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Mutazilisme et astronomie arabe, deux astres au firmament de la civilisation

PROLOGUE

L’encre du savant est préférable au sang du martyr (…) Demandez la science du berceau jusqu’à la tombe. (…) Cherchez la science serait-ce jusqu’en Chine, s’il le faut.


(Hadith du prophète)

Nous vivons une époque d’une stupidité cruelle. Alors que l’histoire de la civilisation se caractérise par des apports culturels multiples permettant un infini et magnifique enrichissement mutuel, tout est fait pour nous déshumaniser.

A force de médiatiser les dérives les plus extrêmes, notamment en prétendant que tel ou tel acte abject ou barbare a été commis « au nom de » telle ou telle croyance ou religion, tout est fait pour nous monter les uns contre les autres. Sans réaction de notre part, le fameux « choc des civilisations », conçu par l’islamologue britannique Bernard Lewis (le maître à penser de Zbigniew Brzezinski et de Samuel Huntington) comme un outil maléfique de manipulation géopolitique, deviendra alors une prophétie auto-réalisatrice. Présence musulmane dans le monde.

INTRODUCTION

Afin de combattre les préjugés et les raccourcis dangereux sur « l’Islam » (avec 1,6 milliard de croyants une part importante de la population mondiale), voici un bref aperçu des apports majeurs de la civilisation arabo-musulmane.

En rappelant l’apport de « l’âge d’or » de l’Islam, notamment par l’astronomie arabe, et le mutazilisme, il s’agit de pleinement reconnaître que, tout comme l’Egypte ou la Grèce, Bagdad, Damas et Cordoue ont été des creusets majeurs d’une civilisation universelle qui est aujourd’hui la nôtre.

Si, en Europe, on a fini par reconnaître que l’invention de l’imprimerie avait vu le jour en Chine bien avant Gutenberg, et que l’Amérique fut fréquentée bien avant l’arrivée de Christophe Colomb, on continue à affirmer que l’astronomie arabe n’a en rien contribué aux progrès de la science.

Pendant les 1300 ans qui séparent l’astronome grec d’Alexandrie, Claude Ptolémée (env. 100-178 apr. JC) du Polonais Nicolas Copernic (1473-1543), nous dit-on, « un trou noir » en Europe. Poussant la caricature de l’arrogance occidentale, Alfred Koestler, écrira dans son livre Les Somnanbules (1958) :

Les Arabes n’avaient guère été que des intermédiaires : les légataires universels de cet héritage (des Grecs). Ils avaient fait preuve d’assez peu d’originalité scientifique (…) aux mains des Arabes et des Juifs qui le conservèrent deux ou trois siècles, ce vaste ensemble de connaissances demeura stérile.

Définitivement, il faut être né au bon endroit pour pouvoir entrer dans l’histoire… Etude d’Al-Biruni sur les phases de la Lune.

Or, contrairement à Koestler, Copernic était parfaitement familiarisé avec l’astronomie arabe puisqu’en 1543, dans son De Revolutionibus, il cite toute une série de scientifiques du monde arabo-musulman, plus précisément Al-Battani, al-Bitruji, al-Zarqallu, Ibn Rushd (Averroès) et Thabit ibn Qurra. Copernic se réfère également à al-Battani dans son Commentariolus, un manuscrit publié à titre posthume. Quant à Johannes Kepler (1571-1630), il cite explicitement Ibn Al-Haytam pour ses travaux sur l’optique.

Ainsi, il s’avère que Copernic et Kepler, dont il ne s’agit pas de contester le génie, ont su formuler des réponses à partir des questions posées par plusieurs générations d’astronomes arabes dont l’apport reste largement inexploré. A ce jour, avec environ 10 000 manuscrits conservés à travers le monde, dont une grande partie n’a toujours pas fait l’objet d’un inventaire bibliographique, le corpus astronomique arabe constitue l’une des composantes les mieux préservées de la littérature scientifique médiévale.

Science et religion contre esclavage

Bilal ibn-Raba, un esclave affranchi nommé premier muezzin.

Avant d’examiner les apports de l’astronomie arabe, quelques réflexions sur le lien entre l’islam et le développent des sciences.

Selon la tradition, c’est en 622 de notre ère que le prophète Mahomet et ses compagnons quittent La Mecque pour se mettre en route vers une simple oasis qui deviendra la ville de Médine. Si cet événement est connu sous le nom de « l’Hégire », mot arabe pour émigration, rupture ou exil, c’est également parce que Mahomet vient de rompre avec un modèle sociétal établi sur les liens du sang (organisation clanique), en faveur d’un modèle de communauté de destin fondé sur la croyance.

Dans ce nouveau modèle religieux et sociétal, où tout le monde est censé être « frère », il n’est plus permis d’abandonner le démuni ou le faible comme c’était le cas auparavant.

Les clans puissants de La Mecque vont tout faire pour éliminer cette nouvelle forme de société qui diminue leur influence car l’égalité entre tous les croyants est proclamée lors de la rédaction de la Constitution de Médine, qu’ils soient libres ou esclaves, arabes ou non-arabes.

Le Coran prône d’ailleurs la stricte égalité entre Arabes et non-Arabes en conformité avec la parole du Prophète :

L’Arabe n’est pas meilleur que le non-Arabe, ou le non-Arabe que l’Arabe, le blanc au-dessus du noir ou le noir au-dessus du blanc, excepté par la piété. (Rapporté par Al Bayhaqi et authentifié par Cheikh Albani dans Silsila Sahiha n°2700).

Si par la suite, l’esclavage et la traite négrière ont pu être, hélas, une pratique courante dans presque tous les pays musulmans, on ne peut pas accuser le prophète. Zayd Ibn Harithah, nous dit la tradition, après avoir été l’esclave de Khadija, la femme de Mahomet, aurait été affranchi et adopté par ce dernier comme son propre fils.

Pour sa part, Abou Bakr, le compagnon et successeur de Mahomet qui sera le premier calife, affranchira également Bilal ibn-Raba, le fils d’une ancienne princesse abyssine réduite en esclavage. Bilal, qui possédait une voix magnifique, sera même nommé premier muezzin, c’est-à-dire celui qui lance, cinq fois par jour, l’appel à la prière depuis le sommet d’un des minarets de la mosquée.

La mosquée Rawze-i-Sharif en Afghanistan.

La mosquée est bien plus qu’un lieu de culte. Elle sert d’institution sociale et éducative : elle peut le cas échéant être accompagnée d’une madrassa (école coranique), d’une bibliothèque, d’un centre de formation, voire d’une université.

Les premiers versets révélés au prophète Mahomet disent :

« Lis ! Au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l’homme d’une adhérence. Lis ! Ton Seigneur est le Plus Noble, qui a enseigné par la plume (le calame), a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas. » (Sourate 96).

Le prophète indique :

« Le meilleur d’entre vous est celui qui a appris le Coran et l’aura fait apprendre ».

Dans un autre Hadith, le Messager d’Allah enseigne l’amour de la science et du savoir aux Musulmans en ces termes :

L’encre du savant est préférable au sang du martyr (…) Demandez la science du berceau jusqu’à la tombe. (…) Cherchez la science serait-ce jusqu’en Chine, s’il le faut..

La mosquée se veut donc l’école de toutes les sciences, où vont se former les savants.

Mosquée de Samarcande (aujourd’hui en Ouzbékistan), ville étape des Routes de la soie.
Les manuscrits de Tombouctou en Afrique présentent à la fois des données mathématiques et astronomiques.

Comme dans la plupart des religions, les fêtes religieuses, les pratiques et les rituels musulmans sont rythmés par des événements astronomiques (années, saisons, mois, jours, heures).

Tout fidèle doit prier cinq fois par jour à des heures qui varieront en fonction de l’endroit où il se trouve sur la Terre : au lever du soleil (Ajr), quand le soleil est au zénith (Dhohr), dans l’après-midi (Asr), lors du coucher du soleil (Magrib) et au début de la nuit (Icha). L’astronomie est omniprésente.

Par ailleurs, pour marquer son importance, le premier jour de l’année lunaire de l’Hégire, correspondant au 16 juillet 622, a été décrété comme le premier jour du calendrier hégirien. Enfin, lors de l’éclipse du soleil, les mosquées accueillent une prière spéciale.

L’islam encourage les musulmans à rechercher leur chemin grâce aux astres. Le Coran énonce en effet :

C’est lui qui a placé pour vous les étoiles (dans le ciel) afin que vous soyez dirigés dans les ténèbres sur la terre et sur les mers.

Avec une telle incitation, les premiers musulmans ne tardèrent pas à perfectionner les instruments astronomiques et de navigation, d’où vient qu’aujourd’hui encore, la plupart des étoiles naguère utilisées par les marins portent des noms arabes.

Il était donc naturel que les fidèles essaient constamment d’améliorer les calculs et observations astronomiques.

Le premier motif est le fait que lors de la prière musulmane, le fidèle doit se prosterner en direction de la Kaaba à La Mecque : il doit donc savoir trouver cette direction où qu’il se trouve sur Terre. Et la construction d’une mosquée se décidera en fonction des mêmes données.

Le deuxième motif résulte du calendrier musulman. Le Coran édicte :

Le nombre des mois est de douze devant Dieu, tel il est dans le livre de Dieu, depuis le jour où il créa les cieux et la terre. Quatre de ces mois sont sacrés ; c’est la croyance constante.

En clair, le calendrier musulman se base sur les mois lunaires, d’une durée d’environ 29,5 jours. Or 12 x 29,5 ne fait que 345 jours dans l’année. On est loin des 365 jours, 6 heures, 9 minutes et 4 secondes qui mesurent la durée de la rotation de la Terre autour du Soleil…

Enfin, un dernier défi se posait par l’interprétation du mouvement lunaire. Les mois, dans la religion musulmane, ne commencent pas avec la nouvelle lune astronomique, définie comme l’instant où la lune a la même longitude écliptique que le soleil (elle est donc invisible, noyée dans l’albédo solaire) ; les mois commencent lorsque le croissant lunaire commence à apparaître au crépuscule.

Le Coran dit précisément : « Ils t’interrogeront sur les nouvelles lunes. Dis-leur : Ce sont les époques fixées pour l’utilité de tous les hommes et pour marquer le pèlerinage de la Mecque. » Pour toutes ces raisons, les musulmans ne pouvaient se contenter ni du calendrier chrétien ni du calendrier hébreu, et devaient en créer un nouveau.

Géométrie sphérique

Or, pour connaître à l’avance les phases de la Lune, il fallut développer de nouvelles méthodes de calcul et mettre au point des instruments aptes à les observer. Le calcul du jour où le croissant lunaire recommence à devenir visible constituait un redoutable défi pour les savants arabes. Pour prédire ce jour, il fallait pouvoir décrire son mouvement par rapport à l’horizon, un problème dont la résolution appartient à une géométrie sphérique assez sophistiquée.

En assimilant les apports indiens du sinus et du cosinus, les mathématiciens arabes ont su faire progresser la trigonométrie.

Ce sont la détermination de la direction de la Mecque depuis un lieu donné et l’heure des prières qui ont poussé les musulmans à élaborer une telle géométrie. La résolution de ces problèmes suppose en effet que l’on sache calculer le côté d’un triangle sphérique de la sphère céleste à partir de ses trois angles et des deux autres côtés ; pour trouver l’heure exacte, par exemple, il faut savoir construire le triangle dont les sommets sont le zénith, le pôle nord, et la position du Soleil.

Le domaine de l’astronomie a fortement stimulé la naissance d’autres sciences, en particulier la géométrie, les mathématiques, la géographie et la cartographie. Certains aiment rappeler que platoniciens et aristotéliciens se disputaient des concepts assez abstraits, chaque courant estimant que la raison suffisait pour comprendre la nature.

Pour sa part, l’astronomie arabe, en vérifiant les différentes hypothèses, grâce à la construction d’instruments de mesure, d’observatoires astronomiques et grâce à l’enregistrement rigoureux des observations pendant de longues années, a joué un rôle décisif dans l’émergence d’une vraie méthode scientifique.

LE MUTAZILISME

Discussion philosophique entre Socrate et ses disciples. Enluminure du livre Choix de sentences et de fins propos de al-Moubashir, XIIIe siècle, Bibliothèque Topka, Istanbul.

Se pose alors la question de savoir d’où a pu venir, dans une culture qui se concentre sur le fait religieux, cet engouement pour les sciences et l’astronomie ?

Une première réponse vient du fait qu’au VIIIe siècle, peu après l’apparition du sunnisme (656), du kharidjisme (657) et du chiisme (660) mais indépendamment de ces courants, apparaît une école de pensée théologique musulmane fondée par le théologien révolutionnaire Wasil ibn Ata (700-748), un courant connu comme le « mutazilisme » (ou motazilisme), qualifié en Occident comme « les rationalistes » de l’Islam.

Wasil ibn Ata est né à Médine dans la péninsule arabique et s’installe à Bassora, actuellement en Irak. De là, il forme un mouvement intellectuel qui se répand dans le monde arabo-musulman. Parmi ses disciples, beaucoup auraient été des marchands et des non-Arabes (mawâlî), provenant de familles iraniennes ou araméennes « converties », exposées à une certaine discrimination faite par les Omeyyades entre les Arabes et les non-Arabes. Hypothèse suffisante pour accréditer la thèse d’une participation mutazilite dans le renversement des Omeyyades.

En nette rupture avec les croyances dualistes (mazdéisme, zoroastrisme, manichéisme, etc.), le mutazilisme insiste sur l’unité absolue de Dieu, conçu comme une entité hors du temps et hors de l’espace. Il y a un rapport étroit entre l’unité de la communauté musulmane et le culte d’adoration du Seigneur. Les mutazilites s’inspirent étroitement du Coran, et il est assez faux d’en faire « les libres penseurs de l’islam ».

Cependant, « nous rejetons la foi comme seule voie vers la religion si elle rejette la raison », précise l’adage mutazilite. S’appuyant sur la raison (le logos cher aux penseurs grecs Socrate et Platon) qu’il estime compatible avec les doctrines islamiques, le mutazilisme affirme que l’homme peut, en dehors de toute révélation divine, accéder à la connaissance.

Tout comme l’avait souligné Augustin chez les chrétiens, l’homme peut avancer sur le chemin de la vérité, non seulement grâce à l’Evangile (la révélation), mais en lisant « le livre de la nature », reflet et avant-goût de la sagesse divine.

Le muzatilisme donne à la raison (la faculté de penser) et à la liberté (la faculté d’agir) humaines une place et une importance non seulement inconnues dans les autres tendances de l’Islam mais même dans la plupart des courants philosophiques et religieux de l’époque.

Contre le fatalisme (« mektoub ! » = c’était écrit !), qui fut la tendance dominante en islam, le mutazilisme affirme que l’être humain est responsable de ses actes.

D’une modernité presque érasmienne (qui avait bien du mal à se faire entendre en Europe au XVIe siècle), voici les cinq principes de la foi mutazilite décrits par le théologien mutazilite Abdel al Jabbar Ibn Ahmad (935-1025), résumés en 2015 par l’économiste Nadim Michel Kalife :

  • Le monothéisme (Al Tawhid) dont le concept de Dieu dépasse les capacités de réflexion de l’esprit humain. C’est pourquoi les versets du Coran décrivant Dieu assis sur un trône, ne doivent être interprétés que de façon allégorique et non à la lettre. D’où les mutazilites traitèrent leurs adversaires d’anthropomorphistes cherchant à ramener Dieu l’inconnaissable à une forme humaine. Et ils conclurent que ce seul détail (!) du Coran suffit à prouver que le livre n’est pas « incréé » mais « créé » par l’homme pour le mettre à la portée du croyant, et par conséquent, le Coran doit pouvoir évoluer et s’adapter aux temps ;
  • La justice divine (Adl) concerne la responsabilité du mal dans notre monde où Dieu est tout-puissant. Le mutazilisme proclame le libre arbitre, où le mal est le fait de l’homme et non de la volonté de Dieu, car Dieu est parfait et ne peut donc pas faire le mal ni déterminer l’homme à le faire. Et, si les erreurs humaines relevaient de la volonté de Dieu, la punition perdrait tout son sens puisque l’homme ne ferait que respecter la volonté divine. Cette logique incontestable permit au mutazilisme de réfuter la prédestination et le « mektoub » des écoles sunnites ;
  • Promesse et menace (al-Wa’d wa al-Wa’id)  : ce principe concerne le jugement de l’homme à sa mort et celui du jugement dernier où Dieu récompensera les obéissants au paradis céleste, et punira ceux qui lui ont désobéi en les damnant éternellement aux feux de l’enfer ;
  • Le degré intermédiaire (al-manzilatu bayn al-manzilatayn), premier principe opposant le mutazilisme aux écoles sunnites. Le grand pécheur (meurtre, vol, fornication, fausse accusation de fornication, consommation d’alcool, ….) ne doit être jugé ni comme Musulman (ce que pense le Sunnisme) ni comme mécréant ou kâfir (comme le pensent les Kharidjites), mais dans un degré intermédiaire d’où il ira en enfer s’il n’est pas racheté par la miséricorde de Dieu ;
  • Ordonner le bien et blâmer le blâmable (al-amr bil ma’ruf wa al-nahy ‘an al munkar) : ce principe autorise la rébellion contre l’autorité quand elle est injuste et illégitime, pour empêcher la victoire du mal sur tous. Ce principe leur attira la haine des oulémas et imams qui y trouvaient un moyen d’affaiblir leur autorité sur les fidèles. Et les Turcs Seldjoukides y virent un grave danger de contestation de leur pouvoir sur les Arabes.

Le mutazilisme sous les Abbassides

L’Empire abbasside (749-1258).

Calife abbasside avec ses conseillers. Notez le cahier aux mains du conseiller et les têtes de chevaux dépassant la maison. (BnF.)

A Bagdad, c’est avec la prise de pouvoir des Abbassides en 749, que le mutazilisme gagnera en influence, d’abord sous le calife Hâroun al-Rachîd (765-809) et ensuite sous son fils, Al-Ma’mûn (786-833) (Celui en qui on a confiance). Peu avant sa mort en 833, ce dernier fera du mutazilisme la doctrine officielle de l’Empire des Abbassides.

C’en fut trop pour les oulémas (théologiens) et les imams (prédicateurs) conservateurs qui se rebellèrent contre cette vision éclairée ouvrant un espace de laïcité et limitant leur autorité. Face à la révolte, l’administration abbasside (constituée en grande partie de Perses), acquise au mutazilisme, mènera pendant quinze ans, de 833 à 848, une répression impitoyable contre les religieux sunnites (arabes). Cette persécution sanguinaire laissera un goût de plus en plus amer dans les consciences populaires, en particulier lorsque le pouvoir abbasside refuse de faire libérer les prisonniers musulmans aux mains des Byzantins s’ils ne renoncent pas au dogme de l’« incréation » du Coran…

Enfin, en 848, le calife Jafar al-Mutawakkil (847-861), change totalement de cap et demande aux traditionalistes de prêcher des hadiths selon lesquels Mahomet aurait condamné les mutazilites et leurs soutiens.

La théologie dialectique fut interdite et les mutazilites écartés de la cour de Bagdad. Ce fut également la fin de l’esprit de tolérance et le retour des persécutions contre les chrétiens et les juifs. Si l’engouement pour les sciences perdura, le mutazilisme disparaîtra avec la chute des Abbassides et la destruction de Bagdad par les Mongols au XIIIe siècle.

Le mutazilisme influencera également le judaïsme. Le Kitab Al-Amanat Wa’l-I’tiqadat – c’est-à-dire le Livre des croyances et des opinions – du savant juif rabbinique du dixième siècle Saadia Gaon (882-942), qui a vécu à Bagdad, semble inspiré de la littérature théologique chrétienne ainsi que de modèles islamiques. Le Kitab al-Tawhid, le Livre de l’unité divine, du contemporain karaïte de Saadia, Jacob Qirqisani (m. 930), est malheureusement perdu.

Ce qui fait dire à Sabine Schmidtke que :

La nouvelle tradition de la pensée rationnelle juive qui a surgi au cours du neuvième siècle était, dans sa phase initiale, principalement informée par la littérature théologique chrétienne, tant dans son contenu que dans sa méthodologie. De plus en plus, des idées islamiques spécifiquement Mutazilites, telles que la théodicée (*1) et le libre arbitre humain, ainsi que l’accent mis sur l’unicité de Dieu (tawhïd) ont résonné parmi les penseurs juifs, dont beaucoup ont finalement adopté l’ensemble du système doctrinal de la Mutazila. La « Mutazila juive » désormais émergente domina la pensée théologique juive pour les siècles à venir.

Abstraction faite donc des égarements qui ont été bien réelles, reconnaissons tout de même que la vision philosophique optimiste du mutazilisme (raison, libre arbitre, responsabilité, perfectibilité de l’homme) a fortement contribué à l’émergence d’un véritable « âge d’or » des sciences arabes.

Enfin, il n’est pas inintéressant de constater qu’aujourd’hui, des courants « néo-mutazilites » apparaissent en réaction aux doctrines obscurantistes et aux actes barbares qu’elles suscitent.

Pour le penseur réformiste égyptien Ahmad Amin,

la mort du mutazilisme a été le plus grand malheur qui a frappé les musulmans ; ils ont commis un crime envers eux-mêmes.

Renaissance économique et politique

Un moulin-navire utilisé sur le Tigre au Xe siècle. En immobilisant le bateau grâce à des câbles attachés aux deux rives, l’eau coulant sous le bateau actionne des roues à aubes faisant tourner le moulin.

Les premiers califes abbassides mènent la transition économique du modèle omeyyade reposant sur le tribut, le butin ou la vente d’esclaves vers une économie basée sur les impôts, le commerce et l’agriculture.

De plus, en se reposant sur une armée originaire du Khorrasan (région du nord-est iranien) (*2) extrêmement disciplinée et obéissante, mais aussi sur un système élaboré de diligences et de distribution de courrier, les chefs abbassides parviennent à augmenter leur emprise sur les gouverneurs de province. Ces derniers, qui du temps des califes omeyyades ne payaient que peu d’impôts sous prétexte qu’ils devaient dépenser cet argent localement dans la défense des frontières du califat, devaient à présent payer les taxes imposées par le souverain.

Représentation de la ville de Bagdad lors de sa fondation en 762. Notez le canal qui traverse la ville et aurait permis son intégration dans l’infrastructure naturelle du fleuve Tigre. En réalité, les alentours étaient urbanisés.

En 762, le second calife abbasside Al-Mansur (714-775) lance la construction de la ville de Bagdad. Sa nouvelle capitale abrite le palais de la cour, la mosquée et les bâtiments administratifs. Construit sur un plan circulaire, il s’inspire des traditions antérieures, notamment celle qui avait fait naître la ville iranienne de Gur (nom actuel : Firouzabad).

Nous sommes au cœur de la Mésopotamie, le « pays entre les fleuves », essentiellement l’Euphrate et le Tigre qui prennent chacun leur source en Turquie. C’est ici que les Sumériens ont inventé, à partir du Xe millénaire av. JC, aussi bien l’irrigation, l’agriculture (céréales et élevage) (*3), que l’écriture (-3400 ans av. JC).

Bagdad, une ville puissante et raffinée régnera sur tout l’Orient et devient la capitale du monde arabe. Traversée par le Tigre, peuplée aujourd’hui de quelque 10 millions d’habitants, elle reste la plus grande ville d’Irak ainsi que la deuxième ville la plus peuplée du monde arabe (derrière Le Caire en Égypte).

Minaret de la mosquée de Samarra que de nombreux Occidentaux croyaient être la Tour de Babel…

Les villes abbassides sont aménagées sur des sites immenses. Les palais et les mosquées de Samarra, nouvelle capitale à partir de 836, s’étendirent le long des rives du Tigre sur 40 kilomètres. Pour correspondre à l’échelle des sites, des bâtiments monumentaux furent érigés, tels que les énormes minarets en spirale de la mosquée Abu Dulaf et de la Grande Mosquée de Samarra, qui n’avaient pas d’équivalent ailleurs. Son curieux minaret hélicoïdal (52 mètres de haut) a inspiré dans les siècles suivants les représentations occidentales de la tour de Babel.

La Route du papier

Grâce à du papier d’excellente qualité, le travail des astronomes arabes a été conservé. Notez que les deux tiers des noms d’étoiles sont d’origine arabe. « Catalogue d’étoiles » d’al–Soufi (903–986). (BnF).

Après la victoire militaire contre les Chinois lors de la bataille de Talas (ville du Kirghizistan actuel) en 751, année qui marqua l’avancée la plus orientale des armées abbassides, Bagdad s’ouvre aux cultures chinoise et indienne.

Les Abbassides assimileront rapidement un certain nombre de techniques chinoises, en particulier la fabrication du papier développée à Samarcande (capitale de la Sogdiane, aujourd’hui en Ouzbékistan), autre ville étape des Routes de la soie.

Les artisans de cette ville lissaient le papier à l’aide d’une pierre d’agate. La surface extrêmement lisse et brillante obtenue absorbait moins d’encre et les deux faces d’une même feuille étaient donc utilisables. Les Chinois, qui avaient inventé le papier de soie, n’avaient pas besoin de lisser leur papier parce qu’ils écrivaient avec des pinceaux et non avec des plumes.

Hâroun al-Rachîd s’y intéresse fortement. Il ordonnera l’usage du papier dans toutes les administrations de l’Empire : il est plus facile à fabriquer, moins coûteux et plus sûr, car on ne peut facilement effacer ce qui y est écrit.

Il développe les manufactures de papier de Samarcande et en fera établir du même type à Bagdad, Damas et à Tibériade vers 1046 – on parle alors de papier de Tripoli ou de Damas, et sa qualité est considérée comme meilleure que le papier de Samarcande – au Caire avant 1199 où il est utilisé comme emballage de marchandise, et au Yémen au début du XIIIe siècle.

Dans le même temps, plusieurs fabriques de papier s’installent à leur tour en Afrique du Nord – on recense ainsi à Fès au Maroc 104 fabriques de papier avant 1106, et 400 meules à fabriquer du papier entre 1221 et 1240 – et dans l’Espagne andalouse – à Jativa, près de Valence, en 1054 et à Tolède en 1085.

Charlemagne, Bagdad et la Chine.

Enluminure représentant Charlemagne (à droite) réceptionnant les présents d’Hâroun al-Rachîd, dont le célèbre éléphant.

Enfin, au VIIIe et IXe siècle, cherchant à contrer les Omeyyades et l’Empire byzantin, Abbassides et Francs carolingiens nouent à plusieurs reprises des ententes et des coopérations.

Trois ambassades ont été envoyées par Charlemagne à la cour d’Hâroun al-Rachîd et ce dernier a envoyé au moins deux ambassades à Charlemagne. Le calife lui fit parvenir de nombreux présents, comme des aromates, des tissus, un éléphant et une horloge automatique, décrite dans les Annales royales franques de 807. Elle marquait les 12 heures avec des boules de cuivre tombant sur une plaque à chaque heure, et avait également douze cavaliers qui apparaissaient à leur tour à chaque heure.

Le même calife enverra une mission diplomatique à Chang’an (appelé aujourd’hui Xi’an), capitale chinoise sous la dynastie des Tang. Chang’an étant le terminus de la Route de la Soie, le marché ouest de Chang’an devient le centre du commerce mondial. Selon le registre de l’Autorité Six des Tang, plus de 300 nations et régions avaient des relations commerciales avec Chang’an.

Ces relations diplomatiques avec la Chine sont contemporaines de l’expansion maritime du monde musulman dans l’océan Indien, et jusqu’en Extrême-Orient. Les navires du califat commenceront à naviguer depuis Siraf, le port de Bassorah, jusqu’en Inde, au détroit de Malacca et en Chine du Sud. À cette époque, Canton, ou Khanfu en arabe, un port de 200 000 habitants du sud de la Chine, compte une forte communauté de commerçants venant des pays musulmans.

Et lorsque l’Empereur chinois Yongle décide à envoyer une flottille de navires en Afrique, il choisit l’amiral Zheng He (1371-1433), un eunuque à la cour, né musulman. Et lorsqu’en 1497 le capitaine portugais Vasco de Gama atteint la ville kényane de Malindi, il put s’y procurer un pilote arabe qui le conduisit directement à Kozhikode (Calicut) en Inde. En clair, un navigateur sachant naviguer sur les étoiles.

Renaissance scientifique et culturelle

Vue d’artiste de la vie culturelle à la Cour des Abbassides de Bagdad.

Ainsi, c’est sous le califat d’Hâroun al-Rachîd et de son fils Al-Ma’mûn, que Bagdad et les Abbassides connaîtront un véritable âge d’or, aussi bien dans les sciences (philosophie, astronomie, mathématiques, médecine, etc.) que dans les arts (architecture, poésie, musique, peinture, etc.).

Comme le formule l’écrivain irako-américain Jim Al-Khalili :

La fusion du rationalisme grec et l’islam mutazilite fera naître un mouvement humaniste d’un type qu’on ne verra guère avant l’Italie du XVe siècle.

On n’est pas pareil mais on peut apprendre l’un de l’autre !

Dans le domaine des sciences s’opère très tôt une assimilation des doctrines astronomiques hellénistiques, indiennes et perses antérieures. On vit la traduction de plusieurs écrits sanskrits (*4) et pehlevis (*5) en arabe.

Des ouvrages indiens de l’astronome Aryabhata (476-560) et du mathématicien Brahmagupta (590-668) sont cités très tôt par leurs homologues arabes. Une célèbre traduction en arabe paraîtra vers 777 sous le titre de Zij al-Sindhind (ou Tables astronomiques indiennes).

Les sources disponibles révèlent que ce texte fut traduit après la visite d’un astronome indien à la cour du calife abbasside Al-Mansur en 770. Les Arabes adopteront également les tables de sinus (héritées des mathématiques indiennes) qu’ils préfèrent aux tables des cordes employées par les astronomes grecs. De la même époque date un recueil de chroniques astronomiques compilées sur deux siècles dans la Perse des Sassanides et connu en arabe sous le nom de Zij al-Shah (ou Tables Royales).

Dans le domaine de la musique, on peut citer le musicien arabe d’origine perse Ishaq al-Mawsili (767-850), parmi d’autres. Compositeur d’environ deux cents chansons, ce chanteur fut également un virtuose du oud (sorte de luth à manche court mais dépourvu de frettes). On lui attribue le premier système de codification de la musique arabe savante.

Dans le domaine de la peinture, précisons d’abord que, contrairement à l’opinion dominante, le Coran n’interdit pas les images figuratives. Il n’existe aucune « interdiction » expressément déclarée et universellement acceptée des images dans les textes légaux islamiques. Par contre, tout comme d’autres grandes religions, l’Islam condamne l’adoration d’idoles.

Mort de Mahomet (dont le visage est blanc), enluminure du Siyar-i Nabi, Istanbul, 1595.

Du VIIIe au XVe siècle, de nombreux textes historiques et poétiques – aussi bien sunnites que chiites– dont bon nombre ont été créés dans des contextes turcs et persans, incluent d’admirables représentations du prophète Mahomet.

L’objectif de ces images n’était pas seulement de louer et rendre hommage au Prophète, mais elles représentaient aussi des occasions et des éléments centraux pour la pratique de la foi musulmane.

A ce titre, le livre de l’historien d’art allemand Hans Belting au titre attractif Florence & Bagdad, l’art de la Renaissance et la science arabe (2011) n’est pas seulement mensonger mais proprement scandaleux. Belting y présente « l’Islam » comme une foi aniconique (absence de toute représentation humaine ou animale) alors que les images figuratives représentent une partie essentielle de l’expression artistique islamique.

A cela s’ajoute que d’autres religions ont connu de fortes poussées d’iconoclasme. Par exemple, et c’est une des raisons pour laquelle on sait si peu de la peinture grecque ancienne, entre 726 et 843, l’Empire byzantin a ordonné la destruction systématique des images représentant le Christ ou les saints, qu’il s’agisse de mosaïques ornant les murs des églises, d’images peintes ou d’enluminures de livres.

Dès lors, Belting, pour qui l’islam est par essence une civilisation aniconique, a bien du mal à démontrer ce qu’il annonce dans le titre : l’influence des recherches arabes (notamment Ibn al-Haytam sur la vision humaine) sur la Renaissance à Florence (en particulier sa théorisation de « la » perspective).

Dans les faits, se présentant comme un érudit, Belting conforte la thèse belliqueuse d’un supposé « choc » des civilisations, tout en prétendant le contraire.

Fresques du château du désert de Qusair Amra (VIIIe siècle, Jordanie actuelle).

Les premières manifestations de l’art pictural dans le monde arabo-musulman remontent à l’époque omeyyade (660-750). C’est de cette époque que datent les célèbres « châteaux du désert », comme celui de Qusair Amra, dans le désert de l’Est jordanien.

Illustration d’une traduction arabe des fables indiennes Kalila et Dimna.

Couverts de peintures murales, ces palais reflètent un apport des modes de représentation byzantins, mais également perses sassanides. Ainsi, dans le palais de Qusair Amra, utilisé comme lieu de villégiature par le calife ou par ses princes pour le sport et le plaisir, les fresques décrivent des constellations du zodiaque, des scènes de chasse, des fruits et des femmes au bain.

Dans le domaine des lettres, al-Rachîd crée une vaste bibliothèque comprenant une collection de livres rares ainsi que des milliers de livres que les rois et les princes de l’ancien monde lui ont offerts. Ces livres sont traduits et illustrés.

Par exemple, les fables de Kalila et Dimna, rédigées en Inde au IIIe siècle et traduites en arabe vers 750 par Ibn al-Muqaffa, seront richement illustrées dans le monde arabe, persan et turc. La plus ancienne copie arabe illustrée a sans doute été produite en Syrie dans les années 1200.

Les peintures y sont exécutées directement sur papier, sans cadre, ni fond. Le paysage est symbolisé par quelques éléments : une bande d’herbe, des arbustes aux feuilles et aux fleurs stylisés. Hommes et bêtes sont représentés avec des couleurs vives et des traits simplifiés.

A noter également, Les séances du poète et homme de lettres al Hariri (1054-1122) (*6) , rédigé à la fin du Xe siècle et qui connaît une formidable diffusion à travers tout le monde arabe. Le texte, qui raconte les aventures du brigand Abu Zayd, se prête tout particulièrement à l’illustration.

Al-Ma’mûn et les Maisons de la Sagesse (Bayt al-Hikma)

Les Maisons de la Sagesse, lieu et mouvement d’éducation populaire.

Après une violente dispute avec son frère qui cherchait à l’écarter du pouvoir, Al-Ma’mûn, le fils cadet d’al-Rachîd, devient en 813 le huitième calife abbasside. Il s’intéresse particulièrement au travail des savants, surtout ceux qui connaissaient le grec. Il réunit à Bagdad des penseurs de toutes les croyances, qu’il traite magnifiquement et avec la plus grande tolérance. Tous écrivent en arabe, langue qui leur permet de se comprendre mutuellement. Il fit venir de Byzance des manuscrits pour enrichir la vaste bibliothèque de son père.

Ouverte aux traducteurs, poètes, historiens, médecins, astronomes, scientifiques et philosophes, ce qui deviendra la première bibliothèque publique sera la base des Bayt Al-Hikma (les « Maisons de la Sagesse ») associant des activités de traduction, d’enseignement, de recherche et même de santé publique, et ceci bien avant nos universités modernes. C’est là que furent regroupés pour l’étude tous les manuscrits scientifiques connus de l’époque, en particulier les écrits grecs.

A Bagdad, ce bouillonnement culturel ne restera pas confiné à la Cour comme en témoigne ce récit d’Ibn Aqul (mort en 1119) :

Il y a d’abord le grand espace nommé place du Pont. Puis le marché des Oiseaux, un marché où on peut trouver toutes les sortes de fleurs et sur les côtés duquel se trouvent les boutiques élégantes des changeurs. (…) Puis celui des traiteurs, celui des boulangers, celui des bouchers, celui des orfèvres, sans égal pour la beauté de son architecture : de hauts bâtiments avec des poutres de teck, supportant des pièces en encorbellement. Puis il y a le marché des libraires, immense, qui est aussi le lieu de rassemblement des savants et des poètes, puis le marché de Rusafa. Sur les marchés de Karkh et de la porte de l’Arche, les parfumeurs ne se mélangent pas avec les marchands de graisse et de produits aux odeurs désagréables ; de même les marchands d’objets neufs ne se mélangent pas avec les marchands d’objets usagés.

La Perse, les nestoriens et la médecine

Vestiges de Gondichapour, Iran.

Comme modèle pour les Maisons de la Sagesse, on évoque souvent l’influence et les précédents perses. Il est vrai que les Barmécides, famille d’origine perse (*7), avaient une grande influence auprès des premiers califes abbassides. D’ailleurs, le précepteur d’Al-Ma’mûn était Jafar ben Yahya Barmaki (767-803), un membre de la famille des Barmécides et le fils du vizir persan de son père al-Rachîd. L’élite perse qui conseillait les califes abbassides portait un vif intérêt aux œuvres des Grecs dont la traduction avait commencé lors du règne du roi sassanide Khosrô Ier Anushirvan (531-579). Ce dernier fonda l’Académie de médecine de Gondichapour. De nombreux scribes et savants nestoriens (chrétiens) s’étaient réfugiés dans cette ville perse après le Concile d’Éphèse de 431.(*8) La langue liturgique des néstoriens était le syriaque, un dialecte sémitique. (*9)

Comme les juifs, ces chrétiens nestoriens possédaient une culture cosmopolite et une connaissance des langues (le syriaque et le persan) qui leur permit d’agir en tant qu’intermédiaires entre l’Iran et ses voisins. Et grâce à leur accès à la sagesse de la Grèce ancienne, ils furent souvent employés comme médecins.

En Asie du Sud Ouest, à part les villes chrétiennes d’Edessa et d’Antioche ou la culture grecque restait vivace, on comptait cinq centres nestoriens de sciences : Al Ruha, Necibine, Al Mada-in, Gondichapour, et les centres jacobites de Lattaquié et Amed.

L’Académie de médecine de Gondichapour (*10) avait connu son apogée au Ve siècle grâce aux savants syriaques chassés de la ville de Ruhâ. Dans cette école, on enseignait la médecine à partir des traductions du savant et médecin grec Claude Galien. Ces enseignements étaient mis en pratique dans un grand hôpital, tradition reprise dans le monde musulman.

La première décision du Patriarche nestorien Timothée Ier fut le transfert du siège catholicosal de Séleucie-Ctésiphon à Bagdad, où il devait rester jusqu’à la fin du XIIIe siècle, nouant ainsi des liens privilégiés entre les catholicos nestoriens et les califes abbassides.

Cette école était un lieu de rencontre entre savants grecs, syriaques, perses et indiens, dont l’influence scientifique était réciproque. Héritière du savoir médical grec d’Alexandrie, l’école de Gondichapour forma plusieurs générations de médecins à la cour des Sassanides et plus tard à celle des Abbassides musulmans.

Céramique chinoise d’un marchand sogdien sur les Routes de la soie.

Dès 765, le calife abbasside Al-Mansur, qui règne de 754 à 775, consulte le chef de l’hôpital de Gondichapour, Georgios ben Bakhtichou, en l’invitant à Bagdad. Ses descendants travailleront et y enseigneront la médecine. Bien après l’implantation de l’islam, les élites arabes envoyèrent leurs fils à cette école nestorienne chrétienne.

Timothée Ier (727-823) fut le patriarche chrétien de l’Église d’Orient (« nestorienne ») entre 780 et 823. Sa première décision fut l’installation du siège de son église à Bagdad, où elle devait rester jusqu’à la fin du XIIIe siècle, nouant ainsi des liens privilégiés entre les nestoriens et les califes abbassides.

Homme savant qui connaissait le syriaque, l’arabe, le grec et peut-être le pehlevi, Timothée jouit de la considération des califes abbassides Al-Mahdi, Al-Rachîd et Al-Ma’mûn.

Pendant ses quarante-trois ans de pontificat, l’Église d’Orient vécut en paix. Par ailleurs, les nestoriens ont joué un rôle majeur dans la diffusion du christianisme en Asie centrale jusqu’en Chine par la Route de la soie.

En Asie centrale, avant l’arrivée de l’islam, c’était le sogdien, (langue iranienne de la Sogdiane et sa capitale Samarcande) qui servait de lingua franca sur la Route de la soie. (*11)

Traduire, comprendre, enseigner, perfectionner

Lecture et commentaire de texte dans une bibliothèque à Bassorah, Al-Maqâmât (Les Séances) de Al-Harîrî (1054-1122).
Copié et peint par Yahyâ b. Mahmûd al-Wâsitî, Bagdad, 1236, 1236. BnF, Manuscrits, arabe 5847, f° 5v° © BnF

A Bagdad et à Bassorah, dans les Maisons de la Sagesse, ont été traduits et mis à la disposition des savants d’abord les histoires et les textes recueillis après l’effondrement de l’empire d’Alexandre le Grand, textes collationnés et traduits du syriaque en persan sous l’égide des empereurs sassanides.

L’historien et économiste arabe Ibn Khaldoun (1332-1406), issue d’une grande famille andalouse d’origine yéménite, rendra hommage à cet effort de préservation et de diffusion du patrimoine grec :

Que sont devenues les sciences des Perses dont les écrits, à l’époque de la conquête, furent anéantis par ordre d’Omar ? Où sont les sciences des Chaldéens, des Assyriens, des habitants de Babylone ?… Où sont les sciences qui, plus anciennement, ont régné chez les Coptes ? Il est une seule nation, celle des Grecs, dont nous possédons exclusivement les productions scientifiques, et cela grâce aux soins que prit Al-Ma’mûn de faire traduire ces ouvrages.

Planche du Livre des mécanismes ingénieux, inventaire de nouvelles technologies, écrit par les frères Banou Moussa pour les Maisons de la Sagesse à Bagdad.

Ces premières traductions rendent alors accessibles au monde arabo-musulman des centaines de textes de philosophie, de médecine, de logique, de mathématiques, d’astronomie, de musique grecs, pehlevis, syriaques, hébreux, sanskrits, etc., dont ceux d’Aristote, de Platon, de Pythagore, de Sushruta, d’Hippocrate, d’Euclide, de Charaka, de Ptolémée, de Claude Galien, de Plotin, d’Aryabhata et de Brahmagupta.

Elles s’accompagnaient de réflexions, de commentaires, et ont donné lieu à une nouvelle forme de littérature. Selon le patriarche nestorien Timothée Ier, c’est à la demande du calife al-Mahdi, qu’il traduisit les Topiques d’Aristote du syriaque en arabe. Il écrivit aussi un traité d’astronomie intitulé le Livre des étoiles, aujourd’hui perdu.

Féru d’astrologie et d’astronomie, Al-Ma’mûn posa un jour comme condition de paix avec l’Empire byzantin la remise d’une copie de l’Almageste, l’œuvre principale de Ptolémée supposée résumer tout le savoir grec en astronomie.

En 829, dans le quartier le plus élevé de Bagdad, il fait construire le premier observatoire permanent au monde, l’Observatoire de Bagdad, permettant à ses astronomes, qui avaient traduit le Traité d’astronomie du grec Hipparque de Nicée (190-120 av. JC.), ainsi que son registre d’étoiles, de surveiller méthodiquement le mouvement des planètes.

Voici ce que nous dit Sâ’id al-Andalusî (1029-1070) au sujet de l’intérêt pour l’astronomie d’al-Ma’mûn et de ses efforts pour la faire progresser :

Dès que Al-Ma’mûn devint calife, sa noble âme fit tout pour accéder à la sagesse et pour ce faire il s’occupa en particulier de philosophie ; par ailleurs, les savants de son temps étudièrent en profondeur un livre de Ptolémée et comprirent les schémas d’un télescope qui y était dessiné. C’est ainsi qu’Al-Ma’mûn rassembla tous les grands savants présents à travers les régions du califat, et il leur demanda de construire le même genre d’instrument afin qu’ils observent les planètes à la manière dont Ptolémée l’avait fait et ceux qui l’avait précédé. L’objet vit donc le jour, et les savants l’amenèrent dans la ville d’al-Chamâsiyya qui se trouvait dans la région de Damas dans le Châm, et ce, en 214 de l’Hégire (829) ; à travers leurs observations ils déterminèrent la durée précise d’une année solaire ainsi que l’inclinaison du soleil, la sortie de son centre et la situation de ses diverses faces, ce qui leur permit de connaître l’état et les positions des autres planètes. Puis la mort du calife al-Ma’mûn en 218 de l’Hégire (833) mit fin à ce projet, mais ils achevèrent néanmoins la lunette astronomique et la nommèrent ’le télescope ma’mûnique’

Voici quelques astronomes, mathématiciens, penseurs, lettrés, savants et traducteurs ayant fréquenté les Maisons de la Sagesse :

  • Al-Jahiz (776-867). La démarche encyclopédique de ce mutazilite est conçue comme « un collier réunissant des perles » ou encore comme un jardin qui, avec ses plantes, son organisation harmonieuse et ses fontaines, représente en miniature l’univers entier. Il esquisse le principe d’une évolution des espèces ;
  • Al-Khwarizmi (780-850), (en latin Algorithmus). Ce mathématicien et astronome perse, selon certains un zoroastrien converti à l’islam, aurait été un adepte du mutazilisme. Il est surtout connu pour avoir inventé la méthode de résolution des problèmes mathématiques, laquelle est toujours utilisée de nos jours et qui est appelée algorithme. Il a étudié pendant un certain temps à Bagdad mais il est également rapporté qu’il fit un voyage en Inde. Al Khawarizmi inventa le mot algèbre (du mot arabe j-b-r, signifiant force, battre ou multiplier), il a présenté le système numérique indien au monde musulman, institutionnalisé le système décimal en mathématiques et formalisé la vérification des hypothèses scientifiques à partir d’observations ;
  • Sahl Rabban al-Tabari (786-845), astronome et médecin juif dont le nom veut dire « Le fils du rabbin du Tabaristan ». Son fils Ali sera le précepteur de al-Razi (865-925) (francisé comme Rhazès). Alchimiste devenu médecin, il aurait isolé l’acide sulfurique et l’éthanol dont il fut parmi les premiers à prôner l’utilisation médicale. Il a largement influencé la conception de l’organisation hospitalière en lien avec la formation des futurs médecins. Il fut l’objet de nombreuses critiques pour son opposition à l’aristotélisme ;
  • Al-Hajjaj (786-823) opéra la première traduction arabe des Éléments d’Euclide depuis le grec. Il traduisit également l’Almageste de Ptolémée ;
  • Al-Kindi (801-873) (Alkindus), considéré le père de la philosophie arabe était un mutaziliste. Auteur prolifique (env. 260 livres) il explore tous les domaines : la géométrie, la philosophie, la médecine, l’astronomie, la physique, l’arithmétique, la logique, la musique et la psychologie. Avec ses collègues, Al-Kindi est chargé de la traduction des manuscrits de savants grecs. Après la mort d’Al-Ma’mun en 833, il est considéré comme trop mutaziliste, tombe en disgrâce et sa bibliothèque est confisquée ;
  • Les frères Banou Moussa (« enfants de Moïse »), trois jeunes fils d’un astrologue décédé, ami du calife. Mohammed travaillera sur l’astronomie ; Ahmed et Hassan sur les canaux reliant l’Euphrate au Tigre, gage de la maîtrise et de l’optimisation de leurs crues respectives. Ils publieront le Livre des mécanismes ingénieux, un inventaire des nouvelles techniques et machines (*12) ;
  • Hunayn ibn Ishâk (808-873). Ce chrétien nestorien fut chargé par Al-Ma’mun de veiller à la qualité des traductions ; médecin, il traduisit certaines œuvres du médecin grec Claude Galien ;
  • Thabit ibn Qurra (836-901), un astronome, mathématicien, philosophe et musicologue syrien ;
  • Qusta ibn Luqa (820-912), un médecin byzantin grec, également philosophe, mathématicien, astronome, naturaliste et traducteur. Chrétien de l’Église melkite, il parlait aussi bien le grec (sa langue maternelle) que l’arabe, et aussi le syriaque. Considéré avec Hunayn ibn Ishaq, comme l’un des personnages-clefs de la transmission du savoir grec de l’Antiquité au monde arabo-musulman. Traducteur d’Aristarque de Samos pour qui la Terre tournait autour du Soleil et auteur d’un traité sur l’astrolabe ;
  • Ibn Sahl (940-1000), dans les pas d’Al-Kindi, écrit vers 984 un traité sur les miroirs ardents et les lentilles, en exposant comment ils peuvent focaliser la lumière en un point. Ses travaux furent perfectionnés par Ibn Al-Haytam (965-1040) (nom latin : Alhazen), dont les écrits arrivèrent jusqu’à Léonard de Vinci, en passant par les Commentaires de Ghiberti. Chez Ibn-Sahl, on trouve la première mention de la loi de la réfraction redécouverte plus tard en Europe sous le nom de loi de Snell-Descartes.

Ces savants travailleront souvent en équipe dans un esprit totalement interdisciplinaire. Al-Ma’mûn, constatant les contradictions apparues suite aux traductions des sources grecques, perses et indiennes, fixera avec les savants les grands défis scientifiques à relever :

  • Obtenir, grâce à des observatoires astronomiques plus performants, des tables d’éphémérides astronomiques (*13) d’une plus grande précision que celles de Ptolémée ;
  • Calculer avec exactitude la circonférence de la Terre avec des méthodes plus avancées que celle d’Ératosthène ;
  • Produire une mappemonde intégrant les dernières connaissances géographiques concernant les distances entre les villes et la taille des continents ;
  • Déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens qu’Al-Ma’mûn avait découverts lors de son voyage en Egypte.

Traductions de Platon

A gauche, Socrate, le maître de Platon, perdu dans ses pensées, et deux disciples enturbannés à la mode arabe qui l’interrogent. (Bibliothèque Topkapi, Istanbul.)

En affirmant que ce qui avait fait avancer la science à cette période, c’est la redécouverte d’Aristote et sa méthode purement empiriste, on oublie l’apport majeur qu’à pu être la redécouverte de Platon, dont la méthode dialectique et d’hypothétisation est bien plus essentielle.

L’implication intense d’Al-Kindi dans la tradition platonicienne se traduit par la rédaction de résumés de l’Apologie et du Criton, et par ses propres œuvres qui paraphrasent le Phédon ou s’inspirent du Ménon et du Banquet. Pour sa part, Ibn al-Bitriq, un membre syrien du cercle d’Al-Kindi a traduit le Timée.

Ensuite, le médecin Hunayn ibn Ishaq et son cercle ont surtout traduit des commentaires du médecin grec Claude Galien sur le Timée, notamment son Sur ce que Platon a dit dans le Timée de manière médicale ainsi que son Sur les doctrines d’Hippocrate et de Platon.

Et d’après les propres œuvres de Hunayn, nous savons que certains de ses élèves ont traduit les résumés perdus en grec de Galien sur le Cratyle, le Sophiste, le Parménide, l’Euthydème, La République et Les Lois. Enfin, le médecin al-Razi a présenté et commenté le traité de Plutarque Sur la génération de l’âme dans le Timée.

Dialogue interreligieux : possible pour les uns, compliqué pour les autres

En Occident, le nom d’Al-Kindi est surtout connu en association avec L’Apologie d’Al-Kindi, un texte anonyme de l’époque. Il s’agit d’un dialogue interreligieux entre deux fidèles imaginaires, l’un musulman (Abdallah Al-Hashimi), l’autre chrétien (Al-Kindi), chacun faisant l’apologie de sa religion et invitant l’autre à le rejoindre ! Ce dialogue aurait eu lieu à l’époque du calife Al-Ma’mûn. Ce que l’on sait de l’ouverture d’esprit du Calife ne vient pas contredire cette assertion. Le plus ancien témoignage externe sur cette Apologie appartient à Al-Biruni (973-1048).

Le manuscrit de L’Apologie d’Al-Kindi a été traduit en latin en 1142 à la demande de Pierre le Vénérable (1092-1156), grand abbé de l’abbaye de Cluny, la plus puissante et la plus importante de l’Europe latine. La même année, après avoir visité Tolède, il conçoit l’idée d’une réfutation systématique de la religion musulmane qu’il considère comme hérétique et errante.

Voici comment il explique la traduction qu’il vient d’ordonner du Coran (la Lex Mahumet pseudoprophete) par une équipe de traducteurs (dont un Arabe) constituée à l’occasion :

Qu’on donne à l’erreur mahométane le nom honteux d’hérésie ou celui, infâme, de paganisme, il faut agir contre elle, c’est-à-dire écrire. Mais les latins et surtout les modernes, l’antique culture périssant, suivant le mot des Juifs qui admiraient jadis les apôtres polyglottes, ne savent pas d’autre langue que celle de leur pays natal. Aussi n’ont-ils pu ni reconnaître l’énormité de cette erreur ni lui barrer la route. Aussi mon cœur s’est enflammé et un feu m’a brûlé dans ma méditation. Je me suis indigné de voir les Latins ignorer la cause d’une telle perdition et leur ignorance leur ôter le pouvoir d’y résister ; car personne ne répondait, car personne ne savait. Je suis donc allé trouver des spécialistes de la langue arabe qui a permis à ce poison mortel d’infester plus de la moitié du globe. Je les ai persuadés à force de prières et d’argent de traduire d’arabe en latin l’histoire et la doctrine de ce malheureux et sa loi même qu’on appelle Coran.

Accusée donc « la langue arabe qui a permis à ce poison mortel (l’islam) d’infester plus de la moitié du globe »

Cette déclaration de guerre était sans doute essentielle pour motiver les troupes. Rappelons que Eudes de Châtillon, le grand prieur de l’abbaye de Cluny, qui deviendra le pape Urbain II en 1088, sera, en 1095, à l’origine de la première croisade.

Le déclin et Al-Ghazali

Revenons aux Abbassides. Comme nous l’avons dit, avec l’arrivée au pouvoir d’Al-Mutawakkil en 847, le mutazilisme est écarté du pouvoir et les Maisons de la Sagesse réduites en simples bibliothèques. Ce que n’empêcha pas un voyageur, décrivant sa visite à Bagdad en 891, de rapporter que la ville renferme plus de cent bibliothèques publiques. Suivant le modèle Bayt Al-Hikma, des petites bibliothèques ont été fondées à chaque coin de rue de la cité…

Empêtré dans des débats théologiques sans fin entre experts et gagné par le sectarisme, l’élite mutaziliste se coupe d’un peuple qui perd confiance et finira par accueillir avec un sentiment de soulagement la doctrine obscurantiste acharite d’Al-Ghazâlî (1058-1111) (nom latin : Algazel), le pire ennemi des mutazilites.

Al-Ghazâlî propose une solution radicale : la philosophie n’est dans le vrai que lorsqu’elle s’accorde avec la religion – ce qui, d’après Al-Ghazâlî est rare. Cela le conduit donc à radicaliser sa position, et à attaquer de plus en plus la philosophie gréco-arabe, coupable, à ses yeux, de blasphème.

Là où quelqu’un comme le perse Ibn Sina (980-1037) (nom latin : Avicenne), auteur des Canons ou Préceptes de médecine (vers 1020), croisait philosophie grecque et religion musulmane, Al-Ghazâlî veut désormais filtrer la première par la seconde.

D’où son ouvrage le plus célèbre et le plus important, L’incohérence des philosophes, rédigé en 1095. Il y dénonce « l’orgueil » des philosophes qui prétendent « réécrire le Coran » à travers Platon et Aristote. Leur erreur est avant tout une erreur logique, comme l’indique le titre même de l’ouvrage qui souligne leur « incohérence » : ils veulent compléter le Coran par la philosophie grecque alors que le Coran vient après dans l’histoire et n’a donc nul besoin d’être complété. Il promeut donc une approche beaucoup plus littérale du texte coranique, alors que Ibn Sina en défendait, prudemment il est vrai, une approche métaphorique. En vérité, c’est l’aristotélisme et le nominalisme qui triomphent.

Enluminure du Kitab Mukhtar al-Hikam wa-Mahasin al-Kilam d’Al-Mubashir – XIIIe s.
Ms Ahmed III N° 3206, Bibliothèque Topkapi, Istanbul. Le philosophe semble plus regarder son doigt que l’astrolabe dont il est supposé expliquer l’emploi aux élèves, situation qui inquiète ces derniers.

A partir du XIe siècle, les Abbassides, dont l’Empire se morcelle, feront appel aux princes turcs seldjoukides pour les protéger contre les Chiites, soutenus par le califat fatimide du Caire.

Progressivement, les troupes turques et mongoles, venues d’Asie centrale, finirent par régenter la sécurité du calife abbasside tout en le laissant exercer son pouvoir religieux.

Puis, en 1258, ils destitueront le dernier calife et confisqueront son titre de successeur du Prophète, ce qui leur donnera le pouvoir religieux sur les quatre écoles du Sunnisme. Pour soumettre les populations arabes et perses, les Turcs seldjoukides créeront la madrasa (école coranique) où, était enseignée la doctrine conservatrice du sunnisme acharite à l’exclusion de la théologie dialectique mutazilite, considérée comme une menace idéologique pour l’autorité turque sur les Arabes.

A son apogée du Xe siècle, Bagdad comptait 400 000 à 500 000 habitants. Sa survie alimentaire dépendait entièrement d’un ingénieux système de canaux pour l’irrigation des cultures et la gestion des crus récurrents de l’Euphrate et du Tigre. Exemple : le canal de Nahrawan, parallèle au Tigre, qui permettait de dévier les eaux du Tigre pour mettre la capitale à l’abri des inondations.

L’empire abbasside déclinera sous l’effet de l’incurie administrative, de l’abandon de la maintenance des canaux, des disettes provoquées par les inondations, des injustices sociales, des révoltes d’esclaves et des tensions religieuses entre chiites et sunnites. A la fin du IXe siècle, les Zendj, esclaves noirs (de Zanzibar) qui travaillent dans les marais du bas-Irak, se révoltent à plusieurs reprises, jusqu’à occuper Bassorah et menacer Bagdad. Le calife rétablira l’ordre au prix d’une répression d’une violence inouïe. Les révoltés ne seront écrasés qu’en 883 au prix de très nombreuses victimes. L’empire ne s’en remettra pas.

En 1019, le calife interdit toute nouvelle interprétation du Coran, s’opposant radicalement à l’école mutazilite. C’est un coup d’arrêt brutal au développement de l’esprit critique et aux innovations intellectuelles et scientifiques dans l’empire arabe dont les conséquences se font sentir jusqu’à nos jours.

ASTRONOMIE

Depuis la nuit des temps (c’est le cas de le dire), l’homme a essayé de comprendre l’organisation des astres dans l’environnement proche de la Terre.

Des installations comme Stonehenge (2800 av. JC) en Angleterre permettaient aux premiers observateurs d’identifier les cycles qui déterminent l’endroit et le jour exact où se levaient certains astres. Toutes ces observations posaient des paradoxes : autour de nous, la terre est relativement plate, mais la Lune ou le Soleil que nous percevons avec les mêmes yeux nous semblent sphériques. Le Soleil « se lève » et « se couche », nous disent nos sens, mais où est la réalité ?

Il semblerait que Thalès de Milet (625-547 av. JC) ait été le premier à s’être réellement posé la question de la forme de la Terre. Il pense alors que la Terre a la forme d’un disque plat sur une vaste étendue d’eau. Ce sont ensuite Pythagore et Platon qui imaginent une forme sphérique jugée plus belle et plus rationnelle. Enfin Aristote rapporte quelques preuves observationnelles comme la forme arrondie de l’ombre de la Terre sur la Lune lors des éclipses.

Le scientifique grec Ératosthène, libraire-en-chef de la bibliothèque d’Alexandrie, calcule ensuite la circonférence terrestre. Il avait remarqué qu’à midi, le jour du solstice d’été, il n’y avait aucune ombre du côté d’Assouan. En mesurant l’ombre d’un bâton planté à Alexandrie au même moment et en connaissant la distance qui sépare les deux cités, il déduit la circonférence de la Terre avec une précision assez étonnante : 39 375 kilomètres contre quelque 40 000 kilomètres pour les estimations actuelles.

Entre l’Almageste de Ptolémée et le De Revolutionibus de Copernic, nous l’avons dit, l’astronomie arabe constitue « le chaînon manquant ».

Le titre original de l’œuvre de Ptolémée est « La composition mathématique ». Les Arabes, très impressionnés par cet ouvrage, le qualifièrent de « megiste », du grec signifiant « très grand », auquel ils ajoutèrent l’article arabe « al », pour donner « al megiste » qui devint Almageste.

Astrolabe d’al-Shali (Tolède-1067). Musée archéologique national de Madrid.

Il est important de savoir que Ptolémée n’a jamais eu l’occasion de relire son traité comme un tout. Après avoir écrit le premier des treize livres de son œuvre, celui sur « Les postulats fondamentaux de l’astronomie », Ptolémée le passe aux copistes qui le reproduisent et le diffusent largement sans attendre l’achèvement des autres douze livres…

Ptolémée, confronté à des observations remettant en cause ses propres observations et afin de rectifier ses erreurs , écrira après l’Almageste, une autre œuvre intitulée les « Hypothèses planétaires ».

L’auteur y revient sur les modèles présentés dans l’Almageste tout en apportant des modifications concernant les mouvements moyens (des planètes) pour tenir compte de nouvelles observations.

Pour autant, ses Hypothèses planétaires allaient au-delà du modèle mathématique de l’Almageste pour présenter une réalisation physique de l’univers comme un ensemble de sphères imbriquées, dans lesquelles il utilisait les épicycles de son modèle planétaire pour calculer les dimensions de l’univers.

Enfin, l’Almageste contient également une description de 1022 étoiles regroupées en 48 constellations. Ptolémée y présente également la projection stéréographique inventée par Hipparque, la base théorique dont se serviront ensuite les astronomes arabes pour construire l’astrolabe.

Aristarque de Samos utilisa la trigonométrie pour tenter de mesurer les distances entre la Terre, la Lune et le Soleil. Ce grand mathématicien fut le premier à affirmer que le Soleil était le centre de l’Univers. Archimède disait de lui : « Aristarque avance l’hypothèse que le Soleil et les étoiles fixes sont stationnaires, que la Terre est entraînée sur une orbite circulaire autour du Soleil… et que la sphère des étoiles fixes, avec son centre au Soleil, a une extension si grande que l’orbite terrestre se trouve à la distance des étoiles comme le centre de la sphère à sa surface ».

Au IXe siècle, lorsque les Arabes s’ intéressent à l’astronomie, la connaissance reposait sur les principes suivants résumés dans l’œuvre de Ptolémée :

  • Ignorant les affirmations d’Aristarque de Samos (310-230 av. JC) pour qui la Terre tournait autour du Soleil, Ptolémée reprend au deuxième siècle de notre ère la thèse d’Eudoxe de Cnide (env. 400-355 av. JC) et surtout d’Hipparque (180 à 125 av. JC) pour affirmer que la Terre est une sphère immobile placée au centre du monde (géocentrisme) ;
  • Ptolémée s’accorde avec Platon, qui s’inspirait de Pythagore, pour affirmer que le cercle étant la seule forme parfaite, les autres corps tournant autour de la Terre le faisaient selon des trajectoires circulaires et uniformes (sans accélération ni ralentissement) ;
  • Pourtant, tous savaient que certaines planètes ne suivent pas ces règles parfaites. Au VIe siècle, le philosophe néo-platonicien Simplicius, dans son Commentaire à la Physique d’Aristote écrit : « Platon pose alors ce problème aux mathématiciens : quels sont les mouvements circulaires uniformes et parfaitement réguliers qu’il convient de prendre pour hypothèses, afin que l’on puisse sauver les apparences que les astres errants présentent ? » ;
  • Afin de rendre compte de la rétrogradation apparente de Mars, Hipparque introduira d’autres figures parfaites secondaires, encore des cercles. L’articulation et l’interaction de ces « épicycles » donnaient l’apparence de coller avec les faits observés. Ptolémée reprend cette démarche ;
  • Cependant, plus la précision des mesures astronomiques s’améliorait, plus on découvrait des anomalies et plus il fallait multiplier ces « épicycles » imbriqués. C’est vite devenu très compliqué et inextricable ;
  • L’Univers se divise en une région sublunaire où tout est créé et donc périssable, et le reste de l’univers, supra-lunaire, qui est impérissable et éternel.

Hipparque de Nicée

L’Almageste de Ptolémée (reprenant les épicycles d’Hipparque), traduit en arabe.

Les astronomes arabes, pour les raisons aussi bien religieuses qu’intellectuelles que nous avons évoquées en début d’article, vont initialement découvrir et ensuite, sur la base d’observations de plus en plus poussées, contester les hypothèses d’Hipparque à la base du modèle ptoléméen.

Hipparque imagine un système de coordonnées des astres basé sur les longitudes et les latitudes. On lui doit également l’usage des parallèles et des méridiens pour le repérage sur la Terre ainsi que la division de la circonférence en 360° héritée du calcul sexagésimal (qui a pour base le nombre 60) des Babyloniens.

En astronomie , ses travaux sur la rotation de la Terre et des planètes sont nombreux. Hipparque explique le mécanisme des saisons en constatant l’obliquité de l’écliptique : inclinaison de l’axe de rotation de la Terre. En comparant ses observations avec d’autres plus anciennes, il découvre la précession des équinoxes due à cette inclinaison : l’axe de rotation de la Terre effectue un mouvement conique de l’Orient vers l’Occident et de révolution 26 000 ans. Ainsi dans quelques millénaires, le Pôle Nord ne pointera plus vers l’étoile polaire mais vers une autre étoile, Véga.

D’Hipparque, les Arabes reprennent en l’améliorant, un instrument de mesure de positions important : l’astrolabe. Ce « joyau mathématique » permet de mesurer la position des étoiles, des planètes, de connaître l’heure sur Terre. Plus tard, l’astrolabe sera remplacé par des instruments plus précis et plus simples d’emploi, comme le quadrant, le sextant ou l’octant.

Avec les manuscrits dont ils disposaient dans les Maisons de la Sagesse et les observatoires de Bagdad et de Damas, les astronomes arabes eurent des textes d’une incroyable richesse mais souvent en contradiction flagrante avec leurs propres observations des mouvements de la Lune et du Soleil. C’est de cette confrontation que naîtront les découvertes ultérieures. Les Arabes introduiront abondamment les mathématiques pour résoudre les problèmes, en particulier la trigonométrie et l’algèbre.

Les astronomes arabes

Afin de présenter les principaux astronomes arabes et leurs contributions, voici un extrait de l’article remarquable de J. P. Maratray L’astronomie arabe.

  • Al-Khwarizmi (783-850) dit Algorismus
    Mathématicien, géographe et astronome d’origine perse, il est membre de la « Maison de la Sagesse ». C’est l’un des fondateurs des mathématiques arabes, en s’inspirant des connaissances indiennes, en particulier du système décimal, des fractions, des racines carrées… On lui doit le terme « algorithme ». Les algorithmes sont connus depuis l’antiquité, et le nom d’Al-Khwarizmi (algorismus en latin) sera donné à ces suites d’opérations élémentaires répétées. Il est aussi l’auteur du terme « algèbre », qui est le titre de l’un de ses ouvrages traitant du sujet. Il est aussi le premier à utiliser la lettre x pour désigner une inconnue dans une équation. Il est surnommé « le père de l’algèbre ». Il écrit le premier livre d’algèbre (al-jabr) dans lequel il décrit une méthode systématique de résolution d’équations du second degré et propose un classement de ces équations. Il introduit l’usage des chiffres que nous utilisons encore aujourd’hui. Ces chiffres « arabes » sont en fait d’origine indienne, mais furent utilisés mathématiquement par Al-Khwarizmi. Il adopte l’utilisation du zéro, inventé par les Indiens au Ve siècle, et repris par les Arabes par son intermédiaire. Les Arabes traduiront le mot indien « sunya » par « as-sifr », qui devient « ziffer » et « zephiro ». Ziffer donnera « chiffre », et zephiro, « zéro ». Al-Khwarizmi établit des tables astronomiques (position des cinq planètes, du Soleil et de la Lune) basées sur l’astronomie hindoue et grecque. Il étudie la position et la visibilité de la Lune et ses éclipses, du Soleil et des planètes. C’est le premier ouvrage astronomique totalement arabe. Un cratère de la Lune porte son nom.
  • Al-Farghani (805-880) dit Alfraganus (mentionné par Dante dans sa Divine Comédie).
    Né à Ferghana dans l’actuel Ouzbékistan, il écrit en 833 les Eléments d’astronomie, basés sur les connaissances grecques de Ptolémée. Il est l’un des plus remarquables astronomes au service de Al-Ma’mûn, et membre de la Maison de la Sagesse. Il introduit des idées nouvelles, comme le fait que la précession des équinoxes doit affecter la position des planètes, et pas seulement celle des étoiles. Son ouvrage sera traduit en latin au XIIe siècle, et aura un grand retentissement dans les milieux très fermés des astronomes d’Europe occidentale. Il détermine le diamètre de la Terre qu’il estime à 10500 km. On lui doit également un ouvrage sur les cadrans solaires et un autre sur l’astrolabe.
  • Al-Battani (850-929) dit Albatenius.
    Il observe le ciel depuis la Syrie. On le surnomme parfois « le Ptolémée des Arabes ». Ses mesures sont remarquables de précision. Il détermine la durée de l’année solaire, la valeur de la précession des équinoxes, l’inclinaison de l’écliptique. Il constate que l’excentricité du Soleil est variable, sans aller jusqu’à interpréter ce phénomène comme une trajectoire elliptique. Il rédige un catalogue de 489 étoiles. On lui doit la première utilisation de la trigonométrie dans l’étude du ciel. C’est une méthode beaucoup plus puissante que celle, géométrique, de Ptolémée. Son œuvre principale est Le livre des tables. Il est composé de 57 chapitres. Traduit en latin au XIIe siècle par Platon de Tivoli (en 1116), il influencera beaucoup les astronomes européens de la Renaissance.
  • Al-Soufi (903-986) ou Azophi.
    Astronome perse, il traduit des ouvrages grecs dont l’Almageste et améliore les estimations des magnitudes d’étoiles. En 964, il publie « Le livre des étoiles fixes », où il dessine des constellations. Il semble avoir été le premier à rapporter une observation du grand nuage de Magellan (une nébuleuse), visible au Yémen, mais pas à Ispahan. De même, on lui doit une première représentation de la galaxie d’Andromède, probablement déjà observée avant lui. Il la décrit comme « un petit nuage » dans la bouche de la constellation arabe du Grand Poisson. Son nom (Azophi) a été donné à un cratère de la Lune.
  • Al-Khujandi (940-1000)
    Il est astronome et mathématicien perse. Il construit un observatoire à Ray, près de Téhéran, comportant un énorme sextant, fabriqué en 994. C’est le premier instrument apte à mesurer des angles plus précis que la minute d’angle. Il mesure avec cet instrument l’obliquité de l’écliptique, en observant les passages au méridien du Soleil. Il trouve 23° 32’ 19’’. Ptolémée trouvait 23° 51’, et les indiens, bien plus tôt, 24°. Jamais l’idée de la variation naturelle de cet angle ne vint aux Arabes. Ils dissertèrent longtemps sur la précision des mesures, ce qui fit avancer leur science.
  • Ibn Al-Haytam (965-1039) dit Alhazen.
    Mathématicien et opticien né à Bassorah dans l’Irak actuel, il est sollicité par les autorités égyptiennes pour résoudre le problème des crues du Nil. Sa solution était la construction d’un barrage vers Assouan. Il renonça devant l’énormité de la tâche (le barrage fut construit en1970 !). Devant cet échec, il feignit la folie jusqu’à la mort de son patron. Il fait un bilan critique des thèses de Ptolémée et de ses prédécesseurs, et écrit Doutes sur Ptolémée. Il dresse un catalogue des incohérences, sans toutefois proposer de solution alternative. Parmi les incohérences qu’il relève, on peut citer la variation du diamètre apparent de la Lune et du Soleil, la non uniformité des mouvements prétendument circulaires, la variation de la position des planètes en latitude, l’organisation des sphères grecques … et, observant que la Voie Lactée n’a pas de parallaxe, il place cette dernière très éloignée de la Terre, en tous cas plus loin que la sphère sublunaire d’Aristote. Malgré ses doutes, il conserve la place centrale de la Terre dans l’univers. Ibn Al-Haytam reprend les travaux des savants grecs, d’Euclide à Ptolémée, pour lesquels la notion de lumière est étroitement liée à la notion de vision : la principale question étant de savoir si l’œil a un rôle passif dans ce processus ou s’il envoie une sorte de fluide pour « interroger » l’objet. Par ses études du mécanisme de la vision, Ibn Al-Haytam montra que les deux yeux étaient un instrument d’optique, et qu’ils voyaient effectivement deux images séparées. Si l’œil envoyait ce fluide, on pourrait voir la nuit. Il comprit que la lumière du soleil se reflétait sur les objets et ensuite entrait dans l’œil. Mais pour lui,l’image se forme sur le cristallin… Il reprend les idées de Ptolémée sur la propagation rectiligne de la lumière, accepte les lois de réflexion sur un miroir, et pressent que la lumière a une vitesse finie, mais très grande. Il étudie la réfraction, déviation d’un rayon lumineux au passage d’un milieu à un autre, et prévoit une modification de la vitesse de la lumière à ce passage. Mais il ne put jamais calculer l’angle de réfraction. Il trouve que le phénomène du crépuscule est lié à la réfraction de la lumière solaire dans l’atmosphère, dont il tente de mesurer la hauteur, sans y parvenir. Déjà connue dans l’antiquité, on lui doit une description très précise et l’utilisation à des fins d’expériences, de la chambre noire (camera obscura), pièce noire qui projette une image sur un mur en passant par un petit trou percé sur le mur d’en face. Le résultat de toutes ces recherches optiques est consigné dans son Traité d’optique qu’il mit six ans à écrire et qui fut traduit en latin en 1270.(*14) En mécanique, il affirme qu’un objet en mouvement continue de bouger aussi longtemps qu’aucune force ne l’arrête. C’est le principe d’inertie avant la lettre. Un astéroïde porte son nom : 59239 Alhazen.
  • Al-Biruni (973-1048).
    Certainement l’un des plus grands savants de l’islam médiéval, originaire de Perse ; il s’intéresse à l’astronomie, à la géographie, à l’histoire, à la médecine et aux mathématiques, et à la philosophie en général. Il rédige plus de 100 ouvrages. Il sera aussi percepteur des impôts, et un grand voyageur, en particulier en Inde, où il étudie la langue, la religion et la science. A l’âge de 17 ans, il calcule la latitude de sa ville natale de Kath (en Perse, actuellement en Ouzbékistan). A 22 ans, il a déjà écrit plusieurs ouvrages courts, dont un sur la cartographie. En astronomie, il observe les éclipses de Lune et de Soleil. Il est l’un des premiers à évaluer les erreurs sur ses mesures et celles de ses prédécesseurs. Il constate une différence entre la vitesse moyenne et la vitesse apparente d’un astre. Il mesure le rayon de la Terre à 6339,6 km (le bon chiffre est 6378 km), résultat utilisé en Europe au XVIe siècle. Lors de ses voyages, il rencontre des astronomes indiens partisans de l’héliocentrisme et de la rotation de la Terre sur son axe. Il sera toujours sceptique, car cette théorie implique le mouvement de la Terre. Mais il se posera la question : « Voilà un problème difficile à résoudre et à réfuter ». Il estime que cette théorie n’entraîne aucun problème sur le plan mathématique. Il réfute l’astrologie, arguant que cette discipline est plus conjecturale qu’expérimentale. En mathématiques, il développe le calcul des proportions (règle de trois), démontre que le rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre est irrationnel (futur nombre Pi), calcule des tables trigonométriques, et met au point des méthodes de triangulations géodésiques.
  • Ali Ibn Ridwan (988-1061).
    Astronome et astrologue égyptien, il écrit plusieurs ouvrages astronomiques et astrologiques, dont un commentaire d’un autre livre de Claude Ptolémée, la Tetrabible. Il observe et commente une supernova (SN 1006), sans doute la plus brillante de l’histoire. On estime aujourd’hui sa magnitude, d’après les témoignages qui nous sont parvenus, à -7,5 ! Elle est restée visible plus d’un an. Il explique que cette nouvelle étoile avait deux à trois fois le diamètre apparent de Vénus, un quart de la luminosité de la Lune, et qu’elle se trouvait bas sur l’horizon sud. D’autres observations occidentales corroborent cette description, et la place dans la constellation du Loup.
  • Du XIe au XVIe siècle.
    Après une première phase, des observatoires plus importants sont construits. Le premier d’entre eux, modèle des suivants, est celui de Marâgha, dans l’Iran actuel. Leur but est d’établir des modèles planétaires, et de comprendre le mouvement des astres. (…) L’école ainsi constituée aura son apogée avec Ibn Al-Shâtir (1304-1375). D’autres observatoires suivront, comme celui de Samarcande au XVe siècle, Istanbul au début du XVIe siècle, et, en occident , celui de Tycho Brahé à Uraniborg (Danemark d’alors) à la fin du XVIe. Les nouveaux modèles ne sont plus d’inspiration ptoléméenne, mais restent géocentriques. La physique de l’époque refuse toujours de mettre la Terre en mouvement et de l’enlever du centre du monde. Ces modèles s’inspirent des épicycles grecs, en conservant les cercles, mais en les simplifiant. Par exemple, Al-Tûsî propose un système comprenant un cercle roulant à l’intérieur d’un autre cercle de rayon double. Ce système transforme deux mouvements circulaires en un mouvement rectiligne alternatif, et explique les variations de la latitude des planètes. En outre, il rend compte des variations des diamètres apparents des astres. Mais pour aller plus loin, il faudra changer de système de référence , ce que les Arabes se sont refusés de faire. Ce changement interviendra avec la révolution copernicienne, à la Renaissance, dans laquelle la Terre perd son statut de centre du monde.
  • Al-Zarqali (1029-1087) dit Arzachel.
    Mathématicien, astronome et géographe né à Tolède en Espagne, il discute la possibilité du mouvement de la Terre. Comme d’autres, ses écrits seront connus des Européens du XVIe et XVIIe siècle. Il conçoit des astrolabes, et établit les Tables de Tolède, qui furent utilisées par les grands navigateurs occidentaux comme Christophe Colomb, et serviront de base aux Tables alphonsines. Il établit que l’excentricité du Soleil varie, plus exactement que le centre du cercle sur lequel tourne le Soleil s’éloigne ou se rapproche périodiquement de la Terre. Un cratère de la Lune porte son nom, ainsi qu’un pont de Tolède sur le Tage.
  • Omar Al-Khayyam (1048-1131).
    Connu pour sa poésie, il s’intéresse aussi à l’astronomie et aux mathématiques. Il devient directeur de l’observatoire d’Ispahan en 1074. Il crée de nouvelles tables astronomiques encore plus précises, et détermine la durée de l’année solaire avec une grande précision, au vu des instruments utilisés. Elle est plus exacte que l’année grégorienne, créée cinq siècles plus tard en Europe. Il réforme le calendrier persan en y introduisant une année bissextile (réforme Djelaléenne). En mathématiques, il s’intéresse aux équations du troisième degré en démontrant qu’elles peuvent avoir plusieurs solutions (il en trouve certaines géométriquement). Il écrit plusieurs textes sur l’extraction des racines cubiques, et un traité d’algèbre.
  • Al-Tûsî (1201-1274).
    Astronome et mathématicien, né à Tus dans l’Iran actuel, il fit construire et dirigea l’observatoire de Maragha. Il étudie les travaux de Al-Khayyam sur les proportions, s’intéresse à la géométrie.Côté astronomie, il commente l’Almageste et le complète, comme plusieurs astronomes (Al-Battani…) avant lui. Il estime l’obliquité de l’écliptique à 23°30’.
  • Al-Kashi (1380-1439).
    Mathématicien et astronome perse, il assiste à une éclipse de Lune en 1406 et rédige plusieurs ouvrages astronomiques par la suite. C’est à Samarcande qu’il passe le reste de sa vie, sous la protection du prince Ulugh Beg (1394-1449) qui y a fondé une université. Il devient le premier directeur du nouvel observatoire de Samarcande. Ses tables astronomiques proposent des valeurs à 4 (5 selon les sources) chiffres en notation sexagésimale de la fonction sinus. Il donne la manière de passer d’un système de coordonnées à un autre. Son catalogue contient 1018 étoiles. Il améliore les tables des éclipses et de visibilité de la Lune. Dans son traité sur le cercle, il obtient une valeur approchée de Pi avec 9 positions exactes en notation sexagésimale, soit 16 décimales exactes ! Un record, puisque la prochaine amélioration de l’estimation de Pi date du XVIe siècle avec 20 décimales. Il laisse son nom à une généralisation du théorème de Pythagore aux triangles quelconques. C’est le théorème d’Al-Kashi. Il introduit les fractions décimales, et acquiert une grande renommée qui fait de lui le dernier grand mathématicien astronome arabe, avant que l’occident ne prenne le relai.
  • Ulugh Beg (1394-1449).
    Petit fils de Tamerlan, prince des Timourides (descendants de Tamerlan). Vice-roi dès 1410, il accède au trône en 1447. C’est un remarquable savant et un piètre politicien, charge qu’il délègue pour s’adonner à la science. Son professeur est Qadi-zadeh Roumi (1364-1436) qui développe chez lui le goût pour les mathématiques et l’astronomie. Il fait bâtir plusieurs écoles dont une à Samarcande en 1420 où il enseigne, et un observatoire en 1429. Il y travaille avec quelque 70 mathématiciens et astronomes (dont Al-Kashi) pour rédiger les Tables sultaniennes parues en 1437 et améliorées par Ulugh Beg lui-même peu avant sa mort en 1449. La précision de ces tables restera inégalée pendant plus de 200 ans, et elles furent utilisées en occident. Elles contiennent les positions de plus de 1000 étoiles. Leur première traduction date d’environ l’an 1500, et fut réalisée à Venise.
  • Taqi Al-Din (1526-1585).
    Après une période où il est théologien, il devient astronome officiel du sultan à Istanbul. Il y construit un observatoire dont le but est de concurrencer ceux des pays européens, dont celui de Tycho Brahé. L’observatoire est ouvert en 1577. Il dresse les tables « Zij » (La perle intacte). Il est le premier à utiliser la notation à virgule*, plutôt que les traditionnelles fractions sexagésimales en usage. Il observe et décrit une comète, et prévoit qu’elle est le signe de la victoire de l’armée ottomane. Cette vision se révèle fausse, et l’observatoire est détruit en 1580… Il se consacre ensuite à la mécanique, et décrit le fonctionnement d’un moteur à vapeur rudimentaire, invente une pompe à eau, et se passionne pour les horloges et l’optique.

L’astronome Taqi Al-Din (1525-1585) et ses collègues dans l’observatoire d’Istanbul. Manuscrit de 1581, Bibliothèque Topka, Istanbul.

La destruction de l’observatoire d’Istanbul marque la fin de l’activité astronomique arabe du moyen-âge.

Il faudra attendre la révolution copernicienne pour voir de nouveaux progrès, et quels progrès ! Copernic et ses successeurs se sont certainement fortement inspirés des résultats des Arabes par l’entremise de leurs ouvrages. Les voyages et les contacts directs entre scientifiques de l’époque étaient rares.

Les occidentaux ne comprenant pas l’arabe, ce sont les traductions en latin qui ont probablement influencé l’Occident, avec, il faut le reconnaître, les ouvrages de certains philosophes grecs qui avaient remis en cause la position centrale de la Terre, comme Aristarque de Samos l’avait proposé vers -280.

Les observatoires arabes

Maquette de l’Observatoire de Samarcande construit en 1420 par Ulugh Beg. A l’intérieur, avec un rayon de 40 mètres, le plus grand quadrant de 90° jamais vu. Profondément enroché afin de réduire les conséquences des séismes, l’arc est constitué de deux parapets de marbre gradués en degrés et en minutes. Il se prolongeait à l’origine jusqu’au sommet d’un édifice de trois étages.

L’observatoire moderne, dans sa conception, est un digne successeur des observatoires arabes de la fin du moyen-âge. A l’inverse de l’observatoire privé des philosophes grecs, l’observatoire islamique est une institution astronomique spécialisée, avec ses propres locaux, du personnel scientifique, un travail d’équipes avec observateurs et théoriciens, un directeur et des programmes d’études. Ils ont recours, comme aujourd’hui, à des instruments de plus en plus grands, afin d’améliorer constamment la précision des mesures.

Le premier de ces observatoires est construit à sous le règne d’Al-Ma’mûn (la Maison de la Sagesse) en Irak actuel au IXe siècle. Nous avons déjà parlé de l’observatoire de Ray, proche de Téhéran, avec son monumental sextant mural datant de 994. Il faut y ajouter les observatoires de Tolède et Cordoue en Espagne, de Bagdad, d’Ispahan.

Ensuite celui de Marâgha au nord de l’Iran actuel, construit en 1259 avec les fonds prélevés pour entretenir les hôpitaux et les mosquées. Al-Tusi y travailla. Enfin l’ère de l’observatoire de Samarcande, construit en 1420 par l’astronome Ulugh Beg (1394-1449), dont les vestiges ont été retrouvés en 1908 par une équipe russe.

L’Observatoire de Marâgha en Iran aujourd’hui.

Conclusion

Destruction de Bagdad par les Mongols en 1258. Détail d’une miniature.

Bien plus que les croisades, ce seront les offensives mongoles qui ravageront des pans entiers de la civilisation arabo-musulmane.

Gengis Khan (1155-1227), au grand plaisir de certains Occidentaux, détruira les royaumes musulmans du Khwarezm (1218) et de la Sogdiane avec Boukhara et Samarcande (1220). En 1238, son fils s’emparera de Moscou, puis de Kiev. En 1240, la Pologne et la Hongrie seront envahie. En 1241, Vienne sera menacée.

Ainsi, les Maisons de la Sagesse connurent une fin brutale le 12 février 1258 avec l’invasion des Mongols à Bagdad conduite par Hulagu (le petit fils de Gengis Khan), qui tua le dernier calife abbasside Al Mu’tassim (malgré sa capitulation) et détruisit la ville de Bagdad et son héritage culturel. Hulagu ordonna aussi de massacrer toute la famille du calife et tout son entourage..

Le mutazilisme fut interdit et la magnifique collection de livres et de manuscrits de la Maison de la Sagesse de Bagdad fut jetée dans l’eau boueuse du Tigre dont la couleur marron devint noire pendant quelques jours, à cause des papiers encrés des livres et manuscrits.

Les Mongols exterminèrent vingt quatre mille savants et un nombre incalculable de livres furent perdus. Du mutazilisme, on ne connaissait plus sa doctrine que par les textes des théologiens traditionalistes qui l’avaient attaqué. Au XIXe siècle, la découverte des volumineux ouvrages d’Abdel al Jabbar Ibn Ahmad ont permis de mieux comprendre l’importance de ce courant de pensée dans la formation de la théologie musulmane actuelle, qu’elle soit sunnite ou chiite.

Plus proche de nous, la guerre d’Irak de 2003 : jusqu’à cette date, ce pays avait été le pays publiant le plus grand nombre de livres scientifiques en langue arabe du monde.

A la suite du chaos provoqué par une guerre menée au nom de la « lutte contre le terrorisme », aussi bien la Bibliothèque nationale que les archives nationales furent pillées et incendiées. Idem pour la Bibliothèque centrale des legs pieux, la Bibliothèque de l’université irakienne des Sciences, tout comme de nombreuses bibliothèques universitaires et publiques à Bagdad, Mossoul et Bassora.

Il en fut de même pour les trésors archéologiques du Musée irakien et sa bibliothèque. Il faut croire que certains ont déclaré la guerre à la civilisation.

Alors que Français et Allemands s’entre-tuent dans les tranchés, les troupes de sa Majesté s’emparent de Bagdad et surtout des hydrocarbures dont le contrôle était incontournable pour préserver l’hégémonie d’Empire Britannique.

Chronologie sommaire :

  • 310-230 av. JC., vie de l’astronome grec Aristarque de Samos ;
  • 190-120 av. JC., vie de l’astronome grec Hipparque de Nicée ;
  • v. 100-160 après J.-C. : vie de l’astronome romain Claude Ptolémée ;
  • 700-748 : vie de Wasil ibn Ata, fondateur du mutazilisme ;
  • 750 : début de la dynastie des Abbassides ;
  • 751 : victoire abbasside contre les Chinois à la bataille de Talas (Kirghistan) ;
  • 763 : fondation de Bagdad par le calife Al-Mansur ;
  • 780 : Timothée Ier, patriarche de l’église nestorienne chrétienne à Bagdad ;
  • 780-850 : vie du mathématicien arabe al-Kwarizmi ;
  • 786 à 809 : califat pendant 23 ans d’Haroun al-Rachîd, héros légendaire des contes des Mille et Une Nuits. Développement du mutazilisme ;
  • 801-873 : vie du philosophe mutaziliste et platonicien Al-Kindi ;
  • 805-880 : vie d’Al-Farghani , traité sur l’Astrolabe ;
  • 813-833 : califat d’Al-Ma’mûn (20 ans) ;
  • 829 : création du premier observatoire astronomique permanent à Bagdad suivi par celui de Damas ;
  • 832 : création de la bibliothèque publique et création des Maisons de la Sagesse ;
  • 833 : peu avant sa mort, Al-Ma’mûn décrète le Coran créé et fait adopter le mutazilisme comme doctrine officielle des Abbassides ;
  • 836 : transfert de la capitale à Samarra ;
  • 848 : les mutazilites écartés de la cour de Bagdad ;
  • 858-930 : vie d’Al-Battani, dit Albatenius ;
  • 865-925 : vie du traducteur et médecin Sahl Rabban al-Tabari ;
  • 869-883 : révolte des Zanj (esclaves noirs de Zanzibar) ;
  • 892 : retour de la capitale des Abbassides à Bagdad ;
  • 965-1039 : vie d’Ibn Al-Haytam, dit Alhazen ;
  • 973-1048 : vie d’Al-Biruni ;
  • 1095 : première croisade ;
  • 1258 : Bagdad saccagée par les Mongoles ;
  • 1259 : création de l’Observatoire astronomique de Marâgha (Iran) ;
  • 1304-1375 : vie d’Ibn Al-Shâtir ;
  • 1422 : création de l’Observatoire astronomique de Samarcande, capitale de la Sogdiane ;
  • 1543 : l’astronome polonais Nicolas Copernic publie son De Revolutionibus ;
  • 1917 : entrée des troupes britanniques à Bagdad ;
  • 2003 : pillage et destruction par des incendies systématiques des bibliothèques et musées lors de la guerre d’Irak.

Bibliographie :

  • Mutazilisme, site de l’Association pour la renaissance de l’islam mutazilite (ARIM) ;
  • Antoine Le Bail, Qui sont les mutazilites, parfois appelés les « rationalistes » de l’islam ?, site de l’Institut du Monde Arabe (IMA), Paris ;
  • Richard C. Martin, Mark R. Woodward with Dwi S. Atmaja, Defenders of Reason in Islam, Mu’tazilism from Medieval School to Modern Symbol, Oneworld, Oxford, 1997 ;
  • Nadim Michel Kalife, Les lumières des premiers siècles de l’islam, sur le site de financialafrik.com, 2019 ; 
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  • Karel Vereycken, Jan Van Eyck, un peintre flamand dans l’optique arabe, site de S&P ;


NOTES:

  1. Une théodicée ou « justice de Dieu ») est une explication de l’apparente contradiction entre l’existence du mal et deux caractéristiques propres à Dieu : sa toute-puissance et sa bonté.
  2. Le Khorassan est une région située dans le nord-est de l’Iran. Le nom vient du persan et signifie « d’où vient le soleil ». Il a été donné à la partie orientale de l’empire sassanide. Le Khorassan est également considéré comme le nom médiéval de l’Afghanistan par les Afghans. En effet, ce territoire englobait l’Afghanistan actuel, ainsi que le sud du Turkménistan, de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan.
  3. Sumer. Le milieu naturel du pays sumérien n’était pas vraiment favorable au développement d’une agriculture productive : des sols pauvres avec une teneur élevée en sels néfastes à la croissance des plantes, des températures moyennes très élevées, des précipitations insignifiantes, et des crues des fleuves venant au printemps, au moment des moissons, et non pas à l’automne quand les graines en auraient besoin pour germer, comme c’est le cas en Égypte. Ce sont donc l’ingéniosité et l’incessant labeur des agriculteurs mésopotamiens qui permirent à ce pays de devenir l’un des greniers à céréales du Moyen-Orient antique. Dès le VIe millénaire, les communautés paysannes élaborèrent un système d’irrigation qui progressivement se ramifia jusqu’à couvrir un grand espace, profitant par là de l’avantage que leur offrait le relief extrêmement plat du delta mésopotamien, où il n’y avait aucun obstacle naturel à l’extension des canaux d’irrigation sur des dizaines de kilomètres. En régulant le niveau des eaux dérivées des cours d’eau naturels pour l’adapter aux besoins des cultures, et en mettant au point des techniques visant à limiter la salinisation des sols (lessivage des champs, pratique de la jachère), il fut possible d’obtenir des rendements céréaliers très élevés.
  4. Le sanskrit est une langue de l’Inde, parmi les plus anciennes langues indo-européennes connues (plus ancienne même que le latin et le grec). C’est notamment la langue des textes religieux hindous et, à ce titre, elle continue d’être utilisée comme langue culturelle, à la manière du latin aux siècles passés en Occident.
  5. Le pehlevi ou moyen-perse est une langue iranienne qui était parlée à l’époque sassanide. Elle descend du vieux perse. Le moyen perse était habituellement écrit en utilisant l’écriture pehlevi. La langue était aussi écrite à l’aide du script manichéen par les manichéens de Perse.
  6. Abu Muhammad al–Qasim ibn ’Ali al–Hariri (1054–1122), homme de lettres, poète et philologue arabe, naquit près de Bassora, en Irak actuel. Il est connu pour ses Serments et ses maqâmât (littéralement modes, souvent traduits par assemblées ou séances), recueil de 50 courts récits mêlant le commentaire social et moral aux expressions éclatantes de la langue arabe. Si le genre de la maqâma fut créé par Badi’al–Zaman al–Hamadhani (969–1008), ce sont les séances d’al–Hariri qui le définissent le mieux. Écrites dans un style de prose rimée appelée saj’ et entrelacées de vers raffinés, les histoires se veulent divertissantes et éducatives. Chacune des anecdotes se déroulent dans une ville différente du monde musulman à l’époque d’al–Hariri. Elles racontent une rencontre, généralement lors d’un rassemblement de citadins, entre deux personnages fictifs : le narrateur al–Harith ibn Hammam et le protagoniste Abu Zayd al-Saruji. Au fil des siècles, l’ouvrage fut copié et commenté à de nombreuses reprises, mais seuls 13 exemplaires existant encore aujourd’hui possèdent des enluminures illustrant des scènes des histoires. Le manuscrit présenté ici, exécuté en 1237, fut à la fois copié et illustré par Yahya ibn Mahmud al–Wasiti, souvent considéré comme le premier artiste arabe. Il contient 99 miniatures de qualité exceptionnelle. Aucun autre exemplaire connu n’en renferme autant. Les miniatures, reconnues pour leur représentation saisissante de la vie musulmane au XIIIe siècle, sont considérées comme les peintures arabes les plus anciennes créées par un artiste dont l’identité est connue. Al–Wasiti, fondateur de l’école d’enluminure de Bagdad, fut également un calligraphe remarquable, comme en témoigne son beau style naskhi. La popularité quasi immédiate des maqâmât parvint jusqu’à l’Espagne arabe, où le rabbin Juda al-Harizi (1165–122) traduisit les séances en hébreu sous le titre Mahberoth Itiel et composa par la suite ses propres Tahkemoni, ou séances hébraïques. L’ouvrage fut également traduit en de nombreuses langues modernes.
  7. Les Barmécides ou Barmakides sont les membres d’une famille de la noblesse persane originaire de Balkh en Bactriane (au nord de l’Afghanistan). Cette famille de religieux bouddhistes (paramaka désigne en sanskrit le supérieur d’un monastère bouddhiste) devenus zoroastriens puis convertis à l’islam a fourni de nombreux vizirs aux califes abbassides. Les Barmakides avaient acquis une réputation remarquable de mécènes et sont considérés comme les principaux instigateurs de la brillante culture qui se développa alors à Bagdad.
  8. La thèse christologique de Nestorius (né vers 381 — mort en 451), patriarche de Constantinople (428-431), a été déclaré hérétique et condamné par le concile d’Éphèse. Pour Nestorius, deux hypostases, l’une divine, l’autre humaine, coexistent en Jésus-Christ. A partir de l’Église d’Orient, le nestorianisme est une des formes historiquement les plus influentes du christianisme dans le monde durant toute la fin de l’Antiquité et au Moyen Âge, jusqu’en Inde, en Chine et en Mongolie.
  9. Le syriaque (une forme d’araméen, la langue du Christ) est à côté du latin et du grec la troisième composante du christianisme ancien, ancrée dans l’hellénisme mais également descendante de l’antiquité proche-orientale et sémitique. Dès les premiers siècles, dans un mouvement symétrique à celui de la tradition chrétienne gréco-latine vers l’ouest, le christianisme syriaque s’est développé vers l’est, jusqu’en Inde et en Chine. Le syriaque est toujours aujourd’hui, la langue liturgique et classique (un peu comme le latin en Europe) des Églises syriaque orthodoxe, syriaque catholique, assyrienne, chaldéenne et maronite, au Liban, en Syrie, en Irak et en Inde du sud-ouest. Enfin, c’est la branche du christianisme la plus en contact avec l’islam au sein duquel il a continué à vivre.
  10. L’Académie de Gondischapour était située dans l’actuelle province du Khuzestan, dans le sud-ouest de l’Iran, près de la rivière Karoun. Elle proposait l’enseignement de la médecine, de la philosophie, de la théologie et des sciences. Le corps professoral était versé non seulement dans les traditions zoroastriennes et perses, mais enseignait aussi les langues grecques et indiennes. L’Académie comprenait une bibliothèque, un observatoire, et le plus ancien hôpital d’enseignement connu. Selon les historiens le Cambridge de l’Iran, c’était le centre médical le plus important de l’ancien monde (défini comme le territoire de l’Europe, de la Méditerranée et du Proche-Orient) au cours des VIe et VIIe siècles.
  11. Le sogdien est une langue moyenne iranienne parlée au Moyen Âge par les Sogdiens, peuple commerçant qui résidait en Sogdiane, la région historique englobant Samarcande et Boukhara et recouvrant plus ou moins les actuels Ouzbékistan, Tadjikistan et nord de l’Afghanistan. Avant l’arrivée de l’arabe, le sogdien fut la lingua franca de la Route de la Soie. Les commerçants sogdiens s’installent en Chine et les moines sogdiens sont parmi les premiers à y diffuser le Bouddhisme. Dès le VIe siècle, les dirigeants chinois ont fait appel à l’élite sogdienne pour résoudre les problèmes diplomatiques, commerciaux, militaires et même culturels, ce qui a incité de nombreux Sogdiens à migrer d’Asie centrale et des régions frontalières de la Chine vers les grands centres politiques chinois.
  12. Le Livre des machines ingénieux contient une centaine de machines ou d’objets, la plupart dus aux frères Banou Moussa ou adaptés par eux : entonnoir, vilebrequin, vannes à boisseau conique, robinet à flotteur et autres systèmes de régulation hydraulique, masque à gaz et soufflet de ventilation pour les mines ; drague, fontaines à jet variable, lampe-tempête, lampe à arrêt automatique, à alimentation automatique ; instruments de musique automatiques dont une flûte programmable.
  13. Ephémérides astronomiques : registres de positions d’astres à intervalles réguliers.
  14. Ibn Al-Haytam. En 2007, lors d’une conférence à la Sorbonne, j’ai exploré l’emploi, par le peintre flamand Jan Van Eyck (début du XVe siècle), d’une perspective géométrique bifocale, qualifiée à tort de « primitive », d’erronée et d’intuitive, en réalité inspirée des travaux et des expériences binoculaires du savant arabe Ibn Al-Haytam (Alhazen). Ce dernier s’appuya sur les travaux de ses prédécesseurs Al-Kindi, Ibn Luca et Ibn Sahl. Alhazen fut largement connus en Occident grâce aux traductions des franciscains de l’Université d’Oxford (Grosseteste, Bacon, etc.). Voir biographie sommaire.
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Bagdad, Damas, Cordoue : creuset d’une civilisation universelle

  Sommaire  

La statue d’al-Mansur, fondateur de Bagdad, détruite par une bombe en 2005.

Avant-propos

Avec les attaques terroristes à répétition, les nouvelles « guerres de religion » et les caricatures provocantes ornant la presse du monde « libre », l’image du monde arabo-musulman, donc d’une partie des Français, se trouve gravement entachée.

Pour éviter les amalgames, malentendus et confusions, il est urgent de rappeler la dette de l’humanité envers 400 ans de Renaissance islamique, celle qui, de Cordoue à Bagdad en passant par Damas et Le Caire, sous le règne des Abbassides, a décoré la couronne de la sagesse humaine avec ses perles de savoir et de beauté. (*)

Les Abbassides

C’est en 750 que la dynastie des Abbassides prend le pouvoir au détriment des Omeyyades de Damas. D’après les historiens, Abu Jafar al-Mansur (714-775), deuxième calife abbasside, se leva un matin de 762 – à l’endroit où il fera ériger Bagdad –, et dit :

Voici un site idéal : d’un côté le Tigre, qui nous permet de recevoir des marchandises de Chine et d’Inde mais aussi d’Anatolie, d’Arménie et des alentours ; de l’autre, l’Euphrate, par lequel nous recevons des biens de Syrie, de l’Est méditerranéen et des environs.

En quatre ans, 100 000 ouvriers construiront la nouvelle capitale du califat, Bagdad (Madinat as-Salam ou « Cité de la paix »), une ville cosmopolite et haute en couleurs. Son nom figurait déjà deux siècles avant dans le Talmud.

Le Bagdad des Abbassides est une cité circulaire d’un diamètre d’environ deux kilomètres. Sa muraille, protégée par un fossé de vingt mètres de large et d’une double enceinte, possède quatre portes : la porte de Syrie au nord-ouest (vers la Méditerranée), la porte de Bassora au sud-ouest (vers le golfe Persique, l’Inde et la Chine), la porte de Koufa au sud-est et celle de Khorasan au nord-est (vers l’Iran et le nord de l’Europe).

C’est là qu’un islam progressiste et ouvert au monde verra le jour. Pour al-Mansur, la mission est claire : aller chercher la connaissance partout et jusqu’en Chine s’il le faut, comme le Coran l’ordonne à tout musulman et encore plus à ses dirigeants !

La médecine

Dès 770, le calife, atteint d’une maladie grave, fait venir de Perse un médecin chrétien du nom de Georges Bakht-Yashua. Lorsque ce dernier, à la demande du souverain, s’installe avec femme et enfants à Bagdad pour y construire des hôpitaux et former des médecins, les sciences médicales prennent leur envol, à Bagdad, à Damas et dans tout l’Empire abbasside. Des auteurs grecs comme Ptolémée et Euclide, mais surtout Galien et Hippocrate, sont alors traduits en arabe.

Sous al-Mansur, puis sous son fils Muhammad al-Mahdi (746-785) et surtout son petit-fils Haroun al-Rachid (763-809) (surnommé le « calife des Mille et une nuits »), théologie, droit, poésie, astronomie, géométrie, médecine, histoire et architecture fleuriront comme jamais à Bagdad. Ville étape de la Route de la soie, la cité abbasside offre, avec Damas, un rayonnement culturel et scientifique qui transformera ces voies commerciales en vastes corridors de développement, irriguant le continent de leurs lumières.

Haroun al-Rachid

Le calife abbasside Haroun al-Rachid (à droite), partenaire stratégique de Charlemagne. (Crédit : Une miniature persane).

Le calife abbasside Haroun al-Rachid (à droite), partenaire stratégique de Charlemagne. Crédit : Une miniature persane.

Le calife abbasside Haroun al-Rachid nouera quant à lui un « partenariat stratégique » avec Charlemagne, lui aussi un véritable chef d’Etat, déterminé à bâtir des écoles et des canaux en Europe pour ouvrir le monde des esprits et du commerce.

Très tôt, en 650, un compagnon de Mahommet se rend en Chine et obtient de l’Empereur Tang l’ouverture d’une première mosquée à Huaisheng, car ce dernier juge l’islam « compatible avec les enseignements de Confucius ».

C’est sous le règne d’Haroun al-Rachid que Bagdad va devenir la cité la plus remarquable de l’univers. Alors que ses poètes chantent le vin et l’amour, ses théologiens et ses savants élaborent une culture de premier plan. Sa population, en trois ou quatre générations, s’élève à deux millions d’habitants, ce qui en fait la plus grande métropole de l’époque.

Elle offre alors l’exemple d’une civilisation raffinée, dont le livre des Mille et une Nuits nous conservent le souvenir, en nous contant les aventures de tous les peuples œuvrant le long de la Route de la soie. Ainsi Aladin est un Chinois et Sinbad un Indien !

Sur le plan commercial, Bagdad adopte les techniques persanes. Les lettres de change sécurisent les transports et un chèque émis au Caire est encaissable aussi bien à Bagdad qu’à Cordoue, à 4000 km de là.

En 2011, des pièces d’argent frappées par Bagdad au IXe siècle ont été retrouvées en Scandinavie, où les commerçants abbassides venaient acheter de l’ambre pour leurs bijoux !

La Maison de la sagesse

Détail d’une miniature du XVIe siècle montrant des astronomes arabes de l’Observatoire de Galata, fondé par le sultan Soliman.
(Crédit : Bibliothèque de l’université d’Istanbul, Turquie).

Détail d’une miniature du XVIe siècle montrant des astronomes arabes de l’Observatoire de Galata, fondé par le sultan Soliman. Crédit : Bibliothèque de l’université d’Istanbul (Turquie).

Ensuite, c’est sous le calife Abu al-Abas al-Mamoun (786-803) (Celui en qui on a confiance), fils d’Haroun, que l’Etat islamique atteint l’apogée de son épanouissement culturel. Car il est d’une immense culture : il fonde en 833 à Bagdad la « Maison de la sagesse » (bayt al-hikma), qui, construite au cœur de la cité circulaire, est à la fois une bibliothèque, un observatoire astronomique et un centre universitaire pluridisciplinaire.

On y traduit des manuscrits grecs en arabe, en pehlvi (alphabet perso-arabe), en persan et en syriaque. Des jeunes savants accourent alors du monde entier, facilitant l’introduction de la science perse, grecque et indienne dans le monde arabo-musulman.

Ils ne doivent pas seulement traduire mais surtout comprendre, enseigner et ré-expérimenter le savoir et les connaissances qu’ils ont la charge de transmettre.

Astronomes, mathématiciens, penseurs, lettrés, traducteurs, fréquentent la Maison de la sagesse. Parmi eux l’inventeur de l’algèbre, al-Kwarizmi (d’où le nom d’algorithme), Al-Jahiz, al-Kindi, Al-Hajjaj ibn Yusuf ibn Matar et Thabit ibn Qurra.

Ils introduisent le zéro, un concept d’origine indienne, calculent la durée de l’année solaire, définissent le zénith et adoptent des Hindous les chiffres de 1 à 9, qu’on appelle aujourd’hui « arabes ».

En étudiant l’anatomie humaine et les auteurs grecs, ils font progresser la science de l’optique et produisent des lentilles convexes et concaves. (**)

Le papier vecteur de progrès

C’est à Samarkand, ville mythique sur la Route de la soie que papetiers chinois et arabes ont développé au VIIIe siècle la production industrielle du papier.

C’est à Samarkand, ville mythique sur la Route de la soie que papetiers chinois et arabes ont développé au VIIIe siècle la production industrielle du papier.

La production de papier, mise au point en Chine plusieurs siècles avant l’imprimerie, se développe d’abord à Boukhara et à Samarkand avant de connaître un développement fulgurant à Bagdad, Damas et Cordoue sans oublier Le Caire.

La constitution d’archives permet d’organiser un État centralisé à la tête d’une administration efficace. Le support papier, bien moins coûteux que le parchemin, accélère la transmission des savoirs et des religions.

Très tôt, on y imprime le Coran mais aussi le Timée de Platon, les Eléments d’Euclide et aussi des auteurs indiens et perses comme Avicenne (Ibn-Sina), dont le Canon de la Médecine guidera les médecins durant des siècles, y compris en Occident.

Alors que la plus grande bibliothèque d’Europe, celle de Paris, dénombre environ 3000 manuscrits, celle de Cordoue en Espagne, sous le calife Al-Hakem II (règne de 961 à 976), en comptait 400 000 !

Les livres n’y sont pas enfermés dans un monastère mais accessibles à tous, aussi bien aux musulmans qu’aux juifs et aux chrétiens.

Renaissance

Un moulin-navire utilisé sur le Tigre au Xe siècle. En immobilisant le bateau grâce à des câbles attachés aux deux rives, l’eau coulant sous le bateau actionne des roues à aubes faisant tourner le moulin.

Cette politique d’éducation de masse entraîne une véritable renaissance. Un artisanat prospère se développe dans tout l’empire abbasside, mais aussi à Cordoue et au Maroc, dont le souvenir subsiste à travers les mots : cordonnier vient de Cordoue, mousseline de Mossoul, produits damasquinés (orfèvrerie à la feuille d’or) de Damas, maroquinerie de Maroc, etc.

Les arabes améliorent les anciens systèmes d’irrigation autour de la Méditerranée. Comme Charlemagne en Europe, à Bagdad, les disciples de la Maison de la sagesse construisent des canaux de jonction permettant d’aménager les grands fleuves pour la navigation et l’agriculture.

Grâce à la Route de la soie, à travers ses liens avec la Perse, l’Extrême-Orient et l’Asie du Sud, le monde arabo-musulman introduit en Occident de nouvelles cultures : riz, haricot, chanvre, canne à sucre, mûrier, abricotier, asperge, artichaut, etc.

La chute

Certes, Bagdad fut déjà ravagée une première fois au XIIIe siècle par les hordes mongoles (guidées d’ailleurs par la main de Venise).

Mais aujourd’hui, attaquée aussi bien de l’intérieur par des mouvances terroristes alimentées par les « alliés » de l’Occident (Arabie saoudite, Turquie, pétromonarchies du Golfe), que par les invasions militaires anglo-américaines sans lendemain (en Irak, en Libye et aujourd’hui en Syrie), la grande culture et la civilisation arabo-musulmane sont menacées de mort.

Que cet article puisse contribuer à mettre fin à cet enfer du choc des civilisations que l’on tente de nous imposer !


NOTES:

*Cet article a été inspiré et nourri par plusieurs articles historiques de notre ami Hussein Askary, parus dans la revue Executive Intelligence Review (EIR).

**Plus tard, Léonard de Vinci, en lisant les Commentaires de Ghiberti, accède aux travaux d’optique d’Ibn al-Haytam étudiés avant lui par les peintres flamands et les théologiens d’Oxford.

Histoire de Bagdad

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Le combat inspirant d’Henri IV et de Sully

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La force et la richesse des rois et princes souverains consistent en l’opulence et nombre de ses sujets. Et le plus grand et légitime gain et revenu des peuples, (…) procède principalement du labour et de la culture de la terre qui leur rend, selon qu’il plait Dieu, à usure le fruit de leur travail, en produisant grande quantité de blés, vins, grains, légumes et pâturages ; de quoi non seulement ils vivent à leur aise, mais en peuvent entretenir le trafic et commerce avec nos voisins et pays lointains. 

Henri IV, Ordonnance de Blois du 8 avril 1599

henri IV
Henri IV (1553-1610)


 
1610-2010. Il y a 400 cent ans, Henri IV est assassiné par Ravaillac, dont la main est guidée par des agents de l’Empire Habsbourg.

Conseillé par d’éminents humanistes, tels Philippe Duplessis-Mornay, Sully ou encore Jacques-Auguste de Thou, le combat contre l’oligarchie mené par le « bon roi Henri » reste une formidable source d’inspiration pour aujourd’hui.

Aménager le territoire et élever l’esprit des gens pour les faire passer de la guerre perpétuelle à la paix par le développement mutuel exige qu’on se penche sur ce moment décisif de la naissance de l’Etat-nation France.

En 1589, Henri, roi de Navarre, suite à l’assassinat d’Henri III, accède au trône de France. Cinq ans plus tard, il rappelle amèrement que :

Vous savez que lorsque Dieu m’appela à cette couronne, j’ai trouvé la France non seulement ruinée, mais presque perdue pour les Français.

Les spéculations, les pillages, les profiteurs de guerre, les conflits religieux et des conditions climatiques dramatiques provoquent alors des ravages considérables : disettes à répétition, épidémies, six mille châteaux détruits, neuf villes en ruine, cent vingt-cinq mille maisons incendiées et un pays croulant sous la dette. Tout est à reconstruire.

Jusque là, pour tenir, on passe la facture à la population. Ainsi, on estime que le montant de la « taille », l’impôt royal direct, a doublé entre 1576 et 1588, passant de 8 à 18 millions de livres. Pourtant, cette cure d’austérité ne suffit toujours pas à couvrir les dépenses de l’Etat. Pour y arriver, la France emprunte de plus en plus et la dette fait plus que doubler, passant d’environ 133 millions de livres en 1588 à 296 millions en 1596, dix fois le montant du budget annuel ! Vu la misère chronique du peuple, l’impôt ne rentre plus et en 1596 le déficit public dépasse les 10 millions de livres, environ 30% du budget.

Henri IV et son fidèle conseiller Maximilien de Béthune, duc de Sully (1559-1641), vont non seulement augmenter les dépenses, mais remettre le pays en marche : l’Etat embauche des milliers de fonctionnaires (quelle horreur !) dont le nombre, à peine 4000 sous François Ier, passe à 25000. On dépense aussi des millions dans une politique de grands travaux destinés à engendrer une relance de toute l’économie nationale : fortifications, ponts, routes, hôpitaux, écoles, canaux, etc., sans oublier les millions pour inciter les chefs de la Ligue Catholique à cesser guerroyer.

Sully
Maximilien de Béthune, duc de Sully (1559-1641)


François Bayrou constate qu’Henri IV et Sully « ont réussi à désendetter le pays de 50% en dix ans. Non seulement le crédit de l’Etat était parfaitement rétabli mais le roi avait désormais, sévèrement gardé à la Bastille, un solide trésor de 5 millions de livres et il disposait par ailleurs d’une réserve de plus de 11 millions de livres. Mieux, l’exercice de 1611 devait dégager un excédent de 4,6 millions de livres ».

Cependant, Henri IV et Sully ne sont pas parvenus à ce résultat — contrairement à ce que croît Bayrou — par une baisse des impôts et des restrictions budgétaires, mais par une politique intelligente de dépenses publiques productives.

Comment, en effet, Henri et Sully ont-ils réussi ce miracle —sans austérité fiscale ni planche à billets— alors que tous nos « experts » (Medef, BCE, FMI, BRI, ENA, HEC, G20, etc.) continuent à échouer aujourd’hui ? Leur secret — secret uniquement car banni de l’enseignement des sciences économiques — est une approche anti-monétariste combinant une guerre tout azimut aux spéculateurs à une politique de crédit productif public promouvant la création de richesses physiques et humaines.

Cette politique « protectionniste » de paix par le développement mutuel qui met le physique avant le monétaire, démontrera toute son efficacité pendant la dernière décennie du règne d’Henri IV. En voici les fondamentaux qui ne représentent pas une addition de mesures, mais un tout cohérent et dynamique :

1) Guerre à la corruption

Comme le fera Roosevelt en 1933 en nommant le procureur Ferdinand Pecora à la tête de la commission bancaire du Sénat américain chargé d’enquêter sur les causes de la crise, Sully s’en prend à tout un système. « Sully commença par l’urgence. Lutte contre la corruption, récupération autoritaire des créances », s’inquiète Bayrou.

En réalité, Sully se méfie beaucoup des officiers de finances (agents de l’administration locale) qu’il accuse de peu travailler et de s’enrichir aux dépens du pays. Dans ses mémoires, les Économies Royales, il raconte :

Je vis avec une horreur qui augmenta mon zèle, pour ces trente millions [d’impôts] qui revenaient au roi [à l’Etat], il en sortait de la bourse des particuliers, j’ai presque honte de le dire, cent cinquante millions.

Ainsi, en 1597, 1601-1604 et 1607, il soumet les officiers de finance à des Chambres de justice créées pour punir ceux qui ont malversé dans l’exercice de leurs fonctions. Il exige également que le contrôle de leurs comptes – ordinairement effectué par la Chambre des comptes – soit d’abord réalisé par le Conseil des finances qu’il dirige. En 1598, pour couronner sa charge contre l’oligarchie, il fait annuler tous les anoblissements décrétés depuis 20 ans, ce qui augmente le nombre de personnes imposables.

2) Guerre à l’usure

Pour les rentes payées par l’Etat dont les intérêts (« arrérages ») n’avaient pas toujours été versés, Sully agit en trois temps. D’abord, dès mars 1599, une commission inventorie celles qui ont été souscrites depuis 1560 et la manière dont elles ont été réglées. Ensuite, une deuxième commission définit les termes du remboursement dans l’arrêt du 17 août 1604. Tous les arrérages impayés ne seront pas versés ; seuls seront exigibles les termes qui viendront à échéance à partir du 1er janvier 1605. Enfin, toutes les rentes sont vérifiées et les taux d’intérêts revus en fonction de la date et des conditions de l’achat : celles qui ont été acquises avant 1575 voient leur intérêt abaissé de 8,33% à 6,25% si elles ont été loyalement payées et à 5,55 % voire à 4% dans le cas contraire ; pour les plus récentes, le taux n’est pas modifié, sauf si elles sont considérées comme frauduleuses, auquel cas le taux d’intérêt est diminué à 4%. Ce réaménagement des intérêts de la dette rencontre l’hostilité des rentiers qui font intervenir le prévôt des marchands de Paris.

3) Annuler et réduire de la dette

Pour apurer la dette, Sully réussit soit à échelonner les remboursements soit à les réduire. Ainsi le prince allemand d’Anhalt, au lieu d’être remboursé, reçoit une rente sur les gabelles (taxe sur la vente du sel) de France, et l’on propose au duc de Toscane, père de la Reine, de ne pas verser la dot pour le mariage de sa fille en échange d’une annulation de l’argent qu’on lui doit. Chaque fois, Sully procède à une vérification minutieuse des arriérés et des remboursements réclamés, qui permet une estimation beaucoup plus raisonnable. Il ouvre ensuite une négociation avec le créancier, lui proposant un règlement immédiat d’une partie des arriérés en échange de l’abandon d’une partie de la créance. Souvent menacés de faillite financière si leur débiteur ne les règle pas rapidement, les créanciers ne peuvent qu’obtempérer.

4) Réforme monétaire

L’émission de monnaie est un monopole royal. Cependant, quand Henri IV, qui à cette époque refuse de se convertir au catholicisme, accède au trône, Paris reste aux mains de la Ligue catholique. Ainsi, une véritable guerre monétaire éclate entre les ateliers parisiens qui frappent la monnaie, aux mains de la Ligue et ceux créés provisoirement dans d’autres villes du royaume par Henri pour alimenter le marché.

pièce
Pièce de monnaie sous Henri IV


Dans un contexte de pénurie de métaux précieux, ce bras de fer provoque la dégradation de la qualité des pièces car chacun en frappe le plus possible avec le moins d’or et d’argent possible, provoquant une inflation galopante. C’est seulement l’ordonnance de Montceaux de 1602, rétablissant une valeur de référence sous forme d’une monnaie de compte, qui impose des « parités fixes » entre différentes pièces de monnaie en circulation (écus, francs, testons, billons, etc.). C’est cette stabilisation du système monétaire et la fin de la spéculation qui rétablira les échanges commerciaux et la crédibilité de l’Etat.

En 1609 un autre édit envisage une réforme monétaire encore plus ambitieuse et propose une nouvelle pièce, l’« Henri », contre laquelle les Français sont appelés à échanger leurs pièces anciennes. Grâce à cet assainissement monétaire, les prix baissèrent d’environ 20% entre 1596 et 1610. De plus, vue la misère profonde du pays, le roi décide, en plus d’une annulation des arriérés, d’alléger de 12% l’impôt direct de la taille au profit d’une utilisation plus large d’impôts indirects sur les échanges. Contrairement à aujourd’hui, où la TVA est l’impôt le plus injuste, cette démarche impliquait à l’époque une plus grande équité car, à partir d’Henri IV, la noblesse n’échappait plus à l’imposition et devait, comme tout un chacun, régler la gabelle, une taxe sur la vente du sel.

Ainsi, à la fin du règne d’Henri IV, le gouvernement s’est acquitté de 147 millions de livres de dettes, a racheté des domaines pour 80 millions, réduit de 8 millions les rentes annuelles et ramené l’impôt de 30 à 26 millions de livres. Soulignons que ces réductions d’impôt n’étaient pas le moteur d’une relance « par la consommation », mais le fruit d’une politique de relance par la production tirée par les grands projets d’infrastructures physiques et humaines et impliquant des « sauts » technologiques, scientifiques et culturels pour lesquels Henri et Sully dépensèrent plus de 40 millions de livres.

5) Les grands travaux, moteur de l’économie

Imposant la pleine autorité de l’Etat, Sully, préfigurant Jean-Baptiste Colbert, n’a rien d’un libéral et mène une politique économique dirigiste. Surintendant des finances, des fortifications et des bâtiments du Roi, il est aussi « Grand voyer » de France en charge des Travaux publics, des Transports, de la Culture et de la Défense. La commande publique et les grands travaux d’intérêt général donnent un essor sans précédent à l’agriculture, à l’industrie naissante et à l’aménagement du territoire.

Pour commander le pays, le roi et Sully s’offrent des outils performants.

D’abord, ils reprennent le concept des Missi Dominici, « envoyés du seigneur », de Charlemagne en généralisant la pratique des « intendants des parties en chevauchées », à l’origine chargés de vérifier la bonne exécution de l’Edit de Nantes, mais progressivement en charge d’administrer les provinces dans tous les domaines économiques.

7 écluses
Le canal de Briare à Rogny-les-sept-écluses (Yonne)


La Révolution de 1789 consolidera le statut de leurs successeurs, les préfets. En parallèle, la Poste aux chevaux est créée pour les transports des voyageurs et marchandises, suivie en 1602 par la Poste aux lettres assurant celui des missives et dirigée par le surintendant général des postes.

Enfin, après l’Ecole royale du Génie de Mézières et devançant l’Ecole Polytechnique, le développement des grands chantiers d’urbanisme, d’architecture et d’infrastructure fera émerger un groupe d’« Ingénieurs du Roi » rattachés à l’artillerie, bien formé, entièrement polyvalents et déployés sur tous les chantiers.

Avec une armée d’ingénieurs et de savants, Sully, qui à deux reprises fait le tour de tout le pays et se passionne pour la cartographie, entreprend de vastes travaux de terrassement et de drainage pour stabiliser les crues des rivières, en particulier la Loire, le plus long fleuve du pays.

Dès 1599, il s’adjoint les services d’Humphrey Bradley, un hydrographe néerlandais spécialisé dans l’assèchement des marais et du percement des canaux.

Avec celui-ci, s’appuyant sur les relevés de terrain effectués à cet effet par Léonard de Vinci sous François Ier, Sully conçoit un vaste réseau de canaux capable de relier rivières, lacs et océans.

Les principaux canaux de jonction réalisables en France.

Si les canaux de Charolais (aujourd’hui le canal du centre), de Bourgogne, ou celui reliant l’Atlantique à la Méditerranée (Canal du Midi réalisé sous Jean-Baptiste Colbert) restent à l’état de projet, le creusement du canal de Briare, un ouvrage de 56 km équipé de 16 écluses, reliant la Loire à la Seine, démarre sous les ordres de Humphrey en 1604, se poursuivent avec l’ingénieur Hugues Cosnier pour s’achever en 1642.

Le canal fut complété en 1890 par Gustave Eiffel avec un magnifique pont-canal de 663 mètres de long. Cet effort pour accroître la circulation des marchandises par la voie d’eau, développant ainsi les centres de production et contribuant à l’unité nationale, reprend la politique de Charlemagne et de Louis XI.

Les routes principales sont retracées, remblayées, pavées et de nombreux péages sont supprimés. L’entretien du réseau, pour lequel on dépense 1 million de livres en 1610 comparé à 600 livres dix ans auparavant, est confié, par région, à des intendants spécifiques, ancêtres des Directions départementales de l’équipement (DDE).

En prévision des besoins en constructions et de la marine, Sully fait planter des milliers d’ormes aux bords des routes. Les forêts bénéficient pour la première fois d’une administration spécifique, tandis que rivières et lacs sont surveillés pour améliorer la production piscicole. Plusieurs grands marais sont asséchés ce qui, d’après certains, aurait permis à doubler la surface des terres arables.

La Place Royale, renommée Place des Vosges après la Révolution.

De nombreux ponts sont construits, ou réparés, et l’on rénove les phares comme celui de Cordouan.

A Paris, Henri IV surveille en personne la construction du Pont neuf qui, fait nouveau, sera le premier pont sans maisons et, initiative inédite, pourvu d’une horloge. Il y construit également l’Arsenal et fonde l’hôpitale Saint-Louis et celui de la Charité.

Il imagine également la magnifique Place royale achevée en 1605, devenue depuis la Révolution, la Place des Vosges (ci-contre).

Premières habitations de la ville du Québec fondé par Samuel de Champlain en 1609.


Pour défendre le pays, Sully renforce les frontières. Les fortifications sont consolidées et 500000 livres sont consacrées annuellement à leur entretien. Le port de Toulon est fortifié pour lutter contre les Barbaresques.

Voyant plus loin, bien au-delà de l’horizon français, Henri IV nomme en 1603 Samuel de Champlain (1567-1635) géographe royal. Ce dernier découvre en 1605 la baie du Massachusetts où Boston sera fondée. Il fonde Québec en 1608 et explore le lac Champlain en 1609.

6) Agriculture et manufactures

Sous l’autorité de Sully encore, assisté par Barthélemy de Laffemas (1545-1612) et surtout Olivier de Serres (1539-1619), auteur du fameux Théâtre d’Agriculture, une audacieuse politique économique est mise en œuvre, fondée sur la création de richesses physiques et résumée dans les Économies royales :

Le peuple de la campagne (…) disait souvent au roi que le labourage et le pâturage étaient les deux mamelles dont la France était alimentée, et [voilà] ses vraies mines et trésors du Pérou [d’où venait l’or d’Europe].

A la fin du XVIe siècle, tout comme au Sahel aujourd’hui, un marché non régulé et des conditions climatiques dramatiques provoquent régulièrement des disettes (notamment en 1576 et en 1590) qui, à leur tour, génèrent des variations de 300 à 500% du prix des céréales, à l’époque principale denrée alimentaire. Éclatent alors épidémies et soulèvements qui paralysent toute l’économie.

Pour y remédier, Henri IV accorde plusieurs moratoires sur la dette des producteurs et interdit, par un édit du 16 mars 1595, la saisie des trains de culture, bêtes et instruments, par les agents du fisc et la réquisition des chevaux par les soldats, protégeant ainsi l’outil de production agricole. Rappelons aussi que sa politique ambitieuse visant à assécher les marais permet d’accroître la surface de terres cultivables. Mais Henri IV va plus loin.

L’agronome Olivier de Serres (1539-1619).

L’agronome Olivier de Serres (1539-1619)

Suivant les conseils d’Olivier de Serres, appelé auprès du roi à la Cour, on substitue à la jachère la culture de plantes fourragères comme le sainfoin et la luzerne. Ces prairies « artificielles » permettent de nourrir le bétail tout en laissant reposer les sols.

Suite à des cultures expérimentales en jardin, on introduit des nouvelles variétés, notamment le riz, le houblon, le melon, l’artichaut ou encore la garance. Le maïs, venu d’Amérique fait son apparition et se généralise dans le Sud-Ouest ; le haricot est signalé dans le Bas-Rhône vers 1594 ; la pomme de terre nommée « cartoufle » ou « truffe blanche » pousse dans les jardins du Vivarais vers 1600 bien avant Parmentier.

Sully encourage la vigne qu’il étend de manière spectaculaire en Languedoc. Le vin réservé jusqu’alors aux plus aisés apparaît sur la table des paysans. Olivier de Serres travaille le premier, hélas sans aboutir, à l’extraction du sucre à partir de la betterave.

Alors que les Français n’avaient que rarement un bout de viande dans leur assiette, Henri IV lâche en 1600 sa fameuse phrase :

Si Dieu me donne encore la vie, je ferai qu’il n’y aura pas de laboureur en mon royaume qui n’ait moyen d’avoir une poule dans son pot.

Enfin, en 1610 la France rattrape son niveau de production agricole de 1560 et sa démographie repart à la hausse.

laffemas
L’économiste protectionniste Barthelémy de Laffemas (1545-1612).


Bien que l’on veuille nous faire croire qu’il ne se passionne que pour l’agriculture, Henri se passionne tout autant pour l’industrie. A Paris, il élargit le Louvre en vue d’y installer une exposition pilote permanente de « machines d’inventions mécaniques et de modèles industriels ». Le monde professionnel sera modernisé avec la généralisation des corporations et la création, en 1601, d’une Assemblée de commerce, sorte d’ancêtre de l’actuel Conseil économique et social.

Les fruits de l’agriculture et de l’élevage fournissent la matière première de l’artisanat : la laine, le lin, le chanvre, le cuir sont transformés en produits finis dans les ateliers où œuvrent maîtres, compagnons et apprentis. Des étoffes de qualité et de matière variées habillent riches et moins riches ; elles s’exportent vers l’Allemagne ou l’Espagne. Sur le plan des manufactures, son conseiller Barthélemy de Laffemas apparaît comme l’un des fondateurs d’un protectionnisme altruiste, qui, passant par Jean-Baptiste Colbert, Alexander Hamilton, Henry Carey et Friedrich List, fera la grandeur de tant de pays.

En 1601, Laffemas écrit :

Inhibons et défendons dans notre royaume l’entrée de toutes marchandises, ouvrages et manufactures faites et travaillées venant des étrangers, soit drap d’or, d’argent, de draperie (…) soit en ganterie ou autrement, fer, acier, cuivre, laiton, montres et horloges et généralement quelconques ouvrages servant à meubles, ornements et vêtements, de quelque qualité qu’ils soient, et à quelque usage qu’ils puissent être employés.

En premier lieu il s’agit de favoriser les manufactures françaises naissantes afin d’éviter les importations systématiques de produits ayant une forte valeur ajouté : la soie, les cuirs, les tapis, le cristal ou les miroirs. En 1601, on invite une colonie de tapissiers flamands à diriger la Manufacture des Gobelins et la France étend la culture du mûrier indispensable à l’élevage du ver à soie, initié par François Ier. D’importantes productions de soie verront le jour en particulier en Languedoc et Dauphiné.

François Bayrou, qui aujourd’hui prône l’équilibre budgétaire et la concurrence libre et non faussée, est lui-même obligé de le reconnaître :

Protectionnisme, substitution de produits nationaux aux importations, produits à forte valeur ajoutée et créateurs d’emplois, conquête de marchés extérieurs, Laffemas suivait intuitivement une stratégie de décollage économique très cohérente, proche des principes appliqués durant nos dernières décennies par le Japon et d’autres pays nouvellement industrialisés.

Conclusion

Après l’assassinat d’Henri IV, Sully, en désaccord total avec la reine Marie de Médicis, tombe en disgrâce et démissionne en 1611 de sa charge de surintendant des Finances et de gouverneur de la Bastille. La reine suspend la réalisation du Canal de Briare et distribue les fonds prévus à cet effet aux favoris de la Cour…

A force de combats tenaces de tous les instants, Henri IV et Sully, dans les pas de Charlemagne, Louis XI et Érasme de Rotterdam, ont fait triompher l’humanisme sur notre continent. Olivier de Serres et Barthélemy de Laffemas traduiront cet humanisme dans une politique économique dirigiste et protectionniste qui servira de socle théorique, via Jean-Baptiste Colbert et ses disciples italiens et espagnols, à l’économie politique du « Système américain ». Ce qui frappe le plus, c’est que la crise d’alors, tout comme celle d’aujourd’hui, n’a rien de « technique », mais représente un enjeu de civilisation.

Notre regard sur ces grands moments de l’histoire peut provoquer en nous des sentiments partagés : la joie et l’optimisme devant ces fabuleuses victoires pour l’humanité et la tristesse devant la bêtise, la corruption, la lâcheté et l’inertie de nos dirigeants actuels et… ceux qui les élisent. A nous, à vous, de changer la donne !



Le « Grand Dessein » de Sully :
décapiter l’Empire !

Henri IV et Sully se rendent compte que tant que le système impérial prévaut en Europe, tout ce qu’ils accomplissent en France peut rapidement être réduit à néant. La pacification religieuse et économique « intérieure » de la France nécessite forcément un apaisement extérieur.

Ainsi, d’après les Mémoires des Sages et Royales Economies d’Estat domestiques, politiques et militaires de Henry le Grand (1638), Henri IV, juste avant son assassinat, « estoit prest de se mettre en campagne, et marcher avec une armée de trente-six mil hommes de pied et huit mil chevaux, des mieux aguerris et disciplinez, icelle assortie de trésors pour la payer, de cinquante canons, et munitions pour les faire ronfler, et de vivres pour faire telle armée subsister, en payant par tout, comme toute pacifique. » (Tome IX, p.45-46)

Le 19 mai 1610, Henri IV s’apprête à lancer une campagne militaire contre la Maison d’Autriche afin de décapiter l’Empire et le remplacer par une entente entre Etats-nations souverains ! Il est assassiné cinq jours avant.

Ce « Grand Dessein » vise à mettre un terme au déséquilibre géopolitique de l’Europe qui, depuis le début du XVIe siècle, est source permanente de tensions et de conflits. Cette situation résulte de l’élection à la couronne impériale, en 1519, du jeune roi d’Espagne, Charles Ier, devenu Charles Quint. Ce dernier possède alors les royaumes d’Aragon et de Castille, les Pays-Bas, le Milanais, le royaume de Naples, l’Autriche et des colonies d’Amérique. En devenant empereur du Saint Empire romain germanique, il y ajoute l’Allemagne. Le soleil, dit-il, ne se couche jamais sur ses États. En 1556, Charles partage ses territoires entre son fils, Philippe II, qui devient roi d’Espagne, et son frère Ferdinand Ier, élu empereur. Depuis Charlemagne et Louis XI, la France, premier État-nation de l’histoire moderne, entrera en opposition virulente avec ce modèle impérial quand elle sera fidèle à sa mission.

D’après l’historien Bernard Barbiche, Henri IV et Sully, pour résoudre préventivement cet antagonisme, envisageront, suite à une opération politico-militaire « sans aucune hostilité ni déclaration de guerre », de redécouper l’Europe (à l’exclusion de la Moscovie) en quinze dominations : six royaumes héréditaires (France, Espagne, Grande-Bretagne, Danemark, Suède et Lombardie) ; six puissances électives (papauté, Venise, Empire [Allemagne et Autriche], Pologne, Hongrie, Bohême) ; et trois républiques fédératives (la République helvétique, la République d’Italie et la République des Belges).

Dans l’esprit de Sully, ces quinze États devraient posséder une égalité de territoire et de richesse. A cette recomposition politique correspond un meilleur équilibre religieux, les trois grandes confessions chrétiennes (la catholique, la luthérienne et la calviniste) y jouissant de l’exercice libre et public du culte dans chaque pays. Les quinze formeraient une confédération dirigée par six Conseils chargés de domaines spécifiques et un Conseil général qui réglerait les différends entre chaque souverain et ses sujets et ceux des Etats entre eux ; il n’y aurait plus ni révolutions, ni guerres. Cette « Europe des quinze » désormais pacifiée devrait unir ses forces et tendre vers un unique but : la lutte contre les Turcs, qui, malgré leur défaite à Lépante en 1571, restaient une menace. Les Turcs vaincus, l’Europe jouirait de la paix universelle et perpétuelle.

Constatons qu’à l’assassinat d’Henri IV, la France dispose de moyens militaires considérables. Les forges de l’Arsenal, où réside Sully, ne connaissent pas de relâche et le grand maître aime faire admirer aux ambassadeurs étrangers l’impressionnant alignement de canons de ses entrepôts. Avec Sully, la France commande 400 bouches à feu. Le noyau central de l’armée comprend désormais 1500 cavaliers et 7000 fantassins en temps de paix, un nombre que l’on peut rapidement augmenter en cas de conflit. Sous Henri IV apparait aussi la première caserne et la médecine militaire ; les hommes, de plus en plus des non-nobles, sont mieux encadrés et formés, ils sont régulièrement payés et la discipline est observée.

A l’époque où Sully publie les Économies royales, le Grand Dessein ne peut apparaître aux contemporains que comme une folle utopie car l’Europe est plongée dans la guerre de Trente ans. Dix ans plus tard, le traité de Westphalie mettant fin aux guerres de religion, conclu par Mazarin en 1648, incorpora les principes de l’Edit de Nantes et du Grand Dessein d’Henri IV. Il gravera la primauté du droit des États-Nations souverains dans le marbre, scellant, pour un temps, la fin des empires.

Puis, faute d’inspiration culturelle et sociale claire, viendront la révocation de l’Edit de Nantes et l’essor de l’Empire maritime britannique se substituant progressivement à l’Empire terrestre des Habsbourg. L’Europe s’est ainsi détruite elle-même, malgré tel ou tel sursaut, jusqu’à aujourd’hui où nous vivons à nouveau un moment décisif, dans lequel tout ce que la politique d’Henri IV avait d’implicite doit devenir explicite, celle d’Etat-nations Républiques constituant, à travers leur développement mutuel, une République universelle.

L’assassinat d’Henri IV

par Jacques Cheminade

Nous ne chercherons pas ici à déterminer les tenants et les aboutissants de la conjuration d’intérêts qui conduisit à la mort du roi. Nous renverrons pour cela à l’ouvrage de Jean-Christian Petitfils, L’assassinat d’Henri IV, mystère d’un crime, Editions Perrin, 2009.

Nous examinerons plutôt le contexte général, très révélateur de l’acharnement politique de l’empire habsbourgeois contre la politique de paix entre nations voulue par Sully, et les circonstances du crime, survenu à un moment de tension maximale dans cet affrontement. Cette analyse de situation est indispensable pour comprendre ce qui s’est passé par la suite en Europe, de la paix de Westphalie à la révocation de l’Edit de Nantes et à la guerre de succession d’Espagne de Louis XIV.

Le crime de Ravaillac a été commis le 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie à Paris. Depuis plusieurs semaines, Henri IV réunissait alors trois armées à Châlons-en-Champagne, en Navarre et dans le Dauphiné pour lancer une offensive contre l’empire habsbourgeois. Le 19 mai, il devait se rendre à Châlons pour attaquer sur le front du Luxembourg. Il avait face à lui les troupes de l’archiduc Albert de Habsbourg, époux de l’infante Isabelle Claire Eugénie, fille de Philippe II d’Espagne. Albert et Isabelle avaient reçu en héritage la région dite des Pays-Bas espagnols, comprenant pratiquement toute la Belgique actuelle, le Luxembourg et la Franche-Comté. Le but politique immédiat du roi de France était d’empêcher les Habsbourg de renforcer la position catholique dans les duchés rhénans de Clèves et de Juliers. Si l’on résume ce qui se trouvait en cause, c’était d’un côté une République de forme monarchique, pouvant accueillir en son sein plusieurs religions (comme par exemple, à l’est de l’Europe, la Pologne des Jagellons), et de l’autre un Empire voué à une religion unique, sous tutelle pontificale et divisé entre peuples en état de conflit plus ou moins permanent faute de cause commune.

Henri IV, en ce sens, était le descendant politique direct de Louis XI, tandis que les Habsbourgeois représentaient une version moderne de l’Empire romain. L’on dit que le monarque de 55 ans s’était énamouré de la très jeune Charlotte de Montmorency, que son mari le prince de Condé était allé mettre à l’abri sous la tutelle d’Albert et d’Isabelle à Bruxelles. Cette petite histoire-là n’est cependant qu’un épisode de la grande histoire mentionnée ci-dessus, ne devant intéresser que ceux qui regardent par les trous de serrure, au risque d’en perdre l’œil.

La mort de Henri IV était donc bien dans l’intérêt politique des Habsbourg, et plus encore de ceux qui ne voulaient en aucun cas la création de Républiques vouées au bien commun et au développement mutuel de leurs habitants. Examinons maintenant les faits.

La mort de Henri IV est annoncée à Bruxelles, Anvers, Bois-le-Duc, Dinan, Lille et Cologne, dix à quinze jours avant le coup de couteau fatal, comme si le terrain avait été préparé. Le roi avait déjà échappé à une vingtaine de tentatives d’assassinat, toutes alimentées par la théorie du tyrannicide – le droit, selon les principes du catholicisme, de tuer le Roi s’il se comporte en tyran. Bien qu’Augustin et Thomas d’Aquin aient développé cette thèse, comme plus tard Luther et Calvin du côté protestant, c’est en y posant de très nombreuses conditions rendant son application exceptionnelle ; alors que tout un courant catholique extrémiste la développa avec furie, comme ce fut par exemple le cas avec le jésuite Juan de Mariana. C’est cette conception extrême qui était répandue dans de nombreux sermons de curés « ligueurs », défendant la cause de l’Espagne et des Habsbourg contre celle de Henri IV. Ravaillac lui-même reconnut cette influence des « sermons que j’ai ouïs auxquels j’ai appris les causes pour lesquelles il était nécessaire de tuer les rois ». Fils d’un petit notable ligueur d’Angoulême, bastion du catholicisme extrémiste, Ravaillac avait été élevé dans une fureur anti-protestante extrême.

Par ailleurs, c’est à Bruxelles, c’est-à-dire près de la France, qu’avaient trouvé refuge toute sorte d’extrémistes catholiques, dont Jean Boucher, curé de Paris ayant fait l’Apologie de Jean Châtel, qui avait déjà tenté d’assassiner Henri IV d’un coup de couteau le 27 décembre 1594, ou les comploteurs catholiques de la Conspiration des poudres en Angleterre. Ainsi, le milieu « criminogène », comme on dirait aujourd’hui, existait bel et bien dans les Pays-Bas espagnols. On peut donc dire que Ravaillac, un déséquilibré mental qui avait beaucoup voyagé, était sous une influence indirecte. L’était-il plus directement ? Plusieurs éléments paraissent le montrer.

Le plus significatif, à notre sens, est que Ravaillac ait déclaré avoir voulu tuer le roi après le couronnement de la Reine, Marie de Médicis, lui conférant l’autorité du pouvoir en cas de décès de son mari. Or Ravaillac tua Henri IV le 14 mai, soit le lendemain même du couronnement de la reine, le 13 ! Marie était l’atout suprême de ce qu’on appelait alors à Paris le « parti espagnol ». La cérémonie de son couronnement avait été repoussée à plusieurs reprises, et il fallait être mieux informé que Ravaillac ne pouvait l’être par ses propres moyens pour en connaître d’avance la date exacte. Or Ravaillac avait volé son couteau quelques jours avant. Ajoutons que Marie de Médicis retrouva dans les papiers laissés par Henri une lettre de Charlotte de Montmorency, adressée depuis Bruxelles, lui disant de se méfier de sbires qui voulaient le tuer. L’amour avait ici des raisons bien mêlées de politique…

Ajoutons, comme le rapporte Jean-Christian Petitfils, qu’une lettre de l’ambassadeur de Genève à Paris, datée du 23 mai 1610, donne le nom de certains des conspirateurs et met en cause l’archiduc Albert, le comte de Sallenove et un ou plusieurs tueurs, partis de Bruxelles fin avril. L’on trouve dans les comptes de la ville de Lille (alors en terre archiducale), voués à alimenter les collaborateurs et les espions, la mention d’une gratification de 15000 livres, somme très importante pour l’époque, « dont on ne veut faire plus ample déclaration ». Dernière coïncidence troublante, lors de l’assassinat du roi, de nombreux hommes à cheval et à pied bloquèrent la rue de la Ferronnerie en criant « tue, tue ! » pour exciter à tuer Ravaillac – et donc empêcher le meurtrier de parler – et non à secourir le roi.

Pour finir, rappelons que Ravaillac déclara avant de mourir : « Hélas, on m’a bien trompé quand on m’a persuadé que le coup que je ferai serait bien accueilli par le peuple ». Cela suppose bel et bien un « on ».

Cette thèse de Petitfils paraît beaucoup plus vraisemblable que celles de « l’assassin solitaire mentalement dérangé », un classique du genre, ou d’un complot de la marquise de Verneuil, jalouse d’avoir été abandonnée par le roi, et du duc d’Epernon, opposant déclaré à la guerre, qui est la thèse de Michelet et Philippe Erlanger.

Tout cela n’est en rien un point de détail : tous les indices concordent pour justifier ce que M. Petitfils et nous-mêmes reprenons, en le situant dans un contexte historique plus étendu. Car ce qui est essentiel n’est pas ce que Henri IV, Sully et leurs principaux collaborateurs ont fait, mais ce qu’ils auraient pu faire et qui sans doute aurait changé l’histoire. A cette époque, les Habsbourg contrôlaient à l’est de l’Europe la Bohême et la Hongrie, après la mort de Louis II Jagellon en 1526, et à l’ouest la péninsule ibérique (début de la dynastie des Habsbourg au Portugal après la bataille d’Alcantara, le 25 août 1580) et ses possessions américaines. Le « grand dessein » de Henri IV et de Sully avait pour but de remettre en cause ce contrôle des deux extrémités de l’Europe.

Depuis son échec, notre Europe, d’empire habsbourgeois en empire britannique, ne s’est jamais guérie du mal oligarchique impérial. Aujourd’hui, où le moment est venu de cette guérison, il est juste de trouver inspiration dans la politique de Henri IV, Sully, Laffemas et leurs proches, qui, avec tous les défauts du monde, furent bâtisseurs de République.

Aux origines de l’école protectionniste
Barthélemy et Isaac de Laffemas

Barthélemy de Laffemas (1545-1612), Contrôleur général du Commerce sous Henri IV, a su traduire l’humanisme de la Renaissance en une politique économique dirigiste et protectionniste qui servira ultérieurement de socle théorique, via Jean-Baptiste Colbert qui s’en inspira, à l’économie politique du « Système américain » élaboré par Alexander Hamilton, Henry Carey et Friedrich List.

Avant de livrer ici quelques extraits du Recueil présenté au Roi de ce qui se passe en l’Assemblée du Commerce , écrit en 1604 par Barthélemy de Laffemas, nous présentons un extrait de l’ Histoire du commerce de France , écrit en 1606 par son fils, Isaac de Laffemas (1583-1657). Ce texte permet d’emblée de mesurer toute l’influence de son père auprès de Sully et du « bon roi Henri ».

Isaac de Laffemas :
« Que votre France soit le raccourci des sciences du monde ! »

AU ROY.

SIRE,

« En l’Assemblée tenue à Rouen l’an 1596, entre les avis qui vous furent présentés pour le bien public, mon père [Barthélemy de Laffemas], qui l’a toujours désiré plus que le sien propre, fit la proposition de la défense des manufactures de soie étrangères, et, pour avoir moyen de s’en passer, du plantage des mûriers en ce royaume ; lequel advis non moins profitable qu’il était nécessaire pour la conservation des finances, fut dès lors reçu et pour un temps exécuté. Mais comme on jugea la France ne pouvoir être sitôt pourvue desdites étoffes qui se fabriqueraient chez elle, pour le défaut de la principale matière, qui est la soie, on en permit encore le trafic, attendant qu’elle fût peuplée de mûriers et graines, que depuis on a mis peine de recouvrer sous l’autorité de Votre Majesté.

L’effet suivit donc ce dessein en l’étendue des généralités de Paris, Orléans, Tours, Lyon et Poictiers ; et bien qu’on tienne les Français curieux des choses nouvelles sur toutes les autres nations, le menu peuple, ignorant l’utilité que ce nouveau plan lui pouvait apporter, semblait roidir contre un si grand bien et mépriser le juste poids de cette entreprise.

Pour y remédier, Votre Majesté, continuant toujours ses premières intentions de favoriser ce qui est utile et nécessaire à son peuple, trouva bon d’en proposer la commodité au clergé de son royaume et l’exhorter d’y tenir la main.

Ce fut très sagement pourvoir à la continuation de ce plan, et ce seul moyen doit faire reconnaître au peuple son erreur, car je ne crois point que le grand corps du clergé se rende rétif à l’exécution d’un si beau dessein.

Vos sujets béniront Votre Majesté, et d’âge en âge rendront votre mémoire vivante en la bouche de l’éternité.

N’est-ce pas leur en donner les occasions tous les jours par tant de nouveaux établissements d’ouvrages que vous distribuez par les villes de votre royaume pour les en faire tous ressentir, les excitant à votre exemple d’aimer ce qui leur apporte des commodités ; témoins ces orgueilleux bâtiments de la place Royale [actuellement Place des Vosges à Paris], dont le front menace de ruine les étrangers qui vivaient de nos dépouilles, et dont la seule batterie des métiers que nos Français y ont montés fait peur à tout un pays.

Marcher dans les pas du grand roi français Charles V « le sage » (1338-1380)

« On tient que votre prédécesseur Charles V fit six choses remarquables : il sut combattre, acquérir, décharger son domaine, édifier, fonder et thésauriser. Tout cela, Sire, vous l’avez fait, et tellement que vos sujets ont occasion de s’en contenter : il fit commencer Saint-Germain-en-Laye, vous l’avez curieusement enrichi ; il fit construire le château du Louvre, vous l’avez accru de grandeur et de beauté ; il fit édifier le grand hôtel des Tournelles, et vous avez fait élever auprès de votre place Royale, sur le plus beau de vos desseins, les bâtiments des manufactures, que vous avez commises à la sage conduite et gouvernement des personnages ci-dessus, charge, à la vérité, autant digne d’eux qu’ils sont capables des affaires publiques.

Bâtissez hardiment, grand prince, puisque vous en recevez tant d’honneur, et rendez les industries des ouvriers tributaires de votre gloire ! Que votre France soit le raccourci des sciences du monde, plus grandes en leur abrégé qu’en leur étendue ; que tout résonne de vos louanges, et qu’il n’y ait rien de caché que vous n’exposiez en lumière (…)

Promouvoir la concertation, les inventions et l’innovation

« J’attends cela de l’invention des bureaux publics, qui défaillent seuls à la facilité de notre commerce pour le rendre à sa perfection (…) Je veux signaler cette proposition, entre les plus belles que mon père ait jamais faites à Votre Majesté (…) On tient Montaigne avoir eu d’aussi heureuses et fortes conceptions qu’homme du monde ; mais entre les autres il semble n’avoir ignoré la nécessité desdits bureaux, qu’il a proprement spécifiés en un chapitre qu’il a fait en ses Essais d’un défaut de nos polices, quand il dit qu’on devrait avoir aux villes certain lieu désigné où ceux qui auraient besoin de quelque chose se pussent adresser et faire enregistrer tout ce que bon leur semblerait, afin que toutes sortes de personnes y eussent recours et apprissent plus facilement ce qu’ils chercheraient, comme le maître un serviteur, le serviteur un maître, et ainsi de toutes autres choses (…)

La sécurité publique

« Il est bien certain que c’est une chose à laquelle nous devrions autant vaquer que les autres nations, puisque nous trafiquons par terre aussi bien que par mer, et les dommages qu’en reçoivent tous les jours les passants et ceux qui trafiquent (lesquels ne peuvent tomber que sur nous) devraient nous inciter à cela ; car quelle apparence, je vous prie, que les marchands soient contraints en beaucoup d’endroits se détourner de plus de trente ou quarante lieues pour la rupture ou danger du droit chemin ? Il ne se faut pas étonner si beaucoup de villes qui étaient sur de grands passages, et voulaient trafiquer autrefois, sont maintenant pauvres et disetteuses (…)

L’entretien des routes

« Les droits de péages, gabelles, passages, ports et abords, n’ont jamais été imposés par les princes que pour la conservation des marchands, sûreté et entretien des chemins ; néanmoins aujourd’hui les administrateurs d’iceux corrompent et gâtent cet ordre, à la ruine de notre commerce, et serait besoin que chaque droit fût employé selon son vrai et légitime prétexte ; à quoi monsieur le duc de Sully semble opportunément incliner quand il recherche de ramener tout à son principe, et particulièrement redresser et embellir les chemins en faveur du trafic. »

Barthélemy de Laffemas :
« Joindre les deux mers ensemble et en rendre la navigation facile »

Ce qui se fait déjà pour développer l’industrie de la soie

« L’établissement du plant des mûriers et art de faire la soie en France, avec l’entreprise de toutes sortes de manufactures d’icelles et des plus excellentes, que les Français étaient contraints aller quérir hors du royaume, et de transporter plus de six millions d’écus à cet effet par chacun an, sans retour d’aucune marchandises ni commodités que de musc et senteurs, affiquetz de luxe, et toutes sortes de poisons de corps et d’esprit ;

Lequel établissement commence à fleurir et réussir au contentement d’une infinité de gens de bien et d’honneur, dès l’an passé 1603, dans les généralités de Paris, Orléans, Tours et Lyon, et pour la présente année au gouvernement du Poitou, sous la faveur et sage permission de monseigneur de Rosni [Maximilien de Béthune, duc de Sully], et dont les profits sont prêts à recueillir dans peu d’années par l’abondance des feuilles de mûriers, qui ont été et seront plantés et semés en nombre infini, et doivent précéder et s’accroître pour la nourriture des vers [à soie], que s’en fera après sans aucune dépense, si ledit établissement n’est interrompu par défaut de continuer ou par la malveillance des envieux ennemis du public.

Continuer l’effort afin de ne pas échouer comme les rois précédents

« (…) Aussi que c’est chose promise et contractée par Sa Majesté avec les entrepreneurs dudit établissement qu’il se continuerait par trois diverses années consécutives pour se perpétuer, sans que jamais il en puisse advenir comme du temps des Rois ses prédécesseurs, Loys XI, François 1er et Henry II, qui l’ont entrepris sans le pouvoir faire réussir, par faute de continuer. Ayant aussi le Roi, seul entre tous sesdits prédécesseurs, cette divine remarque, et qui le fait vraiment approcher plus prêt de la Divinité, de ne rien promettre sans le tenir et de ne rien entreprendre sans l’accomplir, comme la guerre, ses bâtiments, et une infinité de ses autres généreuses actions, le démontrent assez, Sa Majesté a prudemment prévu et jugé que, comme ce n’était assez pour ce grand et très riche dessein d’entreprendre le plant des mûriers seul, qui n’y ajouterait l’art de la soie par la nourriture des vers qui se fait facilement des feuilles desdits mûriers, ni ces deux choses ensemble qui n’y surajouterait encore la troisième pour le parfait accomplissement, qui est la manufacture desdites soies et toutes les façons et perfections dont les étrangers prennent tant d’avantage et d’argent sur nous, de même aussi ce ne serait assez de commencer cette entreprise pour un an ni pour deux, si elle n’était continuée la troisième année pour y recevoir sa perfection (…)

Sur les canaux et le développement de la voie fluviale

« Autre entreprise très importante et bien plus hardie, de joindre les deux mers ensemble et d’en rendre la navigation facile de l’une en l’autre, au travers de la France, sans plus passer par le détroit de Gilbatard [Gibraltar], par le moyen d’un canal bien plus facile à faire, entre les deux rivières qui passent l’une de Tholoze en l’Océan et l’autre de Narbonne en la Méditerranée [canal du Midi, réalisé sous Jean-Baptiste Colbert], que celui qui se fait pour joindre les rivières de Seine et de Loire [canal de Briare, dont Sully lança la construction en février 1604], et qui coûte cent quatre-vingt mille écus en trois années [Sully, son conseiller hollandais Bradley et l’entrepreneur Hugues Cosnier projetaient initialement de terminer le canal en trois ans. En réalité, après bien des batailles politiques, il ne fut achevé que sous Richelieu en 1642, Ndlr].

Et l’entrepreneur des deux mers offre caution de joindre la navigation desdites deux mers, par son canal, dans un an pour quarante mille écus seulement, auquel on fera passer et repasser un bateau de quatre pans de large d’une mer à l’autre pour essai et preuve certaine de son dessein, qui est d’y faire passer les navires par après, pour peu de temps et de dépenses davantage qu’on y voudra employer, au respect d’une si belle entreprise, qui serait un grand enrichissement et commodité incroyable en ce royaume.

Métallurgie

« La France abonde de mines et de forges de fer, et de rivières proches pour en faire le transport et trafic aux pays étrangers. Néanmoins il s’y est coulé un abus si grand, depuis les premiers troubles [guerres de Religion], que le commerce en est tellement diminué que nous sommes contraints de prendre du fer des Allemagnes et autres pays étrangers, au lieu de leur en porter, et que tout ce qui se fait du fer de France ne vaut plus rien et se casse bien plus tôt qu’il ne se peut user, d’où procèdent plusieurs grands inconvénients : la mort d’une infinité de gens de guerre entre les mains desquels les armes faites de fer de France se rompent comme verres ; les bateaux et navires en périssent souvent, les clous et barres de fer s’y rompant tout à coup. Les maisons et bâtiments tout de même en durent moins ; les ouvrages des quincailliers, serruriers, maréchaux et autres semblables ouvriers, se cassent au moindre effort, ne s’usent ni durent aucunement, comme ils voudraient et le devraient ; ce qui procède d’un seul point, qui est qu’en ces dites forges on n’y fait plus que du fer aigre au lieu de ce qu’on y faisait auparavant presque tout fer doux, pour ce que le débit est plus prompt et plus facile, à cause que les ouvriers, qui ne devraient employer que du fer doux, qui est plus beau (clair comme de l’argent) et de plus grande durée, n’achètent plus que du fer aigre par extrême avarice et défaut de police, pour ce qu’il est meilleur marché et que leurs ouvrages se rompent incontinent et ne durent point, de façon que pour un de ces ouvriers qui suffisait il y a trente ans, il s’en trouve aujourd’hui plus de vingt bien employés au grand détriment du public (…)

Sécurité alimentaire

« Le ris, qui est une manne du ciel ainsi que les blés, pour ce qu’il peut servir de pain et de viande aux pauvres gens et à tous ceux qui voyagent sur mer, et les nourrir et substanter autant que tous les deux ensemble, s’achète en France fort chèrement, et à la livre, comme le sucre, pour ce qu’il n’y en croît point, et faut porter notre argent aux étrangers pour en avoir. Néanmoins il se présente homme de qualité qui veut entreprendre de le faire croître en France, aussi facilement et promptement quasi que le blé. »

(Extraits du Recueil présenté au Roi de ce qui se passe en l’Assemblée du Commerce , 1604)

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