the tomb of Wei Fei (1413-1451), the wife of Prince Ming Liang Zhuang.

In exchange for imperial silk, ceramics and porcelain, Chinese sailors also bought large quantities of pearls and precious objects. Many Song and Tang Chinese coins have been found, as well as porcelain, in the coastal regions of Somalia, Kenya and Tanganyika as well as the island of Zanzibar.

The XVth Century

Zhu Di, Emperor Ming Yongle.

However, the expeditions of Admiral Zheng He (1371-1433) under the Ming dynasty, at the beginning of the XVth century, are something exceptional because they were strongly oriented towards scientific exchanges.

Zheng was born a Muslim. Grandson of the governor of Yunnan Province, he became a eunuch at the court of Zhu Di, the future Yongle Emperor (1402-1424).

The latter made history by launching a series of (very) major works:

  • It reinvigorates the Silk Roads;
  • He restored the astronomical observatory to its former functions;
  • He moved the Chinese capital from Nanking to Beijing;
  • In the heart of the capital, he had the Forbidden City built by 1 million workers and craftsmen;
  • It modernizes the Grand Canal to guarantee the food security of the capital;
  • He expanded the system of imperial examinations for the selection of scholars;
  • He had 2,180 scholars write the largest encyclopedia ever written, comprising more than 11,000 volumes;
  • He appointed Admiral Zheng He as commander-in-chief of a high seas fleet tasked with publicizing and recognizing the achievements of China and its Emperor throughout the world.
Map of Admiral Zheng He’s expeditions during the Ming Dynasty.

Thus, between 1405 and 1433, Admiral Zheng will lead seven expeditions which will land in almost all the countries, ports and sites that count in the Indian Ocean:

  • Vietnam: the kingdom of Champa, city of Cochinchina;
  • Indonesia: the island of Java and Sumatra, Aru Islands, city of Palembang;
  • Thailand: Siam;
  • Malaysia: port of Malacca, islands of Pahang and state of Kelantan (Malaysia);
  • Sri Lanka: the island of Ceylon;
  • India: Kozhikode (or Calicut), capital of the state of Kerala in India;
  • The Maldives Islands;
  • Iran: Hormuz Island in the Persian Gulf
  • Yemen: Aden;
  • Somalia: Mogadishu;
  • Kenya: Kingdom of Malindi (Melinde);
  • Sultanate of Oman: Muscat and Dhofar;
  • Saudi Arabia: Jeddah and Mecca.
Two ship models: in the background, a Chinese « treasure ship » from 1405; in front, one of the caravels used by Christopher Columbus in 1492.

The Science of Navigation

Admiral Zheng He.

His fleet, during the first expedition between 1405 and 1407, had no fewer than 27,800 men on board 317 vessels, including 62 « treasure ships », XXL ships capable of carrying 500 people.

The largest junk is 122 metres long and 52 metres wide, it has nine masts and 3000 tonnes, while Christopher Columbus’ caravels of 1492 are only 25 metres long and 5 metres wide, its sails hoisted on only two masts and carrying only 450 tonnes!

Imitating the partitioned stems of bamboo, these ships are composed of watertight compartments which make them less vulnerable to shipwrecks and fires. The ancestral technique of watertight compartments, taken up by Western shipbuilding in the 19th century, was registered in November 2010 by UNESCO as an intangible cultural heritage of humanity.

Historians note that in Europe, shipbuilding drew its inspiration from the swimming of fish. Throughout history, our ships have sought to cut through the waves and the bow remains one of the fundamental points of our shipbuilding.

Chinese ships (junks) are designed according to the shape of a duck.

However, the Chinese note that the fish that swims underwater cannot be an example for evolving on the water. Their reference animal is the duck. No bow when it is enough to fly over the surface. The junk was therefore designed according to the shape of this sea bird. From this one, it takes its elongation, its very low draft on the front of the hull and its great width.

According to some historians, on February 2, 1421, the Yongle Emperor gathered 28 leaders and dignitaries from Asia, Arabia, the Indian Ocean and Africa.

This summit, according to Serge Michel and Michel Beuret, was

In France, in 1431, Joan of Arc was burned at the stake in Rouen…

A civilizational chasm

A page from the 11,000-volume Yongle Encyclopedia.

At the end of the 14th century, a gulf separated the level of development of China from that of a Europe ruined by the Hundred Years’ War, an unprecedented financial crash, famine and the Black Death.

For example, the library of the English king Henry V (1387-1422) consisted of only six manuscript volumes, three of which were loaned by a convent. The Vatican, for its part, possessed only about a hundred books before 1417.

While for the inauguration of the Forbidden City in Beijing in 1421, some 26,000 guests feasted on a banquet consisting of ten courses served on plates of the finest porcelain, in Europe, a few weeks later, at the wedding of Henry V to Catherine of Valois, it was salted cod on slices of stale bread that was served to the six hundred guests!

While the Chinese army could field a million men armed with firearms, the same Henry V of England, when he went to war against France the same year, had barely 5,000 fighters armed with bows, swords and pikes. And the English monarch, lacking a powerful navy, was forced to use fishing boats to cross the Channel…

Diplomacy and Prestige

Gold bar found in the tomb of Ming prince Liang Zhuang (1411-1441), with the inscription: « …April day of the 17th year of the reign of Yongle, purchased in the Western Oceans », « Western Oceans » being an ancient Chinese term for the Persian Gulf.

Contrary to what has been said, the Ming dynasty was not concerned with seeking new trade routes, systematically supplying itself with slaves or finding land to colonize.

The sea routes used by Zheng’s fleet were already known and had been frequented by Arab merchants since the 7th century.

That this was a demonstration of Chinese prestige is demonstrated by the fact that in 1407 Zheng founded a language school in Nanking.

Sixteen translators would travel with the Chinese fleets, allowing the admiral to converse, from India to Africa, in Arabic, Persian, or even in Swahili, Hindi, Tamil and other languages.

Since religious freedom was one of the Emperor’s great virtues, Muslim, Hindu and Buddhist scholars were included in the journey.

Equally remarkable was the presence of scientists on ships so large that they allowed scientific experiments to be conducted there.

The metallurgists who had embarked for the occasion prospected in the countries where the fleet stopped. The doctors could collect plants, remedies and treatments for diseases and epidemics.

Botanists tried to acclimatize useful plants or food crops. The ships also brought seeds that the Chinese hoped to cultivate abroad.

A giraffe brought back by Admiral Zheng He, painted by Shen Du, a Ming court painter.

It was during these expeditions that China established diplomatic relations with around thirty countries. The story of these exchanges has come down to us thanks to the remarkable work of his traveling companion Ma Huan.

Also a Muslim, his writings are available in a book entitled Ying-yai Sheng-lan ( The Wonders of the Oceans ).

During their last voyage, the two friends were granted the right to go as far as Mecca with a view to establishing commercial exchanges.

On his fourth expedition, National Geographic claims, Zheng met with representatives of the Sultanate of Malindi (present-day Kenya), with whom China had established diplomatic relations in 1414.

As tribute, African dignitaries offered Zheng He zebras and a giraffe, an animal the Romans called the cameleopard (half-camel, half-leopard).

In China, the Emperor hoped to one day possess a qilin , that is to say an animal as mythical as the unicorn in the West, a cross between a deer or a horse with hooves, and a lion or a dragon with a brightly colored skin.

The emperor also wanted a painting of the giraffe, a copy of which was found in 1515 in a painting by the Flemish painter Hieronymus Bosch, who had copied it from a book by Cyriacus of Ancome (1391-1452), a great Italian traveller.

Left: manuscript of Cyriaque d’Ancora.
Right: détail of Hieronymus Bosch’s Garden of Earthly Delights, left panel, Madrid.

Unfortunately, in May 1421, two months after the departure of the great fleet, the Forbidden City, struck by lightning, was reduced to ashes.

Interpreted as a sign from heaven, this will be the beginning of a period of national withdrawal which will lead China to abandon its projects, to even destroy, in 1479, all the documents relating to these expeditions and to interrupt its foreign trade until 1567.

Faced with the Mongol threat, China will then concentrate on the construction of the Great Wall, agriculture and education.

Today

It was not until 1963 that Zhou Enlai, during his tour of Africa, rehabilitated Admiral Zheng. In 2005, China celebrated the 600th anniversary of his first expedition and evoked his memory at the opening ceremony of the 2008 Olympic Games.

For China, Zheng’s expeditions are emblematic of its ability to promote harmonious commercial development that broke with the Western and Japanese colonial practices from which China suffered during the « 150 years of humiliation. »

President Xi rightly said in 2014:

NOTE:

  1. In his book 1421, the Year China Discovered America , the amateur historian Gavin Menzies, a former commander of the British Royal Navy, claims, on the basis of copies of old maps whose authenticity is more than questionable, that Zheng We’s men were able to reach America, even Australia, and this well before the Europeans. His publisher, who had his text completely rewritten by 130 communicators to make it a bestseller, granted him 500,000 English pounds to acquire the copyright worldwide. The Chinese, knowing full well that you have to be wary of the English especially when they flatter you, without closing the doors to further research, have so far resisted any idea of crediting his thesis. ↩︎
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The Creative Principle in Painting

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Empathy, sympathy, compassion – Humanity’s cultural heritage, key to world peace

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Before talking about World Cultural Heritage, two words about the notions of “sympathy”, “empathy” and “compassion,” three words constructed with the word “pathos”, the Greek word for “suffering” or “affection”.

Today, the word “empathy” is often used interchangeably with the words “sympathy” and “compassion,” but they aren’t really the same thing. All three refer to a caring response to someone else’s distress (pathos).

–Sympathy is a feeling of sincere concern for and share the feelings of someone who is experiencing something difficult or painful (pathos).

Empathy was a word coined in the early 20th century as a translation of the German Einfühlung, it means feeling with people, not just feeling for them. When you’re empathetic, you’re right there with them, feeling it too, because you put yourself, in a sense, “in the shoes of the other person.”

–Compassion goes of course beyond empathy and means action. Compassion goes with altruism, or “a desire to act on that person’s behalf.” Put simply: you relate to someone’s situation, and you want to help them.

But empathy is particularly key for our subject here, that of “peace building” because it can build a bridge between persons considering each other as “enemies”. We can show empathy for persons we don’t consider sympathetic at all. We don’t share their feelings, but we go beyond mere affection and engage in what is called “cognitive empathy”: we know enough about the other person’s background and culture to understand his motivations. As a byproduct, empathy can help us to forgive and pardon as requested by the Peace of Westphalia.

Today, if we want to make peace a reality, we have to mobilize ourselves to raise the level of empathy. Empathy is under massive attack:

  • –by the promotion of brutal competition (that’s why professionnal sports are allowed)
  • –a culture of screens and
  • –the breakdown of person to person dialogue.

There was a campaign to increase empathy in Europe after the bloody wars between France and Germany, when the Goethe Institute opened in France and the Alliance Française in Germany. There was also a movement of “sister” cities allowing people from one village to visit a “sister” village in the other country. They would talk, laugh with their prejudices and celebrate together, have inter personal dialogue and learn to read on the faces the emotions standing “behind” the words.

Now, the knowledge one can acquire of each other culture, language and history, are of course a fundamental tools to develop this “cognitive empathy” which allows you to see persons as “products” of a history, a culture and a civilization, rather then as atomized little entities.

For example, after I discovered the philosophy of mutazalism of the Baghdad Abassides Califate, my entire vision of Islam changed. I know exactly what happened to their civilization, their frustrations and hopes.

Today, China is currently heavily involved and mobilized to protect especially the pre-islamic cultural heritage of Afghanistan and other countries of Central Asia. It is in its own interest. One leading Chinese archaeologist which I met, rightly said that the beauty and intellectual challenge of this art is “the best way to fight terrorism.” Not weapons and drones but culture!

It it was in Afghanistan that the silk road players met when the Greek culture walked towards the East and the Chinese culture walked towards the West.

The Buddhists that prospered in this area were very active over both the maritime and terrestrial silk roads, reaching into Pakistan, India, Sri Lanka, Xinjiang and China. They paid huge attention to metallurgy, architecture, painting, sculpture, poetry, and literature. The first printed text known today is a Buddhist text of 868 AD.

Added to this, the birth of a very agapic form of Mahayana buddhism in the region of Gandhara (now mainly in Pakistan). Its followers, in stead of pursuing a purely personal goal of nirwana (enlightenment), rather took pleasure to free all of humanity from suffering !

Empathy, compassion and mercy were the supreme qualities to be glorified in Gandhara art especially in the form of what are called Bodhisattva’s, that is ordinary persons that are set to become enlightened but elect instead to remain in this world, easing the suffering of all beings and helping others attain enlightenment.

Two examples:

“Boddisattva of infinite compassion,” 1250, Song Dynasty.

“Thinking Bodhisattva”, Hadda, Gandhara, Afghanistan.

The one who understood that this revolutionary form of Buddhism could pacify the region was the Indian Prime minister Nehru who named his daughter Indira Priyadashini (the future Prime Minister Indira Gandhi), because « Priyadarshi » was the name adopted by the great emperor Ashoka the great (304 – 232 BC) after he converted and became a Buddhist prince of peace! 

In 1956, just before the creation of the non-aligned movement and the Bandung conference, Nehru orchestrated a year-long celebration honorifying “2,500 years of Buddhism”, not to resurrect an ancient faith per se, but to claim for India the status as the birthplace of Buddhism: an ancient belief advocating non-violence, pacifism and that calls for ending the disgraceful “caste system” the British worsened and wanted to maintain worldwide.

Mes Aynak

Today, with the Ibn Sina Research & Development Center in Kaboul, we of the Schiller Institute are working day and night to save the archaeological site of Mes Aynak which we want to have classified by UNESCO as a world heritage site.

Mes Aynak is the world’s second largest copper reserve and Afghanistan needs the mining activity to get revenues to complete its urgent reconstruction. But on top of the mine stands the ruins of a vast monastic Buddhist complex that was a key trading post of the silk road between the 1st and the 8th century.

After our campaign and forth and back discussions between the afghan government, China and the Chinese mining company, all actors agreed that the entire cultural heritage on the surface will be protected and mining will only take place with underground mining techniques.

We won a fight, now we have to win the peace.

Full study:

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AUDIO – Van Eyck’s theological metaphor in his Madonna in the Cathedral (Berlin)

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Jan Van Eyck, a Flemish Painter using Arab Optics (EN online)
Jan van Eyck, la beauté comme prégustation de la sagesse divine (FR en ligne) + EN on line.

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AUDIO – The Culture behind Brueghel’s Proverbs (Berlin)

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List and explication of the proverbs

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ARTKAREL AUDIO GUIDE — Bruegel’s Two Apes (Berlin)

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AUDIO – Rembrandt painting the voice of Anslo (Berlin)

Karel Vereycken during his comments.

1st AUDIO with comments made in Berlin Museum on June 6, 2025.


2nd AUDIO with détailed 45 minutes presentation and analysis during zoom dialogue on September 21, 2025 with Schiller Institute friends in the United States.

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ARTKAREL AUDIO GUIDE — Matsys and the Art of « The Deal » (Berlin)

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La leçon d’économie de Shakespeare

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Karel Vereycken, Venise, eau-forte sur zinc. Vernis mou, aquatinte, 2011.

par Karel Vereycken

Déjà en 1913, l’année même où une poignée de grandes banques anglo-américaines constituait la Réserve fédérale pour fixer les règles de la monnaie et du crédit, Henry Farnam 1, un économiste de l’Université de Yale, faisait remarquer que « si l’on examine les drames de Shakespeare, on remarquera qu’assez souvent, dans ses pièces, l’action tourne entièrement ou en partie autour de questions économiques ».

La comédie Le marchand de Venise (vers 1596) en est sans doute l’exemple le plus éclatant. Si l’on connaît généralement le déroulé de l’histoire, on passe assez souvent à côté du sens profond de cette pièce qui se lit à différents niveaux. L’enchaînement des faits (la petite histoire) en est un, ce qu’ils dévoilent (des principes) en est un autre.

La petite histoire

Pour rendre service à son protégé Bassanio et lui permettre d’épouser sa bien-aimée Portia, un marchand et armateur vénitien catholique du nom d’Antonio emprunte de l’argent à un prêteur juif Shylock. Ce dernier déteste Antonio car celui-ci, l’archétype même du chrétien hypocrite, le traite avec mépris. Antonio, quant à lui, déteste Shylock parce qu’il est juif et parce qu’il est un usurier : il prête avec intérêt.

Shakespeare nous fait comprendre que la prospérité de Venise repose sur la séparation et sur la détestation mutuelle entre Juifs et Chrétiens, selon son célèbre principe de « Diviser pour régner ». 2

L’oligarchie vénitienne n’a jamais manqué d’imagination pour contourner les normes qu’elle faisait appliquer à ses adversaires.

L’usure

En effet, aussi bien chez les Juifs que chez les Chrétiens, l’usure financière est condamnée et même punie. L’intérêt qu’on définit simplement comme la rémunération d’un créancier par son débiteur pour lui avoir prêté du capital, est un concept très ancien qui date probablement des Sumériens et qu’on retrouve aussi dans d’autres civilisations antiques comme les Égyptiens ou les Romains.

Or, rappelons ici que le Judaïsme, qui est la première des religions abrahamiques, interdit clairement le prêt à intérêt. On rencontre de nombreuses fois des passages qui condamnent l’intérêt dans la Torah comme le livre de l’Exode 22:25-27, le Lévitique 25:36-37 et le Deutéronome 23:20-21.

Cependant, cette interdiction ne concerne que les prêts dans la communauté juive. Dans le Deutéronome 23:20-21, il est dit que

Initialement, la même règle s’appliquait chez les Chrétiens. Ce n’est qu’à partir du premier Concile de Nicée (en 325) que le prêt à intérêt est interdit. A l’époque, de nombreuses églises sont tenues par des lignages de prêtres, tout comme les châteaux voisins sont contrôlés par des lignages de seigneurs, les deux étant souvent apparentés. Alors que sa condamnation était relativement modérée dans le Christianisme auparavant, l’intérêt devient un grave péché lourdement puni à partir des années 1200.

L’exploitation des juifs

L’Italie abrite des Juifs depuis l’Antiquité. Ils dépendent soit des papes, soit des princes, soit des républiques marchandes. Rome, la Sicile, le royaume de Naples comprennent de larges communautés et les papes engagent parfois des médecins juifs. Au XIIIe siècle, certaines villes accordent à des banquiers juifs, avec licence pontificale, le monopole du prêt sur gages.

Venise accueille les Juifs mais leur interdit de pratiquer tout autre métier que prêteur contre intérêt. Dans un premier temps, les Juifs s’enrichissent au grand jour à Venise et s’attirent les foudres du reste de la population.

Pour « protéger » les Juifs, le doge de Venise crée le premier « ghetto » (un mot vénitien), offrant, il faut le préciser, le quartier le plus insalubre de la lagune à ces Juifs qu’il déteste tout en chérissant le financement qu’ils permettent aux expéditions coloniales vénitiennes et au trafic d’esclaves que Venise la « Catholique » pratique sans complexes.

Le marchand de Venise

Shylock répond alors :

Échange sympathique entre Shylock (à gauche) et Antonio, le marchand de Venise. BBC, Théâtre du Globe, Londres.

Offusqué, Shylock répond :

Shylock, pour sortir de la détestation mutuelle propose de lui prêter (selon la règle juive et chrétienne), en ami, sans intérêt. Mais le « bon » catholique Antonio refuse de devenir ami avec le Juif. Il affirme qu’en affaires, il ne faut pas avoir d’amis, et exige qu’on lui prête en tant qu’ennemi car c’est plus facile à sanctionner en cas de non-respect du contrat.

Comme le disait Churchill, un Empire n’a pas d’amis, il n’a que des intérêts. Ce principe sera théorisé ensuite par Carl Schmidt pour devenir la règle de l’oligarchie d’aujourd’hui : pour exister, il faut un ennemi et s’il en manque, dépêchons-nous d’en inventer un !

Le double jeu des Vénitiens

Comme on le voit, Shakespeare pointe sur l’hypocrisie de ce système vénitien qui base sa prospérité sur une politique « gagnant-gagnant » non pas entre amis mais entre ennemis.

Rappelons ici que, bien qu’elle soit régulièrement en guerre contre les Turcs, Venise crée également un ghetto pour les marchands turcs et même une « fondation », c’est-à-dire une représentation commerciale fonctionnelle.

Vue sur Venise en 1486.

Si l’on reprochait à un ambassadeur vénitien ce commerce avec les Ottomans qui menaçaient l’Occident, celui-ci répondait : « En tant que marchands, nous ne pouvons vivre sans eux. »

Les Ottomans vendaient du blé, des épices, de la soie grège, du coton et de la cendre (pour la fabrication du verre) aux Vénitiens, tandis que Venise leur fournissait des produits finis tels que du savon, du papier, des textiles et… des armes. Bien que cela soit explicitement interdit par le pape, la France, l’Angleterre, les Pays-bas, mais surtout Venise, Gênes, et Florence vendaient des armes à feu et de la poudre à canon au Levant et aux Turcs. 4

Venise fournit de sa main gauche des canons et des ingénieurs militaires aux Turcs tout en louant à prix fort, de sa main droite, des navires aux Chrétiens voulant les combattre. A cela s’ajoute la rivalité avec Gênes qui s’était alliée à la dynastie des Paléologues mais que les Ottomans ont battue au profit des Vénitiens.

En 1452, un an avant la chute de Constantinople, l’ingénieur et fondeur hongrois Urban (ou Orban), spécialiste des grosses bombardes, se met au service des Ottomans. Ces canons confie-t-il au Sultan, sont si puissants qu’ils feraient chuter « les murs de Babylone ». On connaît la suite en 1453.

Canon turc du XVe siècle.

Lorsque les Francs veulent louer des navires à Venise pour partir en croisade, l’argent leur fait défaut.

Pas de souci : Venise trouve l’arrangement qui convient. Pour payer la location des navires, les Francs sont invités à faire un petit détour sur le trajet, et commencer la croisade par la libération de Constantinople que Venise veut reprendre aux Ottomans. Et ça marche ! Venise multiplie ses comptoirs et ses bases militaires à Constantinople pour étendre son empire financier et commercial.

Une livre de chair

Face à la réponse sotte et arrogante d’Antonio, Shylock pousse la logique jusqu’à l’absurde et, sur le ton de la plaisanterie, propose alors que dans l’éventualité où son débiteur ne rembourserait pas sa dette en temps et en heure, il aurait le droit de prélever sur celui-ci une livre de chair.

On peut y voir une interprétation littérale et loufoque de ce qui s’écrivait sur les « obligations » ou « reconnaissances de dette » de l’époque. Antonio, qui est convaincu que ses navires rentreront à temps à Venise pour lui fournir de quoi rembourser Shylock, accepte les conditions du contrat, presque en riant de leur caractère surréaliste.

C’est là que Shakespeare pose une question fondamentale et nous offre une belle leçon d’économie, sous la forme d’une métaphore tragique et paradoxale. Dans la plupart des civilisations de l’Antiquité, le non-remboursement d’une dette pouvait vous conduire en esclavage, vous coûter la vie ou vous envoyer en prison pour le reste de vos jours. De l’esclavage monétaire on passait ainsi à l’esclavage physique.

Plus tard, on trouve, par exemple, dans les archives des tribunaux d’Anvers le texte d’un procès en 1567 concernant une obligation entre Coenraerd Schetz et Jan Spierinck :

Pris à la lettre, le débiteur gage sa personne en caution à son créancier. Rappelons également qu’en France la prison pour dettes privées est instituée par une ordonnance royale de Philippe Le Bel de mars 1303. En dehors de deux périodes de suppression, de 1793 à 1797 et en 1848, la contrainte par corps des débiteurs a persisté en France jusqu’à son abolition en 1867.

A la Renaissance, l’humanisme chrétien de Pétrarque, d’Erasme, de Rabelais et de Thomas More allie la notion de justice de Socrate avec celle de l’amour d’autrui, et un nouveau principe émerge : la vie de chaque individu est sacrée et a une valeur incommensurablement supérieure à tous les titres de dette financière.

C’est une remise en question de ce principe qui fait tourner la comédie de Shakespeare au drame. Petit à petit, le spectateur apprend que les navires d’Antonio ont tous été emportés par des tempêtes et d’autres déconvenues. Il ne dispose donc pas en temps et en heure des moyens nécessaires pour s’acquitter de sa dette.

Le marchand de Venise doit donc accepter que Shylock lui prenne une livre de chair comme le stipule la reconnaissance de dette qu’il a signée… un titre de dette validé par les lois de la République.

Shylock envisage extraire, comme le prévoit son titre de dette, une livre de chair du débiteur, le marchand de Venise, Antonio. Beaucoup s’offusquent de son comportement sanguinaire, peu du système vénitien qui l’autorisait.

Pour sauver la vie d’Antonio, ses amis proposent alors au prêteur le double de la somme initiale empruntée, mais Shylock, animé par un sentiment de vengeance, ne veut rien entendre, fâché de surcroît du fait que sa fille est partie de sa maison avec un jeune marchand chrétien emportant une coquette somme de ducats et des bijoux de famille.

Shylock répond vicieusement au Doge qui lui demande d’être clément, qu’il ne réclame rien d’autre que l’application de la loi. Au passage il rappelle aux Vénitiens qu’ils sont mal placés pour donner des leçons de moralité, car à Venise on peut « acheter » des personnes :

A cela, le Doge impuissant n’apporte aucun contre-argument. Lui-même doit obéir aux lois de la cité. L’unique chose qu’il a le droit de faire, c’est de laisser la parole à un docteur en droit qui a examiné l’affaire, pour qu’il livre son avis d’expert.

Retournement de la situation

Ici, Shakespeare fait intervenir Portia qui, déguisée en homme de loi et agissant au nom d’un principe supérieur, l’amour pour l’humanité et le bien, prend la parole. 5

Une fois reconnue la validité de la demande de Shylock, elle retourne la situation avec le genre d’audace qui nous manque aujourd’hui. A propos de la créance, elle relève un détail important concernant la mise en œuvre de la sanction :

Portia, déguisée en docteur en droit, intervient pour trouver une issue heureuse.

C’est une autre belle leçon que nous donne Shakespeare. Combien de lois excellentes ne valent rien du simple fait que leurs auteurs n’ont pas pris la peine d’en spécifier la mise en œuvre ? Connaissez-vous les lois vous permettant de vous défendre contre les injustices que le système vous inflige ? Car si le diable est dans les détails, le bon Dieu n’est parfois pas loin. A vous d’aller le chercher.

Shakespeare nous rappelle que l’économie ne se réduit pas au droit et aux mathématiques. Tout choix économique reste un choix de société. En réalité, seule « l’économie politique » devrait être enseignée dans nos facultés et nos théâtres.

Présenter la science de l’économie et de la finance comme une réalité « objective » et non pas comme une réalité des choix humains, est la meilleure preuve que nous sommes soumis à de la propagande.

Pour conclure, soulignons que contrairement à la pièce de Christopher Marlowe, Le Juif de Malte (vers 1589), l’acteur principal de la pièce de Shakespeare n’est pas le Juif maléfique Shylock (comme le prétendaient des antisémites qui faisaient jouer des versions dénaturées de la pièce durant les périodes noires de notre histoire), mais bien le très catholique marchand de Venise qui, on l’a vu, se sert des Juifs pour son propre intérêt. Rappelons que dans le ghetto juif de Venise, les Juifs n’avaient que le droit de s’occuper de finance mais de rien d’autre…

Enfin, dans Le marchand de Venise, Shakespeare démasque le fonctionnement d’une finance folle et criminelle qui sait utiliser des interprétations formelles du droit (l’apparence de la justice) pour satisfaire sa cupidité (la véritable injustice).

NOTES:

  1. Henry Farnam, Shakespeare as an economist, p. 437, Yale Publishing Association, New Haven ; ↩︎
  2. Voir à ce propos Sinan Guven, Le conflit entre l’intérêt et les religions abrahamiques, HEConomist, le journal des étudiants ; ↩︎
  3. Toutes les citations qui suivent du Marchand de Venise de Shakespeare sont tirées de la version en lecture libre sur le site Atramenta. ↩︎
  4. Salim Aydoz, Artillery Trade of the Ottoman Empire, Muslim Heritage website, Sept. 2006 ; ↩︎
  5. Le principe d’une femme « prométhéenne » intervenant déguisée en homme pour le bien de l’humanité sera, avec la personne de Leonore, au centre de Fidelio, l’unique opéra de Beethoven ; ↩︎
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Tambours et fanfare, livre de prières, d’après Dürer

Karel Vereycken, copie d’une page d’un livre de prières d’Albrecht Dürer, burin et eau-forte sur cuivre, mai 2025.
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