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Maurice Berthelot: l’aventure de l’Aérotrain

En mai 2010, Karel Vereycken, pour Solidarité & Progrès, a pu s’entretenir avec un des derniers témoins de toute une époque. Il s’agit de Maurice Berthelot, ancien ingénieur-en-chef du projet Aérotrain, un nouveau mode de transport prometteur évoluant sur coussin d’air, conçu et développé dans les années 1970 par la société fondé par l’ingénieur Jean Bertin.

De 1965 à 1974, M. Berthelot et ses équipes ont mis au point toute une série de prototypes d’aérotrains, notamment le fameux « Inter-urbain 80 places » qui a parcouru 68.000 kilomètres et transporté 16.000 personnes sur la voie expérimentale de 18 km, construite sur pylônes en béton, entre Ruan et Saran, deux communes situées dans le sud de Paris en direction d’Orléans.
Après le sabotage de ce projet, survenu immédiatement après la mort du président Georges Pompidou en 1974, le moment est arrivé de rouvrir de toute urgence ce dossier.
Les progrès technologiques accomplis depuis quarante ans, notamment en électronique haut de gamme et dans le domaine des moteurs électriques linéaires à induction, nous permettent d’espérer qu’il devient désormais possible de mettre au point des « aérotrains nouvelle génération » parfaitement à la hauteur des défis de notre époque.
L’actualité de la Nef des Fous de Sebastian Brant
Si 2009 célèbre les cinq cents ans de l’Eloge de la Folie d’Erasme, il serait injuste d’oublier un de ses prédécesseurs, l’humaniste strasbourgeois Sebastian Brant (1457-1521). Double docteur (de droit civil et canonique), il publie en 1494 à Bâle la Nef des Fous, une œuvre dont le succès est fulgurant et durable.
Brant, comme plus tard Erasme, s’inspire de la première Epître aux Corinthiens où l’on distingue la sagesse de Dieu de celle du monde, qu’il a « frappé de folie ». Ainsi, « si quelqu’un parmi vous pense être sage à la façon de ce monde, qu’il devienne fou pour devenir sage ; car la sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu ».
Dans l’esprit du renouveau spirituel mis en chantier par les frères et sœurs de la vie commune, Brant s’offusque que, bien que les Saintes Ecritures « abondent », « on se moque bien de Bible et de doctrine. Le monde est dans le noir, et va tête baissée tout droit dans le péché ».
Loin de la misanthropie médiévale, il tentera au contraire d’éveiller ses concitoyens à se libérer, via le rire, de cet esclavage.
Abstraction faite de la grande piété qui animait les humanistes de l’époque, bien des remarques de Brant restent d’une grande actualité. Car la Nef des Fous, « miroir de la folie », permet à chacun de se reconnaître « en voyant son portrait ».
Suivent ensuite plus d’une centaine de narrations sur des comportements humains tout aussi tragi-comiques que grotesques. En tête de la liste, l’hypocrisie et la paresse. En effet, le premier à monter dans la nef est cet homme qui s’entoure de milliers de livres qu’il ne lit jamais mais qui, interrogé par des savants, leur lance : « J’ai tout cela chez moi ! »
Suit alors la folie de toutes ces « joies fugaces » qui tirent l’homme vers le bas. A l’instar des tableaux de Jérôme Bosch, Brant nous dit : « Fuis les plaisirs du monde que rechercha jadis le roi Sardanapale qui pensait devoir vivre au jardin des délices en pleine volupté dans la joyeuseté ».

La Nef des fous, tableau de Jérôme Bosch. Les ordres monacales, dénoncés par Erasme pour leur cupidité, se disputent un bout de gras. Entretemps, la chrétienté, tel un bateau ivre, part à la dérive. Alors que la bannière du Turc a été hissé et que le peuple se contente de miettes, l’oligarchie s’empare du poulet.
Pour Brant, Erasme, Bosch ou Rabelais, à l’opposé du courant rigoriste, les plaisirs ne sont pas à bannir, mais ne sont que les épices agréables d’une vie régie par la raison. A un amour décervelé Brant fait dire :
C’est moi qui suis Vénus aux fesses inflammables qui propagent le feu, des fous je suis la reine ; je les attire tous et j’en fais des toqués selon mon bon plaisir.
Ecoutons-le un instant décrire la folie de la mode :
Ce qui jadis passait pour un honteux outrage aux mœurs et à la décence est aujourd’hui normal et s’imite partout (…) On s’enduit les cheveux de soufre et de résine, on y bat un blanc d’œuf, puis on les fait friser, les coiffant pour sécher du casque d’un panier (…) Une mode nouvelle chasse toujours l’ancienne, ce qui est preuve de notre esprit léger, changeant et versatile, accessible au scandale des robes raccourcies qui descendent à peine jusque vers le nombril !
Cette folie-là empêche l’homme d’accomplir sa mission de créateur responsable pour le monde.
Il est complètement aveugle de folie celui qui ne voit pas qu’il devrait élever et dresser son enfant, écrit Brant, et s’attacher surtout à ne pas le laisser à ses égarements sans jamais le punir tout comme des brebis se perdant sans berger.
Suivent alors des attaques en règle contre la superstition, les alchimistes ou encore le pouvoir des seigneurs, des moines ou de ceux qui rêvent d’empires, car « toute cette âpreté à conquérir la gloire, si rarement durable, tient de la déraison ».
Pour conclure, je vous livre ici sa dénonciation de l’usure qui garde la valeur d’une excellente leçon d’économie politique pour aujourd’hui :
Tous les accapareurs méritent qu’on les batte, qu’on les prenne au collet et leur secoue les puces, qu’on arrache leurs pennes, qu’on épluche leur peau pour y chercher les tiques : ils entassent chez eux, tout le vin et le blé raflés dans le pays sans craindre un seul instant la honte et le péché, tout ça pour que le pauvre ne puisse rien trouver et qu’il crève de faim avec femme et enfants. C’est pourquoi aujourd’hui on voit monter les prix, tout est beaucoup plus cher que dans le bon vieux temps. Jadis on demandait dix livres pour le vin ; au cours d’un même mois il a grimpé si haut qu’on en offre bien trente rien que pour en avoir. Même chose pour l’orge, le blé ou encore le seigle ; et je ne parle pas des taux des usuriers ; ils gagnent des fortunes en espèces sonnantes, en loyers et services, en prêts et en crédits, (…) Ils n’avancent plus d’or et ne prêtent jamais qu’en petite monnaie en portant dans leurs livres des chiffres arrondis. (…) Mais la roue tourne et le sort les amène vers une fin tragique qui les trouve pendus. Celui qui s’enrichit sur le dos du voisin est certainement fou – mais il n’est pas le seul.
Évidemment, il serait fou de croire que le monde n’a pas changé, bien que notre folie immuable puisse nous faire croire une chose aussi folle !
Joachim Patinir et l’invention du paysage en peinture
En novembre 2008, un colloque fut organisé au Centre d’études supérieures sur la Renaissance de Tours sur le thème de « La contemplation dans la peinture flamande (XIVe-XVIe siècle) ». Voici la transcription de la contribution de Karel Vereycken, représentant de l’Institut Schiller, sur Joachim Patinir, un peintre belge peu connu mais essentiel pour l’histoire de l’art.
On estime généralement que dans la peinture flamande, le concept « moderne » de paysage n’est apparu qu’avec l’œuvre de Joachim Patinir (1485-1524), un peintre originaire de Dinant travaillant à Anvers au début du XVIe siècle.
Pour l’historien d’art viennois Ludwig von Baldass (1887-1963), qui écrit au début du XXe siècle, l’œuvre de Patinir, présentée comme nettement en avance sur son temps, serait annonciatrice du paysage comme überschauweltlandschaft, traduisible comme « paysage panoramique du monde », véritable représentation cosmique et totalisante de l’univers visible.
Ce qui caractérise l’œuvre de Patinir, affirment les partisans de cette analyse, c’est l’ampleur considérable des paysages qu’elle offre à la contemplation du spectateur.
Cette ampleur présente un double caractère : l’espace figuré est immense (du fait d’un point de vue panoramique situé très haut, presque « céleste »), en même temps qu’il englobe, sans souci de vraisemblance géographique, le plus grand nombre possible de phénomènes différents et de spécimens représentatifs, typiques de ce que la terre peut offrir comme curiosités, parfois même des motifs imaginaires, oniriques, irréels, fantastiques : champs, bois, montagnes anthropomorphes, villages et cités, déserts et forêts, arc-en-ciel et tempête, marécages et fleuves, rivières et volcans.
On peut par exemple penser y retrouver « la roche Bayart », qui borde la Meuse non loin de la ville de Dinant dont Patinir était originaire.
A part cette perspective panoramique, Patinir fait appel à la perspective aérienne — théorisée à l’époque par Léonard de Vinci — grâce à un découpage de l’espace en trois plans couleur : brun-ocre pour le premier, vert pour le plan moyen, bleu pour le lointain.
Cependant, le peintre conserve la visibilité de la totalité des détails avec une méticulosité, une minutie et une préciosité digne des maîtres flamands du XVe, qui, en tendant vers un infini quantitatif (consistant à tout montrer), cherchaient à se rapprocher d’un infini qualitatif (permettant de tout voir).
Pour leur part, les auteurs de la thèse du weltlandschaft, après avoir comblé Patinir d’éloges, n’hésitent pas à fortement relativiser sa contribution en disant :
« Pour que le paysage en peinture devienne autre chose qu’un entassement virtuose mais compulsif de motifs, et plus précisément, la saisie quasi-documentaire d’un infime fragment de la réalité contingente, il faudra attendre le XVIIe siècle et la pleine maturité de la peinture hollandaise… »
Et c’est là que l’on identifie très bien le piège de cette démarche qui consiste à faire croire que l’avènement du paysage, en tant que genre autonome, sa soi-disant « laïcisation », n’est que le résultat de l’émancipation d’une matrice mentale médiévale et religieuse, considérée comme forcément rétrograde, pour laquelle le paysage se réduisait à une pure émanation ou incarnation de la puissance divine.
Patinir, le premier, aurait donc fait preuve d’une conception purement esthétique « moderne », et ces paysages « réalistes », marqueraient le passage d’un paradigme culturel religieux — donc obscurantiste — vers un paradigme moderne, c’est-à-dire dépourvu de sens… ce qu’on lui reprochera par la suite.
C’est bien ce regard-là qu’ont pu porter les esprits romantiques et fantastiques du XVIIe et XVIIIe siècle sur les artistes du XVe et XVIe siècle. Von Baldass fut certainement influencé par les écrits d’un Goethe qui, sans doute dans un moment d’enthousiasme pour le paganisme grec, analysant la place de plus en plus réduite accordée aux personnages religieux dans les tableaux flamands du XVIe, en déduit que ce n’était plus le sujet religieux qui faisait fonction de sujet, mais le paysage.
Autant que Rubens aurait prétexté peindre Adam et Eve chassés du Paradis pour pouvoir peindre des nus, Patinir n’aurait fait que saisir le prétexte d’un passage biblique pour pouvoir se livrer à sa véritable passion, le paysage.
Un petit détour par Bosch
Un regard nouveau sur l’œuvre de Patinir démontre sans conteste l’erreur de cette analyse.
Pour aboutir à une lecture plus juste, je vous propose ici un petit détour par Jérôme Bosch, dont l’esprit était très vivant parmi le cercle des amis d’Erasme à Anvers (Gérard David, Quentin Massys, Jan Wellens Cock, Albrecht Dürer, etc.), dont Patinir faisait partie.
Bosch, contrairement aux clichés toujours en vogue de nos jours, est avant tout un esprit pieux et moralisateur. S’il montre le vice, ce n’est pas tant pour en faire l’éloge mais pour nous faire prendre conscience à quel point ce vice nous attire. Fidèle aux traditions augustiniennes de la Devotio Moderna, promues par les Frères de la Vie commune (un mouvement de renouveau spirituel dont il était proche), Bosch estime que l’attachement de l’homme aux choses terrestres le conduit au péché. Voilà le sujet central de toute son oeuvre, dont on ne peut pénétrer l’esprit qu’à la lecture de L’imitation du Christ, écrit, selon toute probabilité, par l’âme fondatrice de la Devotio Moderna, Geert Groote (1340-1384), ou son disciple, Thomas à Kempis (1379-1471) à qui cette œuvre est généralement attribuée.
Dans cet écrit, le plus lu de l’histoire de l’homme après la Bible, on peut lire :
« Vanités des vanités, tout n’est que vanité, hors aimer Dieu et le servir seul. La souveraine sagesse est de tendre au royaume du ciel par le mépris du monde. Vanité donc, d’amasser des richesses périssables et d’espérer en elles. Vanités, d’aspirer aux honneurs et de s’élever à ce qu’il y a de plus haut. Vanité, de suivre les désirs de la chair et de rechercher ce dont il faudra bientôt être rigoureusement puni. Vanité, de souhaiter une longue vie et de ne pas se soucier de bien vivre. Vanité, de ne penser qu’à la vie présente et de ne pas prévoir ce qui la suivra. Vanité, de s’attacher à ce qui passe si vite et de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit point. Rappelez-vous souvent cette parole du sage : l’œil n’est pas rassasié de ce qu’il voit, ni l’oreille remplie de ce qu’elle entend. Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de l’amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles, car ceux qui suivent l’attrait de leurs sens souillent leur âme et perdent la grâce de Dieu. »
Bosch traite ce sujet avec beaucoup de compassion et un humour hors pair dans son tableau le Char de foin (Musée du Prado, Madrid)
L’allégorie de la paille existe déjà dans l’Ancien Testament. On lit dans Isaïe, 40,6 :
« Toute chair est de l’herbe, et tout son éclat comme la fleur des champs ; l’herbe sèche, la fleur se flétrit quand le souffle de Yahvé passe dessus. Oui, le peuple est de l’herbe. L’herbe sèche, la fleur se flétrit, mais la parole de notre Dieu se réalise à jamais ».
Elle sera reprise dans le Nouveau Testament par l’apôtre Pierre (1, 24) : « Car Toute chair est comme l’herbe, Et toute sa gloire comme la fleur de l’herbe. L’herbe sèche, et la fleur tombe ». C’est d’ailleurs ce passage que Brahms utilise dans le deuxième mouvement de son Requiem allemand.
Sur le triptyque de Bosch, on voit donc un char de foin, allégorie de la vanité des richesses terrestres, tiré par d’étranges créatures qui s’avancent vers l’enfer. Le duc de Bourgogne, l’empereur d’Allemagne, et même le pape en personne (c’est l’époque de Jules II…) suivent de près ce char, tandis qu’une bonne douzaine de personnages se battent à mort pour attraper un brin de paille. C’est un peu comme l’immense bulle des titres spéculatifs qui conduit notre époque vers une grande dépression…
On s’imagine très bien les banquiers qui ont saboté le sommet du G20 pour faire perdurer leur système si profitable à très court terme. Mais cette corruption ne touche pas que les grands de ce monde. A l’avant-plan du tableau, un abbé se fait remplir des sacs entiers de foin, un faux dentiste et aussi des tziganes trompent les gens pour un peu de paille.
Le colporteur et l’homo viator
Le triptyque fermé résume le même topos sous forme d’un colporteur (et non l’enfant prodigue). Ce colporteur, éternel homo viator, est une allégorie de l’Homme qui se bat pour rester sur le bon chemin et tient à ne pas quitter sa voie.
Dans une autre version du même sujet peint par Bosch (Musée Boijmans Beuningen, Rotterdam), le colporteur avance op een slof en een schoen (sur une pantoufle et une chaussure), c’est-à-dire qu’il choisit la précarité, quittant le monde visible du péché (nous voyons un bordel et des ivrognes) et abandonnant ses possessions matérielles.
Avec son bâton (symbole de la foi), il réussit à repousser les chiens infernaux (symbole des tentations), qui tentent de le retenir. Une fois de plus, il ne s’agit point de manifestations de l’imagination exubérante de Bosch, mais d’un langage métaphorique partagé à l’époque. On trouve d’ailleurs cette représentation en marge du fameux Luttrell Psalter, un psautier anglais du XIVe siècle.
Ce thème de l’homo viator, l’homme qui se détache des biens terrestres, est par ailleurs récurrent dans l’art et la littérature de cette époque, en particulier depuis la traduction en néerlandais du Pèlerinage de la vie et de l’âme humaine, écrit en 1358 par le moine cistercien normand Guillaume de Degulleville (1295-après 1358). Une miniature de cette œuvre nous montre une âme sur son chemin, habillée en colporteur.
Néanmoins, si au XIVe siècle cette exigence spirituelle a pu dicter un rigorisme quelquefois excessif, le rire libérateur de l’humanisme naissant (Brant, Erasme, Rabelais, etc.) apportera des couleurs plus gaies et plus libres à la culture flamande du Brabant (Bosch, Matsys, Bruegel), bien qu’étouffées ensuite par les dictats du Concile de Trente. L’attachement de l’homme aux biens terrestres devient alors sujet à rire. Publié à Bâle en 1494, La Nef des Fous de Sébastien Brant, véritable inventaire de toutes les folies qui peuvent conduire l’homme vers sa perte, marquera toute une génération qui retrouve créativité et optimisme grâce au rire libérateur d’un Erasme et de son disciple, l’humaniste chrétien François Rabelais.
En tout cas, pour Bosch, Patinir et la Devotio Moderna, la contemplation est à l’opposé même du pessimisme et de la passivité scolastique. Pour eux, le rire est l’antidote idéal pour éradiquer le désespoir, l’acedia (la lassitude) et la mélancolie. La contemplation y prend donc une nouvelle dimension. Chaque fidèle est incité à vivre son engagement chrétien, par l’expérience personnelle et l’imitation individuelle du Christ. Il doit cesser de rejeter sa propre responsabilité sur les grandes figures de la Bible et de l’Histoire sainte. L’homme ne peut plus s’en remettre à l’intercession de la Vierge, des apôtres et des saints. Il doit, tout en suivant les exemples, prêter un contenu personnel à l’idéal de la vie chrétienne. Porté à l’action, chaque individu, à titre individuel et pleinement conscient de sa nature de pêcheur, est constamment amené à faire le choix du bien au détriment du mal. Voilà quelques éléments sur l’arrière-plan culturel nous permettant d’approcher différemment les paysages de Patinir.
Charon traversant le Styx
Le tableau de Patinir intitulé Charon traversant le Styx (Musée du Prado, Madrid) qui combine traditions antique et chrétienne, nous servira ici de « pierre de Rosette ». Inspiré par le sixième livre de l’Enéide, où l’écrivain romain Virgile décrit la catabase, ou la descente aux enfers, ou encore l’Inferno de Dante (3, ligne 78) repris de Virgile, Patinir place une barque au centre de l’œuvre.
Le grand personnage debout dans cette barque est Charon, le nocher des Enfers, généralement présenté sous les traits d’un vieillard morose et sinistre. Sa tâche consiste à faire traverser le fleuve Styx, aux âmes des défunts qui ont reçu une sépulture. En paiement, Charon prend une pièce de monnaie placée dans la bouche des cadavres. Le passager de la barque est donc une âme humaine. Bien que la scène ait lieu après la mort physique de la personne, l’âme, et ça peut surprendre, est taraudée par le choix entre le Paradis et l’Enfer. Car si depuis le Concile de Trente, on estime qu’une mauvaise vie envoie irrémédiablement l’homme en enfer dès l’instant de sa mort, la foie chrétienne continue, y compris aujourd’hui, à distinguer le jugement dernier de ce qu’on appelle le « jugement particulier ». Selon cette conception, parfois contestée au sein des confessions, au moment de la mort, bien que notre sort final soit fixé (Hébreux 9,27), toutes les conséquences de ce Jugement particulier ne seront pas tirées avant le Jugement général, qui aura lieu lors du retour du Christ, à la fin des temps. Ainsi, le « Jugement particulier » qui est supposé suivre immédiatement notre mort, concerne notre dernier acte de liberté, préparé par tout ce que fut notre vie. Nous aider à contempler cet instant ultime semble donc l’objectif premier du tableau de Patinir, en y mêlant d’autres métaphores.
Cependant, un regard attentif sur la partie inférieure du tableau, nous fait découvrir une contradiction, absente du poème de Virgile. Si l’enfer est à droite (on y voit Cerbère, le chien à trois têtes qui garde la porte de l’enfer), la porte d’entrée en semble facile d’accès et des arbres splendides y parsèment de belles pelouses. A gauche, se trouve le Paradis. Un ange tente d’ailleurs d’attirer l’attention de l’âme dans la barque, mais celle-ci semble beaucoup plus attirée par un enfer d’apparence si accueillante. De plus, le chemin peu éclairé qui mène au paradis semble périlleux par la présence de rochers, de marais et autres obstacles dangereux. Une fois de plus, ce sont nos sens qui risquent de nous conduire à faire un choix littéralement infernal.
Le sujet du tableau est donc clairement celui du bivium, le choix binaire qui se pose à la croisée des chemins et offre au spectateur pèlerin le choix entre la voie du vice et celle du salut.
Ce thème est très répandu à l’époque. On le retrouve dans la Nef des Fous de Sébastien Brant, sous la forme d’Hercule à la croisée des chemins. Dans cette illustration, à gauche, en haut d’une colline, une femme nue représente le vice et l’oisiveté. Derrière elle, la mort nous sourit.
A droite, plantée au sommet d’une colline plus élevée, au bout d’un chemin rocailleux, attend la vertu symbolisée par le travail. Rappelons également que l’Evangile (Matthieu 7:13-14) évoque clairement le choix auquel nous serons confrontés : « Entrez par la porte étroite. Car large est la porte, spacieux est le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mène à la vie, et il y en a peu qui les trouvent ».
Le paysage comme objet de contemplation
L’historien d’art Reindert Leonard Falkenburg, dans sa thèse doctorale de 1985, fut le premier à constater que Patinir s’amuse à transposer ce langage métaphorique à l’ensemble de son paysage. Bien que l’image de rochers infranchissables, comme métaphore de la vertu à laquelle on aboutit en choisissant le chemin difficile, ne soit pas une nouveauté, Patinir exploite cette idée avec une virtuosité sans précédent. On découvre ainsi que le thème de l’homme qui se détourne courageusement de la tentation d’un monde qui piège notre sensorium, est le thème théo-philosophique sous-jacent de presque tous les paysages de Patinir. Ainsi, son œuvre trouve sa raison d’être en tant qu’objet de contemplation, où l’homme se mesure à l’infini.
Retournons à notre Paysage avec Saint Jérôme de Patinir (National Gallery, Londres). On y découvre la « porte étroite » conduisant à un chemin difficile qui nous porte vers un premier plateau. Ce n’est pas la montagne la plus élevée. La plus haute, telle une tour de Babylone, est symbole d’orgueil. Regardons ensuite Le repos sur le chemin d’Egypte (Musée du Prado, Madrid). Au bord du chemin, Marie est assise et devant elle, par terre, sont disposés le bâton du colporteur et son panier typique.
Pour conclure, on pourrait dire que, poussé par sa ferveur spirituelle et humaniste, en peignant des rochers de plus en plus infranchissables — traduisant l’immense vertu de ceux qui décident de les escalader — Patinir élabore non pas des paysages « réalistes », mais des « paysages spirituels », dictés par l’immense besoin de raconter le cheminement spirituel de l’âme.
Loin d’être de simples objets esthétiques, ses paysages spirituels servent la contemplation. Comme image en miroir, à moitié ironique, ils permettent, à ceux qui le désirent, de préparer les choix auxquels leur âme sera confrontée pendant, et après le pèlerinage de la vie.
Bibliographie sommaire :
- R.L. Falkenburg, Joachim Patinir, Het landschap als beeld van de levenspelgrimage, Nijmegen, 1985.
- Maurice Pons et André Barret, Patinir ou l’harmonie du monde, Robert Laffont, 1980.
- Eric de Bruyn, De vergeten beeldentaal van Jheronimus Bosch, Adr. Heinen, s’Hertogenbosch, 2001.
- Dirk Bax, Hieronymus Bosch, his picture-writing deciphered, A.A. Balkema, Capetown, 1979.
- Georgette Epinay-Burgard, Gérard Groote, fondateur de la Dévotion Moderne, Brepols, 1998.
- Karel Vereycken, Avec Jérôme Bosch sur la trace du Sublime, novembre 2007.
- Karel Vereycken, Comment la folie d’Erasme sauva notre civilisation, , février 2004.
L’Art moderne de la CIA pour combattre le communisme
Article initialement publié le 8 août 2003 lors de la parution du livre Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle (Titre original : Who Paid the Piper, Frances Stonor Saunders), 506 pages, Editions Denoël, Paris, 2003, 24,50 euros.
Ce livre, qui fait grand bruit en Allemagne, en Angleterre et dans le monde hispanique, est littéralement effroyable. Par ce qu’il révèle, d’une part, mais surtout par les non-dits qu’il laisse transparaître. Après des années de recherche minutieuse, d’interviews et de travail d’archive, la jeune écrivain Frances Stonor Saunders, productrice de documentaires historiques pour la BBC, nous livre sans concession sa vaste enquête sur le bras de fer culturel auquel se livrèrent dès 1947 les Etats-Unis et l’Union soviétique.
Au coeur de ce « Kulturkampf » secret, véritable guerre froide culturelle, se trouve le « Congress of Cultural Freedom » (CCF, Congrès pour la liberté de la culture), basé à Paris et dirigé de 1950 à 1967 par l’agent de la CIA Michael Josselson.
Ce dernier, qui parlait quatre langues, avait appartenu, avec le compositeur de musique Nicholas Nabokov, à la division de guerre psychologique de l’Office for Strategic Services (OSS), que Truman remplaça par la CIA en 1945.
- La première chose qui frappe le lecteur, ce sont les analogies entre le langage de la guerre froide et les diatribes des faucons actuels, servant à justifier une nouvelle croisade contre le terrorisme. A l’époque, sous couvert d’une lutte sans merci contre les horreurs du stalinisme, la faction impériale anglo-américaine déploya des pans entiers de la CIA pour tenter d’imposer l’utopie d’un gouvernement mondial, prôné par Bertrand Russell.
La CIA se décrivait elle-même comme un « ordre de Templiers » chargé de « sauver la liberté occidentale des ténèbres communistes ». Son principal théoricien était George Kennan, directeur du Policy Planning Staff au Département d’Etat.
- A l’instar des « nobles mensonges » employés aujourd’hui par les faucons, adeptes de Léo Strauss, Kennan affirmait en 1947 que les communistes avaient acquis une position d’envergure en Europe « grâce à l’utilisation habile et sans vergogne de mensonges. Ils nous ont combattus avec l’arme de l’irréalité et de l’irrationalisme. Pouvons-nous triompher de cette irréalité par le rationalisme, la vérité, une assistance économique honnête et bien intentionnée ? »
- Évidemment non ! Et l’arme la plus redoutable pour dominer le monde sera, comme toujours, la culture.
En effet « on ne peut pas être une grande puissance si l’on n’a pas l’art qui va avec, c’est comme Venise sans le Tintoret ou Florence sans Giotto ».
Alors, ironiquement, tandis que l’opinion publique américaine est prise en otage par la psychose maccarthyste, pour qui « tout art moderne est communisant », au point de soupçonner certains tableaux abstraits d’indiquer l’emplacement exact des bases militaires américaines (sic), les oligarques voient dans l’expressionnisme abstrait les vertus d’une idéologie spécifiquement anticommuniste. Par une simple logique d’inversion, tout ce que nazis et staliniens considèrent comme un « art dégénéré » devient automatiquement emblématique des valeurs de liberté et de libre entreprise, et donc massivement financé… dans le plus grand secret.
Avec une foultitude de détails, l’auteur documente sur quelque cinq cents pages le maillage de cette opération. Il est bien sûr impossible de résumer ici les descriptions de la vie de dizaines d’hommes, femmes, musiciens, auteurs, magazines, réseaux et fondations, dont chaque page nous livre quelques perles. Certains détails croustillants jettent un éclairage particulier nous permettant de mieux comprendre l’histoire française contemporaine.
La CIA à Paris
A Paris, c’est Irving Brown (1911-1989), représentant du puissant syndicat AFL-CIO (bénéficiant d’un libre accès aux fonds secrets du plan Marshall), qui offre au CCF une suite à l’hôtel Baltimore, avenue Kléber, pour y établir son QG provisoire, avant de lui payer le loyer d’un local permanent boulevard Haussmann.
Pour le compte de son patron à la CIA, Jay Lovestone (1897-1990), ennemi juré de Lyndon LaRouche, Irving Brown finance tout ce qui peut affaiblir la résistance de la France à l’utopie d’un gouvernement mondial, c’est-à-dire tout ce qui peut nuire au gaullisme et, dans une certaine mesure, au communisme.
Josselson et sa femme le rencontrent assez souvent dans un bar homosexuel, « l’Indifférent ». Un soir, ils le trouvent en train de remettre une forte somme d’argent à un « gangster de Marseille ». Amateur de gros bras, Brown s’était beaucoup investi dans tout ce qui pouvait réduire l’influence des communistes. Il aide des anciens de Vichy, mais aussi des trotskistes. Il contrôle les ports français, casse des grèves, finance le nouveau syndicat Force Ouvrière, tout en promouvant l’art moderne !*
- Dans le comité de direction du CCF figurent, aux côtés d’Irving Brown, Michael Josselson, Lawrence de Neufville (son recruteur à la CIA, nommé plus tard à Radio Free Europe), Arthur Koestler, Melvin Lasky, l’ancien trotskiste James Burnham ainsi que Carlo Schmid du SPD allemand, Haakon Lie, chef des travaillistes norvégiens, et David Rousset, du PS français.
Dans son livre Les Machiavéliens, Burnham utilise Machiavel pour « contester la théorie politique égalitaire et montrer la persistance et le caractère incontournable de l’élite, même en un âge d’égalité ».
En 1953, Burnham joua un rôle crucial dans l’opération AJAX de la CIA, qui renversa le Dr Mossadegh à Téhéran pour le remplacer par le Shah.
Plus tard, des sources de financement « plus présentables » qu’Irving Brown entrent en jeu : des organisations écrans de la CIA, comme la Fondation Farfield, dirigée par Julius Fleischman, ou la Fondation Hoblitzelle, mais aussi des classiques comme les fondations Ford, Carnegie ou celle des frères Rockefeller.
Grâce à ces généreux donateurs, le CCF va mettre des millions de dollars à la disposition de magazines littéraires comme Encounter, dirigé par l’ancien trotskiste Irving Kristol (le père de l’actuel néo-conservateur William Kristol), à Londres, Preuves, dirigé à Paris par François Bondy, de l’Union européenne des fédéralistes, Der Monat, dirigé par Melvin Lasky à Berlin, Tempo Presente, dirigé par Ignazio Silone à Rome, ou encore Soviet Survey, édité en Israël par l’historien Walter Laqueur.
Après les marques de sympathie (réciproques) de l’OSS pour Hemingway ou Antoine de Saint- Exupéry, ces revues ouvrent leurs colonnes à des auteurs comme Jorge-Louis Borges, Raymond Aron, Arnold Toynbee, Bertrand Russell, Arthur Schlesinger Jr., Herbert Read ou Hugh Trevor-Roper, ou contribuent à la publication de leurs écrits.
Par ailleurs, dès 1950, la CIA fait produire un dessin animé inspiré de « La Ferme des Animaux », de Georges Orwell (Eric Blair, de son vrai nom). Toujours à Paris, Peter Matthiessen, de la CIA, participe à la fondation de la Paris Review de John Train, un milliardaire new-yorkais libéral d’extrême droite que l’on retrouve dans les années 80 finançant une cellule spéciale de journalistes chargée de mener une campagne de calomnies contre LaRouche.
La culture de la CIA

Le CCF finance également des événements musicaux de premier plan destinés à promouvoir la musique moderne dodécaphonique, comme le festival d’avril 1952, organisé par Nabokov à Paris. Celui-ci pense que « le dodécaphonisme abolit les hiérarchies naturelles » et permet de s’affranchir de la logique interne de la musique. Le festival s’ouvre donc avec « Le Sacre du Printemps » d’Igor Stravinsky, nouvellement converti à la musique dodécaphonique.
Venus des Etats-Unis, Leontyne Price, Aaron Copland, Samuel Barber, le New York City Ballet (la troupe de Balanchine), l’Orchestre Symphonique de Boston, le Musée d’Art moderne de New York, James T. Farrell, W.H. Auden, Gertrude Stein, s’associent à ce festival.
D’Europe participent notamment Jean Cocteau, William Walton, Laurence Olivier, Benjamin Britten, l’Opéra de Vienne, l’Opéra de Covent Garden, Czeslaw Milosz, Denis de Rougemont et Guido Piovene, pour n’en citer que quelques-uns.
Nommé conseiller spécial d’Eisenhower pour la stratégie de guerre froide, le vice-président américain Nelson Rockefeller jouera un rôle fondamental dans la promotion de la peinture moderne. Soutenir des artistes de gauche pratiquant l’expressionnisme abstrait était chose fréquente pour les Rockefeller.
La mère de Nelson, Abby Aldrich Rockefeller, avait fondé le Musée d’art moderne de New York – le Modern Art Museum (MoMA) – affirmant que les rouges cesseraient d’être rouges « si nous leur offrons une reconnaissance artistique ». Plusieurs administrateurs du MoMA sont en même temps administrateurs de la Fondation Farfield, paravent de la CIA. Comme le disait Donald Jameson, de la CIA : « Nous avons compris que c’était le type d’art qui n’a rien à voir avec le réalisme social et le rend encore plus stylisé, plus rigide et plus confiné qu’il ne l’était. » Le MoMA achète des oeuvres de Diego Riviera, Jackson Pollock, Arshile Gorky, Alexander Calder, Robert Motherwell, Stuart Davis, Edward Hopper, etc.
En attribuant ce « succès » d’un nombre impressionnant d’acteurs culturels contemporains à la volonté d’une élite impériale, motivée par un aveuglement idéologique plus que suspect et dotée, de surcroît, de moyens financiers et de stratégies de communication hors pair, le livre de Stonor Saunders jette d’emblée un profond discrédit sur toute la création artistique d’après-guerre. La plupart de ces « artistes » furent choisis parce qu’ils véhiculaient une idéologie jugée compatible avec le dessein totalitaire des grands prêtres de l’ordre mondial.
Il n’y a guère que le très réactionnaire Peregrine Worsthorne pour titrer sa critique du livre : « How Western Culture was saved by the CIA » (Comment la culture occidentale fut sauvée par la CIA), où il regrette avec nostalgie le génie machiavélique de l’élite anglo-américaine des grands jours. Bien sûr, certains artistes n’étaient pas forcément au courant de l’origine des fonds, mais tous s’attendaient à les voir couler à flots… D’ailleurs, et c’est peut-être le plus choquant, la CIA prenait l’art plus au sérieux que beaucoup de citoyens ou de critiques de l’époque.
Ainsi, cette enquête rend peut-être une justice posthume à tous les talents sacrifiés sur l’autel d’un pouvoir illusoire. Pensez à toutes ces espérances broyées, aux carrières sabotées et aux germes de génie étouffés. Car dans ce tournoi délirant de la guerre froide, les grands seigneurs ne mettent en selle que des chevaliers disposés à fléchir le genou, tandis que d’un revers de la main, ils renvoient les autres au silence mortel des oubliettes.
Notes :
*Dans son livre Les Trotskistes (Fayard, 2002), Christophe Nick affirme à propos du syndicat étudiant non-communiste, l’UNEF, qu’à une époque, « Grâce aux bons offices d’Irwing Brown, l’ambassade des Etats-Unis boucle les budgets de fin de mois du syndicat étudiant ».
Dans Secrets de famille (Fayard, Paris 2001), Serge Raffy révèle que « Lionel Jospin, alors premier secrétaire du Parti socialiste, rencontre à Washington le 14 avril 1982 les responsables du syndicat américain AFL-CIO afin de les rassurer sur la présence de ministres communistes dans le gouvernement Mauroy. Celui qui a organisé la réunion est un agent de la CIA, Irving Brown, celui qui a fait fonder et financer le syndicat français Force Ouvrière pour lutter contre la CGT communiste financée par la Russie soviétique. Le sieur Irving Brown serait également celui qui aurait constamment entretenu des liens entre les trotskistes, et notamment l’OCI, et FO. »
Confirmant toute la complexité du personnage, le réseau Voltaire, pour sa part, croit savoir qu’Irving Brown co-finança la création du FN avec Jacques Foccart.
Le peintre belge Léopold Geysen
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