Jacques Vlamynck, ancien mécanicien de bord du naviplane N500.
En 2014, Karel Vereycken s’est entretenu avec Jacques Vlamynck, ancien mécanicien de bord de l’aéroglisseur naviplane N500« Ingénieur Jean Bertin ».
Pour mémoire, un aéroglisseur est un véhicule évoluant sur coussin d’air, un procédé développé avec grand succès par l’ingénieur Jean Bertin en France dans les années 1960.
D’un côté, pour le transport terrestre à grande vitesse (350 à 400 kilomètres à l’heure), Bertin développa, bien avant l’arrivée du TGV, l’Aérotrain, un véhicule capable d’évoluer au ras du sol guidé par une simple voie en béton en forme de T inversé.
Pour S&P, ce type de transport à grande vitesse, dont le coût total est trois fois moindre que le TGV, reste une idée à défendre.
De l’autre côté, en parallèle, pour évoluer sur l’eau (et/ou sur tout autre terrain accidenté) à des vitesses de 80 à 130 km/heure, les équipes de Bertin développèrent les naviplanes dont il est question ici.
Karel Vereycken avec Michel Rocard en octobre 2013.
Michel Rocard fut un fervent défenseur du transport fluvial et a participé à la création de Voies navigables de France (VNF). Karel Vereycken a réalisé cet entretien en octobre 2013.
Karel Vereycken : Dans la préface d’un petit livre publié en 2011 à l’occasion du 20e anniversaire de la création de Voies navigables de France (VNF) dont vous avez été le géniteur, vous rappelez que depuis votre élection à Conflans-Saint-Honorine, vous avez bataillé sans cesse pour défendre la voie fluviale. Vous pensez qu’il s’agit d’un enjeu majeur pour la France et l’Europe. Pouvez-vous rappeler brièvement les avantages du transport fluvial par rapport aux autres modes de transport ?
Michel Rocard : Il est vrai que mon élection comme maire de Conflans-Saint-Honorine m’a fait découvrir un monde que je ne connaissais pas. J’avais choisi d’aller à Conflans-Saint-Honorine à cause de l’importance de la population ouvrière, c’était un lieu qui avait vocation à être de gauche. La ville était gouvernée par la droite depuis très longtemps parce qu’elle avait grandi vite. C’était une agglomération de paroisses rurales. Puis une grande usine de câblerie téléphonique s’y est installée et il y a eu beaucoup d’ouvriers.
Mais Conflans est une déformation du mot confluent. C’est le confluent de la Seine et de l’Oise. Dès que j’ai été élu, j’ai eu à m’occuper des problèmes de la batellerie, et surtout à découvrir que la batellerie fluviale était en déclin et que ça allait très mal. C’est là que j’ai tout appris en peu d’années, et découvert d’abord que la voie d’eau chaque année perdait un peu de parts de marché dans tout ce qu’il y a à transporter en France, aux dépens de la route principalement, et puis le rail. De plus, le réseau navigable français était immense : c’est le plus grand d’Europe et il doit beaucoup à Colbert, qui était un immense constructeur de canaux, et ensuite à Napoléon Bonaparte puis à la troisième République, sous l’impulsion d’un ministre qui s’appelait Freyssinet.
Le plan Freyssinet, mis en œuvre de 1890 environ à 1907, est un maillage de tous les grands fleuves de France entre eux, mais au calibre des « péniches », un bateau très petit qui peut transporter 400 tonnes au plus.
Ainsi, nous n’avions que les péniches, car depuis 1907 la France n’avait plus rien fait dans ce domaine ! Rien. On a réparé tous les 15 ans une écluse qui menaçait ruine, c’est à peu près tout. La seule opération significative a été faite après la guerre pour mettre au gabarit international, celui des convois poussés de 4000 ou même 5000 tonnes, le canal Dunkerque-Valenciennes pour traiter la sidérurgie.
Entre l’agglomération parisienne et sa puissance, son engin, c’est-à-dire la Seine, une voie d’eau internationale elle aussi, une des principales de France, et le nord, il ne passait rien, sauf des bateaux trop petits. C’était donc de moins en moins rentable.
On a d’abord été harcelés par les professionnels, qui avaient besoin d’aide puisqu’ils vivaient de plus en plus mal, et rappelons qu’à Conflans il y avait le Musée national de la batellerie et les monuments aux morts de cette profession pour les deux guerres, ainsi qu’une bourse d’affrètement, c’est-à-dire un marché des voies d’eau, et puis un internat pour les enfants de bateliers, sans parler d’une fête annuelle appelée « pardon de la batellerie ».
Suite à mes rencontres avec des professionnels (tant artisans que des grandes sociétés), nous avons découvert que rien ne se faisait plus, que l’Office national de la navigation somnolait et n’avait plus de crédits pour entretenir la voie d’eau. On allait vers un drame. Des canaux en voie de destruction ne pouvaient plus bien accueillir les activités de navigation de plaisance fluviale – ils étaient à l’époque 10 à 15 000 milles aventuriers, par rapport à 2-3 millions par an aujourd’hui. C’est un réveil formidable, car VNF a repris en main l’entretien des canaux. Mais nous voulions surtout entretenir les canaux pour améliorer le transport de marchandises.
Car transporter les marchandises par la voie d’eau coûte infiniment moins cher que les autres moyens de transport.
Par rapport à la route, c’est de l’ordre de 15 fois moins cher à la tonne, et naturellement cela pollue infiniment moins, puisqu’un convoi moderne – et il en passe quelques uns par la Seine, mais seulement de Paris au Havre car ils ne peuvent aller ailleurs (sauf jusqu’à Compiègne) – fait près de 4000 tonnes. Ces convois remplacent, si je me souviens bien, 200 camions à 20 tonnes.
Il y avait alors un rêve qui circulait, qui était le canal Rhin-Rhône. On construisait à l’époque un immense chantier, aujourd’hui terminé, le Rhin-Main-Danube : une voie d’eau navigable à 5000 tonnes allant de la mer Noire à la mer du Nord.
C’était un outil tellement puissant qu’il allait décentrer vers l’est, d’environ 200 km, l’infrastructure navigable. Pour la France c’était dangereux, une mise à l’écart d’une certaine façon. C’était en 1979-80. On s’est aperçu qu’il n’existait en France aucun navire pouvant voyager en convoi de 4000 tonnes, que nous n’avions pas l’habitude de voyager la nuit, que nous n’avions pas non plus de radars pour les piloter le long des canaux, et que par conséquent commencer par le Rhin-Rhône revenait à offrir un grand boulevard navigable de Marseille à la mer du Nord aux flottes néerlandaises, belges, luxembourgeoises, suisses et allemandes. La France n’aurait pas été en mesure d’en profiter.
C’est ce qui nous a amené à penser que si la France devait retrouver sa voie d’eau, il fallait construire les navires appropriés, des remorqueurs, qu’elle s’habitue à naviguer à 4000-5000 tonnes. Il faillait apprendre à naviguer la nuit, avec des services constants, etc. Pour cela, il fallait pouvoir transporter de France en France, si j’ose dire. Or, entre les puissantes régions du Nord-Pas de Calais et de Paris, on ne passait pas ! Pourtant, il y avait à transporter des matériaux de construction, du charbon bien sûr, des voitures et dans l’avenir des conteneurs – mais on y pensait déjà – ainsi que des céréales puisque le bassin parisien est la capitale céréalière du pays.
Voilà comment nous sommes arrivés à cette idée, entre les opérateurs professionnels, les sociétés, le Port de Paris et la Mairie de Conflans, mais je n’étais qu’un petit maire à l’époque, je n’étais même pas député, personne ne me connaissait, et cela n’intéressait personne. Mais nous avons signé un accord, en disant que nous allons militer pour un canal Seine-Nord, et relancer la notoriété de la voie d’eau dans les milieux des transporteurs.
Je n’envisageais pas à l’époque de carrière politique nationale, je me contentais, à part mon mandat d’élu local, de mes responsabilités d’inspecteur des finances, seul dans mon coin. Et puis Mitterrand a été élu en 1981 président de la République et m’a nommé dans son gouvernement comme ministre de l’Aménagement du territoire, ainsi qu’un collègue, un communiste, Charles Fiterman, comme ministre des Transports. Celui-ci annonce très rapidement le lancement d’un schéma directeur des transports en France : fer-route. Je lui téléphone, j’implore et arrache une audience tout de suite, et je lui dis : « Comment peux-tu oublier la voie d’eau ! » Et il me répond : « Enfin Michel, tu n’y penses plus, cela ne sert plus à rien, personne n’y croit. » Alors je lui ai fait remarquer que la voie d’eau en Belgique, aux Pays Bas, au Luxembourg, en Suisse et même en Allemagne regagnait des parts de marché. Les camions polluaient trop, il y avait plein d’accidents, et partout la voie d’eau gagnait du trafic, il n’y avait qu’en France qu’elle en perdait. Et puis il y avait l’héritage, tous ces canaux, il fallait tout de même les entretenir, comme itinéraires de plaisance faisant partie du patrimoine. J’arrache donc l’idée qu’il y aura dans le schéma directeur un schéma des voies navigables.
Ce fut là un premier triomphe, encore fallait-il ensuite faire le schéma. Mais le ministre des Transports a été intrigué par l’idée, il a été piqué au jeu. J’ai décidé, en tant que maire de Conflans et en tant que ministre de l’Aménagement du territoire, de me rendre aux réunions de travail. Et j’ai plaidé ce que je viens de vous expliquer, qu’il faut commencer par le Seine-Nord pour réveiller le pays. Et nous avons gagné.
Que répondez-vous à ceux qui disent, comme Jacques Attali, que l’abandon du Seine-Nord serait une chance pour le Havre ?
Jacques Attali est un vieil ami, je respecte beaucoup sa puissance intellectuelle et ses idées, mais il lui arrive quelques fois de parler sans savoir. Le port d’Anvers, le premier d’Europe, est alimenté pour 30 % de tout son trafic par la batellerie interne, par les voies d’eau internes au pays, avant d’arriver à la mer. Le port du Havre ne reçoit par la Seine que 5 % de tout son trafic.
Aujourd’hui, ce qui bloque surtout, c’est le financement. Ne pensez-vous pas que le fait que les derniers projets avaient été conçus en partenariat public-privé, soit une situation où l’Etat est prêt à mettre sa part, mais où les entreprises de travaux publics qui ont le projet ont du mal à obtenir de leur banque un prêt sur 50 ou 60 ans ? Ceci sous prétexte que c’est trop risqué, alors qu’elles prennent des risques considérables sur les marchés de produits dérivés ?
Le rôle des banques dans le financement de l’économie réelle dépasse de très loin la voie d’eau, c’est une évidence. Mais avant d’arriver au problème de financement, il faut déjà dire que le choix de faire un schéma directeur de la voie d’eau, puis celui de donner la priorité à Seine-Nord, puis celui de fabriquer l’outil pour les faire, qui n’existait pas lorsque je suis devenu premier Ministre. La création de Voies navigables de France a été décisive, c’est elle qui a réveillé tout le dossier, qui a fait l’étude du tracé. Il y a sur papier 15 ou 20 ans de travail derrière tout cela.
VNF a fait preuve d’un dynamisme et d’un enthousiasme, il y a maintenant un nouveau corps d’ingénieurs qui aime ça, qui y croit. Mais de toute façon, pour revenir au financement, il y a un dernier élément du dossier qui n’est pas encore bouclé, pour lequel la France est en discussion avec l’UE, ou plus précisément la Commission européenne, pour qu’elle prenne une grosse part du financement, parce que dans les Grands travaux annoncés par Jacques Delors, qui sont morts depuis parce qu’on n’a pas fait grand chose, il y avait déjà Seine-Nord.
Tous les pays d’Europe sauf nous utilisent la voie d’eau, même la Suède travaille beaucoup sur ses canaux, dans le sud du pays, beaucoup plus que nous. Il n’y a qu’en France où la voie d’eau a disparu des cervelles. Elle n’est plus dans les mémoires, on l’a oubliée. Sauf pour le réveil de VNF, il n’y a plus d’ingénieurs qui rêvent d’une carrière dans le domaine de la voie d’eau.
Un autre exemple : il est difficile de gérer le fret ferroviaire, ce n’est pas une activité commode, sauf pour les trains complets, où on fait de l’argent. Mais le rassemblement des petits colis, c’est difficile à faire. La Bundesbahn en Allemagne, comme la SNCF en France, essaie de se débarrasser de son fret ferroviaire. Mais la Bundesbahn le fait principalement par la voie d’eau, et la SNCF, cruellement, ou stupidement, en fait, et je veux le dire violemment car il s’agit d’un crime écologique, le renvoie vers la route.
Je pense qu’avec son réveil, avec une augmentation de moitié du trafic depuis son point le plus bas au cours des années 1990, la voie d’eau a repris sa place. Et le canal Seine-Nord a pris sa place dans la tête des élus des communes situées tout au long de son parcours, ainsi que dans celle des chambres de commerce et de l’industrie. Ils ont réfléchi, ils l’ont intégré, et les projets mûrissent.
Or, intensifier, continuer ce retour de la France vers la voie d’eau, c’est essentiel pour transporter moins cher, pour être plus écologique, et pour la rationalisation de notre économie en général. C’est une évidence. Alors qu’on s’est mis à écheniller tous les projets un peu partout à cause de la crise, pour des raisons budgétaires, personne n’a nié l’intérêt du projet. Il est maintenant mentalement gagnant. Je pense qu’on va le sauver, même si on ne le fait pas avec toutes les dimensions, tous les accessoires prévus par la première version des VNF.
Ne pensez-vous pas qu’au final nos économistes soient très mauvais, lorsqu’ils se montrent incapables de montrer la rentabilité sur le long terme, alors qu’ils arrivent à le faire, en termes purement financiers, pour le court terme ? Colbert, qui pensait en termes d’aménagement du territoire (comme Freyssinet, ajoute Rocard) était mieux en mesure de voir le profit sociétal des grandes infrastructures…
Ils étaient effectivement beaucoup plus capables de le visualiser et de le voir, mais peut-être pas capables de le calculer. Une de mes colères, c’est de découvrir que le fameux taux d’actualisation – vous savez que les financiers d’investissement, les puissances publiques, les banquiers ont un outil pour calculer le temps, qui s’appelle le taux d’actualisation, qui résume par un coefficient le temps qu’il faudra pour qu’un investissement soit rentable, ou s’il ne le sera pas. Or, on a calculé le taux d’actualisation du canal Seine-Nord, comme on le fait pour tous nos autres projets, sur 30 ans ! C’est complètement idiot ! Seine-Nord va tenir 2 ou 3 siècles, sinon davantage, il sera presque définitif !
Je trouve disconvenant (et encore je mesure mes mots) que le corps d’ingénieurs n’ait pas trouvé un instrument de calcul différent. Un calcul à 30 ans n’avait pas de sens, tout bonnement. Et calcul pour calcul, il fallait faire un effort de méthodologie pour inventer l’outil, avec un taux d’actualisation, probablement, sur 100 ou 150 ans. Et là je suis sûr que Seine-Nord passe.
Pour conclure, dans une de vos émissions, vous dites que vous piquez souvent des coups de (saine) colère pour faire avancer les dossiers. Et nous souhaitons que vous continuiez à vous mettre en colère pour de bonnes raisons, et pour faire avancer le canal Seine-Nord, et pour couper les banques en deux !
Vous êtes gentil, j’en ai fait déjà beaucoup, mais je crois que Seine-Nord est gagnant, tous ceux qui y touchent n’ont plus envie de l’enterrer, ils ont compris. Mais nous devons rester vigilants.
With Paskovic, of the Danube Propellor Association
In 2013, at the World Canal Conference in Toulouse, France, Karel Vereycken interviews Serbian, Chinese and Italian experts and historians on the important role of canals.
Interview par Karel Vereycken du Professeur Eduardo GREAVES, spécialiste en physique nucléaire à l’Université Simon Bolivar de Caracac au Vénézuéla. La discussion porte sur les enjeux pour l’humanité du développement des réacteurs nucléaires de 4e génération utilisant le thorium et pouvant substituer les combustibles solides actuels par des combustibles liquides bien plus sûrs et plus performants.
Karel Vereycken : Bonjour à tous. Aujourd’hui nous sommes très honorés d’avoir dans notre studio de Clichy un invité exceptionnel, le professeur et physicien nucléaire vénézuélien Eduardo Greaves.
Avant d’aborder le sujet que l’on veut traiter aujourd’hui, c’est-à-dire le nucléaire du futur, sur lequel M. Greaves travaille, je voudrais présenter quelques éléments sur sa vie afin que vous sachiez qui il est, d’où il vient et ce qu’il fait.
D’abord, pour ceux parmi vous qui pensent qu’il est terrible de vieillir, je vous signale que le professeur Greaves a 70 ans depuis le mois dernier, qu’il comptait se rendre en Chine pour travailler là-bas avec l’Académie des sciences sur les réacteurs à sels fondus, associés au thorium. Malheureusement, cela ne pourra pas se faire dans l’immédiat.
Actuellement il travaille à l’Institut de physique nucléaire (IPN) d’Orsay, y compris sur ces réacteurs de IVe génération. On y reviendra en détail.
Le professeur Greaves a été formé à la physique nucléaire aux Etats-Unis et en Angleterre. Il fut professeur invité dans un grand nombre de pays et enseigne depuis trente ans à l’Université Simon Bolivar de Caracas, au Venezuela. Dans son pays, il a fondé la Société vénézuélienne de physique nucléaire ainsi que le Laboratoire de physique nucléaire de l’Université Simon Bolivar. Ancien expert de l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) de Vienne, Il a écrit plus d’une centaine de rapports techniques et scientifiques.
Ma première question est une question, tout compte fait, assez banale : qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser au domaine de la science nucléaire ?
Eduardo Greaves : Dès le début, j’ai eu un intérêt pour la science, enfant, je pensais devenir astronome. Lors de mes études secondaires je me suis passionné pour la science, en particulier les fusées et par la suite la physique. Dans la physique, c’est la physique nucléaire qui m’a attiré, et depuis lors je me suis concentré sur ses applications.
KV : Pourquoi pensez-vous que la science nucléaire soit si importante pour l’humanité et son avenir ?
EG : A l’heure actuelle, l’humanité doit affronter des problèmes énormes. La consommation énergétique croît de 2,3 % par an. Cela double la consommation d’énergie tous les trente ans. Aucune autre source est capable de fournir cette masse d’énergie. Il faut s’appuyer sur le seul savoir dont on dispose aujourd’hui pour produire des quantités massives d’énergie. C’est la physique nucléaire, l’énergie nucléaire, c’est la seule voie.
KAV : Certaines élites financières dans le monde, y compris la monarchie britannique, promeuvent une idéologie verte, malthusienne, afin de réduire la population mondiale. Ils s’opposent à l’énergie nucléaire parce qu’ils craignent que cela développe l’humanité.
EG : Je pense que c’est une attitude complètement erronée. L’énergie nucléaire, avec les réacteurs à sels fondus (RSF), peut fournir une forme d’énergie beaucoup moins onéreuse. Mise en œuvre à l’échelle mondiale, elle permettra de favoriser le développement, en retour, le développement élèvera le niveau de vie des populations. Avec l’augmentation du niveau de vie, le taux de croissance démographique décroît, cela conduira probablement à un tassement de la croissance démographique. Si l’on n’arrive pas à cela, nous serons confronté à d’ énormes problèmes. Donc je pense que de toute façon, l’énergie sera nécessaire.
KV : Dans notre mouvement, avec Cheminade et LaRouche, nous pensons que les humains devraient tendre, à l’image de l’univers, à maîtriser des formes d’énergie de plus en plus denses. La transition énergétique que nous voulons, ne consiste pas à revenir en arrière mais à aller de l’avant en maîtrisant des formes d’énergie plus avancées et à « sortir » du bois, du charbon, du pétrole, du gaz et d’autres formes d’énergie moins denses. Il reste encore un bout de chemin avant de disposer de l’énergie de fusion nucléaire, c’est pourquoi nous estimons que les réacteurs de IIIe et IVe générations, qu’il s’agisse des réacteurs à neutrons rapides (RNR) ou de RSF au thorium, sont très importants.
La quantité de thorium nécessaire pour fournir l’énergie consommée tout le long d’une vie se tient dans la paume d’une main.
EG : Absolument. L’énergie nucléaire est la forme d’énergie la plus compacte connue à ce jour ; la combustion d’un kilogramme d’uranium ou de thorium représente l’équivalent de 1000 tonnes de charbon ! Une fois retraité, ce kilogramme de combustible ne produira que 30 grammes de déchets nucléaires. On doit donc aller vers cette forme d’énergie compacte, très puissante et capable de nous fournir l’énergie dont on aura besoin pour l’avenir.
KV : Au colloque [Le nucléaire du futur, 22 novembre 2012, Paris] où nous nous sommes rencontrés à Paris il y a quelques semaines, le prix Nobel de physique nucléaire Carlo Rubbia a dit que pour relever le défi du nucléaire de quatrième génération, on aura besoin de deux révolutions : la première serait de remplacer le cycle actuel du nucléaire, qui à partir de l’uranium naturel produit de la chaleur, des radiations et, comme déchet, du plutonium, par le cycle thorium/uranium. C’est la première révolution à réussir. Le deuxième défi, a dit Rubbia, sera d’utiliser les combustibles, non plus sous forme solide, mais sous forme liquide, car ceci aura toutes sortes d’avantages.
EG : Oui, je suis totalement d’accord avec Carlo Rubbia. D’abord, le thorium a des avantages très importants, en particulier une faible production d’actinides mineurs à vie longue, cela veut dire moins de déchets nucléaires. Ensuite, absence de toute production de plutonium, un enjeu pour la prolifération d’armes nucléaires. Ces deux aspects majeurs sont à l’avantage du thorium.
KV : Quelle quantité de thorium existe-t-il dans le monde ?
EG : Il y en a beaucoup, aussi bien dans le monde qu’au Venezuela, il existe chez nous un gisement énorme qui fait du Venezuela le 4e ou 5e pays en termes des ressources mondiales. Mais pour l’instant, tout cela est mis de côté, il existe beaucoup de thorium, partout, dans beaucoup d’endroits. L’autre point —une révolution majeure— c’est, grâce aux réacteurs à sels fondus, d’utiliser à la place combustible solide, un combustible liquide, c’est vraiment un enjeu à prendre au sérieux. C’est très difficile, car depuis longtemps les physiciens, y compris les physiciens nucléaires, sont ignorants sur cette question, voila l’un des problèmes majeurs. Cette révolution doit avoir lieu si l’on veut aller vers des formes améliorées d’énergie nucléaire par rapport à celles dont on dispose aujourd’hui.
KV : Ce qui frappe, c’est que des pays qui disposent déjà de l’énergie nucléaire ne montrent pas beaucoup intérêt au développement du nucléaire du futur, alors que des pays relativement nouveaux dans ce domaine, notamment la Chine et peut-être aussi le Venezuela, pourraient sauter directement de la IIe à la IVe génération. J’ai vu que la Chine investit actuellement 350 millions de dollars pour faire travailler quelque 500 scientifiques sur les RSF dans la décennie a venir. En France, nous avons à peine six experts, sans budget ! On ne leur donne que des ordinateurs…
EG : Oui.
KV : Ils font un travail excellent, mais… Vous m’avez également parlé du Japon qui développe le concept du mini-FUJI. Expliquez-nous.
EG : Récemment, en décembre de l’année dernière, Kazuo Furukawa est décédé. Lui et d’autres scientifiques japonais ont développé le concept du réacteur FUJI. C’est un réacteur à sels fondus basé sur un réacteur américain qui a fonctionné aux Oak Ridge National Laboratories pendant quatre ans avec grand succès. Ils ont mis au point le design du réacteur sans le construire, pour l’instant. Il s’agit d’une série qui commence avec le mini-FUJI, qui est un réacteur de 10 MW, ensuite le FUJI, qui peut brûler de l’uranium 233, de l’uranium 235 ou du plutonium 239. Ainsi, il peut brûler du plutonium qu’on récupère actuellement des armes nucléaires ; cette série de réacteurs brûlerait nos déchets actuels. Dans trente à trente-cinq ans, un nouveau type de réacteur, l’Accelerated Molten Salt Breeder (RSF surgénérateur) commencerait à produire le combustible pour ces réacteurs. C’est tout un plan proposé par les collaborateurs de Furukawa et de nombreux scientifiques japonais.
KV : Donc le Japon et la Chine prennent cela vraiment au sérieux, comme perspective d’avenir.
EG : Je pense que la Chine prends les devants. Car au Japon, c’est le même problème qu’ici en France ou dans plusieurs autres pays nucléaires. Ils sont fixés sur leurs technologies et ils ne veulent pas essayer quelque chose de nouveau.
KV : Vous avez également un plan pour construire un petit réacteur de recherche à sels fondus au Venezuela, afin de former une nouvelle génération de scientifiques.
EG : C’est un projet très modeste mais c’est extrêmement prometteur. On aimerait utiliser notre dispositif, conformé comme un irradiateur et le transformer en prototype de RSF qui n’utilisera pas, pour l’instant, de sels fondus, mais du combustible à température ambiante, soit aqueux, soit sous forme de liquide ionique. Il aura zéro puissance et une réactivité très faible, mais aura toutes les caractéristiques d’un réacteur à combustible liquide. Ce dispositif sera essentiellement utile à la recherche, à la formation de toute une génération de nouveaux scientifiques dans cette technologie et aussi pour tester les modélisations produites par les ordinateurs et dont il faut s’assurer qu’elles marchent réellement. Nous espérons que ce projet sera financé grâce à l’industrie pétrolière et grâce à des collaborations entre différentes parties du monde.
KAV : Alvin Weinberg, à l’époque un des grands patrons des laboratoires américains d’Oak Ridge aimait citer un collègue qui lui disait un jour : « la seule façon de savoir si un réacteur marche ou pas, c’est de le construire ! »
EG : C’est vrai.
KV : Car il faut alors résoudre les problèmes dans le monde réel. Il serait également utile que vous nous disiez, en tant qu’enseignant, ce qui peut être le plus inspirant. Quand vous enseignez la physique nucléaire, est-ce que vous avez une méthode, ou une stratégie particulière, pour réveiller la jeune génération ? Beaucoup de jeunes ne savent même pas s’ils sont pour ou contre l’énergie nucléaire puisqu’ils n’ont pas la moindre idée de ce dont il s’agit. Comment les jeunes réagissent au Venezuela ?
EG : Je tends à transmettre ma passion pour la science. Ma plus grande récompense, c’est quand ces étudiants réussissent pleinement. J’ai de nombreux cas. Par exemple, j’ai envoyé l’une de mes élèves à une conférence, elle a fait une présentation sur sa licence et le public a cru qu’elle présentait sa thèse de doctorat. Voila une belle récompense !
En 2011 et 2013, Karel Vereycken s’est entretenu avec Maître Hélène Féron-Poloni, une avocate engagée dans la défense des victimes des « emprunts toxiques » et autres pratiques emblématiques des grandes banques envers les collectivités et les citoyens.
Herri Met de Bles (vers 1500-1560), Paysage avec saint Jérôme, Musée provincial, Namur.
Jusqu’au 14 janvier2013 au Palais des Beaux Arts de Lille, on pourra admirer l’exposition internationale intitulée « Fables du paysage flamand au XVIe siècle » réunissant une centaine d’œuvres de maîtres flamands, prêtées par plus d’une quarantaine de musées européens.
Si Jérôme Bosch et Pieter Bruegel l’ancien ne sont pas des noms inconnus en France, le grand public découvrira, en se familiarisant avec les œuvres de Joachim Patinir, Herri Met de Bles, Cornelis Metsys, Abel Grimmer, Jan Mandijn, Gilles Mostaert ou Kerstiaen de Keuninck, le vaste environnement intellectuel, spirituel et culturel dont Jérôme Bosch et Pieter Bruegel l’ancien n’ont été que les artistes les plus accomplis.
Les spectateurs s’arrêteront devant ces tableaux, fascinés, essayant de décrypter ces images qui nous paraissent « fantastiques » car elles sont le fruit d’une culture et d’un imaginaire chrétien, presque disparus aujourd’hui. Qu’avons-nous à faire aujourd’hui, bon Dieu, de ces histoires de paradis et d’enfer, ou des tentations de saints dans les déserts ?
Et pourtant, quelle puissance évocatrice ont chez nous ces métaphores picturales monstrueuses, ces scènes de Paradis où mandragores et lézards viennent hanter les images de la beauté terrestre, ces jardins des délices où l’homme finit par crouler sous les objets de son désir, ces enfers où les flammes de ce qu’il a trop aimé le consument de leur feu éternel. A croire que si les histoires de la Bible sont désuètes, tel n’est pas le cas du message universel véhiculé par ces artistes quant aux valeurs qui déterminent le chemin de notre vie, qui nous renvoie, lui, à notre propre image, dans une société où tout est devenu objet de consommation.
Ainsi, ces paysages flamands, dont une certaine critique prétend que les références à la religion seraient purement symboliques, les artistes n’ayant plus d’autre intérêt que la représentation réaliste de la nature, sont, au contraire, des œuvres où la tension entre éléments philosophico-religieux et nature est conçue pour provoquer une réflexion profonde sur le bien et le mal, sur la vie contemplative et la vie active, sur la nature de l’homme et de l’univers.
Saluons le fait que les organisateurs de l’exposition n’ont pas hésité à aborder le fond philosophique et religieux de ces œuvres. Alain Tapié, conservateur en chef du patrimoine au Palais des Beaux-Arts de Lille, a rendu justice à Erasme de Rotterdam, ce « peintre malgré lui », en constatant à quel point l’esprit d’une de ses œuvres, celle où il se prépare à la mort en examinant le chemin de sa vie, « ressemble au sentiment du paysage flamand au XVIe siècle, dans sa dynamique comme dans son contenu ».
Richard Falkenburg avait déjà souligné l’omniprésence, dans ces paysages flamands, de la métaphore du sermon du Christ sur la montagne, sur « la large porte qui est le chemin aisé conduisant à la perdition, et la porte étroite, le chemin difficile qui conduit au salut éternel ».
Enfin, Michel Weemans, professeur à l’Ecole nationale supérieure d’art de Bourges et l’un des commissaires de l’exposition, voit aussi un lien entre l’iconographie de cette époque et le langage imagé des penseurs de la Dévotion moderne, mouvement de réforme spirituel aux Pays-Bas qui est à l’origine de la Renaissance en Europe du Nord. Et notamment, les apports de l’un des fondateurs de ce courant, Gerard Zerbold de Zutphfen, dans son traité Des ascensions spirituelles, où il compare le cheminement de l’âme humaine à l’ascension d’une montagne vers la porte ouvrant la voie au salut. Une invitation à la réflexion sur ce que doit être la mission de l’homme dans ce temps de crise qui appelle à une nouvelle Renaissance.
Le Saint-Jean de Jérôme Bosch frappé d’acedia ?
On peut regretter que personne n’ait jamais tenté d’expliquer du point de vue de l’hypothèse supérieure ce que représente l’influence de la Dévotion moderne, le magnifique tableau de Jérôme Bosch qui honore l’exposition de Lille.
Bien que le tableau ci-dessus soit intitulé Saint Jean Baptiste en méditation (Madrid), une comparaison avec le Saint Jean peint par Hans Memling dans le Diptyque de saint Jean et sainte Véronique de la Pinacothèque de Munich (cliquez sur l’image pour l’agrandir), nous permet de croire qu’il s’agit en réalité d’un Saint Jean l’évangéliste pointant sans conviction en direction d’un agneau. Si ce dernier est généralement l’attribut de Saint Jean-Baptiste, ici il incarne le sacrifice qu’on attend de toute personne souhaitant vivre à l’image du Christ.
Chez Bosch (ci-dessous), on se demande si le Saint voit ou a envie de voir l’agneau. Jean semble plutôt sous l’effet soporifique d’une plante qu’on identifie comme la mandragore, symbole des plaisirs terrestres. Ainsi, il paraît gravement affecté d’une maladie qui ravageait l’univers monastique de l’époque du peintre : l’acedia, ce sentiment de lassitude qui anéantissait la volonté des individus, les rendant inaptes à tout véritable amour pour Dieu, le travail et l’humanité.
L’acédie, qui figure explicitement parmi les sept péchés capitaux chez Bosch, fut glorifiée ultérieurement comme une vertu par les Romantiques et rebaptisée spleen ou Mélancolie.
Or, pour la Dévotion moderne dont Bosch était proche, travail pour la société et méditation personnelle alternaient et formaient le tout cohérent d’une « Vie Commune ». Car contrairement à notre vision contemporaine imprégnée d’orientalisme, la méditation n’était ni passivité ni retrait du monde, mais « rumination » active, travail de mémoire et de remise en question.
D’ailleurs, dans ses tableaux, Bosch ne cherche jamais à « représenter » le mal ou le bien de façon formelle mais préfère, dans un dialogue socratique, nous lancer une image à la rétine nous obligeant à ruminer nos consciences, en bref à bannir en nous l’oisiveté et le désespoir.
Film de Lech Majewski, avec Rutger Hauer, Charlotte Rampling et Michael York. Sorti en France le 28 décembre, sortira en Belgique le 29 février 2012.
L’énorme tableau (1,7 m sur 1,24 m) ou, pourrait-on dire, miniature géante (500 personnages), sur lequel s’appuie ce film, appelé Le Portement de Croix, a été exécuté en 1564 par Pierre Bruegel l’ancien au moment où l’Empire espagnol, sous prétexte de combattre les hérétiques, impose une austérité sanguinaire à une Flandre peuplée et prospère.
En réalité, en 1557, l’Empire des Habsbourg et ses banquiers, les Fugger d’Augsbourg, sont en faillite et l’Espagne subit un défaut souverain. En dépit de tout l’or tiré d’Amérique du sud et de l’envoi du Duc d’Albe, elle le sera de nouveau en 1560, 1575 et 1596.
Ambitieux, le film permet enfin à un public non initié d’apprécier Bruegel dans sa véritable dimension, celle d’un peintre engagé et politique fréquentant à Anvers la Schola Caritatis (Huis van Liefde), un cercle d’humanistes érasmien autour de Hendrick Niclaes, de l’imprimeur tourangeau Christophe Plantin ou encore des grands cartographes Ortelius et Mercator.
Pierre Bruegel l’Aîné, Le portement de croix, 1564, Kunsthistorisches Museum, Vienne.
Acte de résistance, le tableau met en scène les Rhoode rox, des gendarmes mercenaires espagnols en tunique rouge, véritables SS au service de l’occupation espagnole. Et paradoxalement, c’est bien au nom de la défense de la « vraie religion » qu’ils conduisent le Christ vers le Golgotha pour sa mise à mort.
En 1999, lors d’un entretien, le critique d’art et fin connaisseur de Bruegel Michael Francis Gibson, co-auteur du script du film avec le peintre symboliste, photographe et réalisateur américano-polonais Lech Majewski, m’avait confié que pour Bruegel, « le monde est vaste », car il englobe « tout ce qui existe de la petite enfance jusqu’à la vieillesse ; du jeu de l’enfant jusqu’aux plus abominables tortures. Il y a une juxtaposition des deux. C’est pour ça que je suis tellement frappé par ce groupe qui s’avance vers le Golgotha dans le tableau Le portement de croix. On y voit un grand garçon qui chipe le bonnet d’un petit enfant qui tente de le reprendre. Et juste à côté, on prépare la mise à mort des malheureux qui vont monter vers le Golgotha. »
Le film, en faisant appel à cette même méthode de composition fondée sur la mise en valeur des oppositions, donne magnifiquement vie à une douzaine de personnages du tableau. Ajoutez à cela des effets spéciaux d’une grande qualité esthétique, et c’est la philosophie même du peintre qui nous est rendue accessible.
Le problème du symbolisme
Cependant, on est en droit de s’interroger sur certaines interprétations symbolistes du producteur qui finissent par empoisonner ce qui autrement aurait pu être un film encore plus grandiose. Reprenons l’interprétation de certains éléments du tableau.
Une polarité formée par deux éléments qui ne font qu’un : l’énorme rocher à l’arrière-plan sur lequel triomphe un moulin, et un colporteur assis au premier plan, tournant le dos au spectateur (Détail du tableau Le Portement de Croix).
S’il est certain que le spectateur doit vraiment chercher la figure du Christ – pourtant au centre de l’œuvre, à la croisée des diagonales – ce qui frappe avant tout, et il s’agit là d’une des clés majeures pour la compréhension de l’œuvre, c’est la polarité formée par deux éléments qui ne font qu’un : l’énorme rocher à l’arrière-plan sur lequel triomphe un moulin, et un colporteur assis au premier plan, tournant le dos au spectateur.
C’est surtout dans l’œuvre de Joachim Patinir (1480-1524), un peintre évoluant dans le cercle des amis d’Erasme à Anvers, qu’on retrouve d’énormes rochers dressés comme des menhirs et les attributs des colporteurs.
Le professeur Eric De Bruyne [1] a démontré de façon très convaincante que le colporteur, notamment celui qu’on admire sur les volets fermés du Char de foin de Jérôme Bosch, porte un concept hautement philosophique forgé par saint Augustin et remis à l’ordre du jour par les Frères de la vie commune : celui de l’âme humaine qui, pour se détacher des biens terrestres, par un effort de volonté personnel, s’efforce de pérégriner (se détacher) sans cesse. A contrario, l’attachement aux biens de ce monde était considéré, non sans raison, comme ce qui conduisait fatalement l’homme au péché et donc à sa perte.
A cela s’ajoute le fait que Patinir, avec bien d’autres, fera fleurir ad infinitum la métaphore du rocher, métaphore de « la juste voie » sur laquelle chaque croyant, par choix personnel, doit s’engager. Ce choix, souvent difficile, il le représente par un sentier de montagne. Ainsi, chez bien des peintres, c’est par simple déclinaison iconographique que le rocher devient symbole de vertu. [2]
Or, le film suggère que le colporteur, détaché de sa relation avec le rocher-moulin, n’est qu’une simple référence au protestantisme. Ensuite, le narrateur affirme d’une façon assez sommaire que Bruegel a substitué l’image traditionnelle d’un Dieu au ciel par un être humain, en l’occurrence le meunier. Sur ce dernier point, rien n’est faux dans les faits. Reste alors à se mettre d’accord sur l’intention que Bruegel voulait exprimer par une telle métamorphose. A partir de la Renaissance, apprend-on à l’école, l’homme a pris la place de Dieu… Exit toute transcendance ? Ou s’agit-il d’une espèce de « grand architecte » en charge des vastes rotations cosmiques de l’univers que rien ne puisse arrêter, comme le suggère le film ?
Pour notre part, en tenant compte de la « philosophie du Christ » qui animait les érasmiens de l’époque et de la polarité colporteur/meunier que nous venons d’aborder, il nous semble que Bruegel affirme ici qu’une société qui, comme le faisait l’Empire espagnol à l’époque, porte aux cieux le meunier (à l’époque l’archétype de l’usurier, aujourd’hui on dirait la City et Wall Street), porte en elle la mort qu’elle inflige ici à ses sujets et au Christ en personne ! Pire encore, aveuglé par le moulin, le spectateur lui aussi, perd de vue le Christ.
Les proverbes flamands et néerlandais ne sont pas vraiment tendres pour le meunier. Vivant aux abords des villes et travaillant souvent de nuit, à part d’être accusés de pratiquer le droit de cuissage, les riches meuniers de l’époque sont estampillés de voleurs, escrocs, usuriers, fous, spéculateurs, affameurs du peuple, séducteurs et autres noms d’oiseaux.
Deux proverbes soulignent cette réputation : « Cent boulangers, cent meuniers, cent tailleurs : trois cents voleurs » et « tous les meuniers ne sont pas des voleurs ». Une chanson anversoise de 1544 met, elle, l’accent sur la débauche du meunier : « Sans vent, il pouvait moudre avec son moulin, (…) et deux fois plus vite avec la fille. » Dans la Farce du meunier de Bredero (1618), un meunier qui se réjouit à l’idée d’une relation extraconjugale, est si ivre qu’il ne se rend même pas compte qu’il fait, par inadvertance, l’amour avec sa propre femme !
Un article du Kroniek van de Kempen de 1982 estime que « du meunier, on attendait l’honnêteté absolue.
Pieter Bruegel l’ancien, détail de la Gula (la gloutonnerie, 1557), un dessin de la série des sept péchés capitaux.
Cependant, il portait souvent le nom d’escroc et voleur de blé. Il était notamment dans la position où il pouvait escroquer les paysans et le raisonnement était que l’occasion faisait le voleur. Dans les vieilles chansons, poèmes et farces, le meunier apparaît souvent comme un séducteur, un briseur de couples et un escroc. »
Bruegel lui-même, dans la Gulla (la gloutonnerie), un dessin de la série des sept péchés capitaux, nous montre un moulin-homme (ci-contre). Les paysans lui apportent des sacs de blés qui sont engloutis par la bouche de cette créature, ici la porte du moulin. Ce moulin n’est que la métaphore d’une gloutonnerie et d’une cupidité toute financières. Il est par ailleurs surmonté d’un hibou, en Flandres et en Espagne symbole de l’esprit maléfique, car capable d’opérer dans l’obscurité de la nuit. Rappelons aussi que Don Quichotte part en guerre contre des moulins à vent qu’il confond avec des géants maléfiques.
Pour conclure, constatons que le film se cherche une fin. Alors que, suite à la Crucifixion du Christ, la foudre aurait pu immoler ce moulin maudit, aucune justice divine ne vient nous conforter et, après avoir permis à une poignée d’individus d’avoir pris conscience de la réalité, la vie, comme le moulin… continue. Philosophiquement, cette fin est tragique, car qui peut croire que Bruegel, dont les proches organiseront quelques années plus tard la révolte des Pays-Bas, en 1572, se serait contenté d’être le simple témoin de son époque ? Saisir l’inévitable tragique et le délicieux comique de la vie quotidienne devient une mauvaise plaisanterie si elle conduit à l’impuissance et au renoncement.
NOTES:
[1] Dr Eric de Bruyn, De vergeten beeldentaal van Jheronimus Bosch, Adr. Heiners Uitgevers, ’s Hertogenbosch, 2001.
La présence des corbeaux est liée à une croyance selon laquelle tant que les corbeaux restent près de la Tour, l’Angleterre sera protégée de toute invasion.
Charles II, alors roi d’Angleterre au XVIIe siècle, décréta qu’au moins 6 corbeaux devaient être gardés à la Tour à tout moment, afin d’éviter les catastrophes. Une mauvaise idée selon son astrologue John Flamsteed. Incommodé par les corbeaux dans ses travaux d’observation du ciel, il se plaint au roi, qui décida de les abattre. Mais, le roi s’avisa lorsqu’on lui déclara que sans ces oiseaux dans la Tour, la Tour de Londres s’effondrerait avec son royaume. C’est alors qu’il décréta que les corbeaux devaient être protégés. Tradition qui perdure encore de nos jours.
Afin d’éviter que les corbeaux ne s’échappent de la Tour de Londres, leurs ailes ont été taillées, ce qui rend impossible toute fuite. On peut les apercevoir, en plein air, près de la tour Wakefield, car leurs appartements se trouvent à proximité. Vous rencontrerez, probablement aussi, le Ravenmaster, c’est à dire le maître des corbeaux, chargé de prendre soin de ses petits protégés, en les soignant et nourrissant.
Un rôle très sérieux puisque, une autre croyance veut que si les deux corbeaux de la Tour de Londres venaient à disparaître, cela annoncerait la fin de l’actuelle famille royale et la ruine de la Grande-Bretagne. C’est pourquoi, lorsque l’un d’eux meurt, on le remplace aussitôt.
Antwerpen, eau-forte de Karel Vereycken, trait, aquatinte, etc.
Antwerpen, croquis préparatoire.
A Antwerpen (Anvers, Belgique), Druoon Antigoon était un géant qui demandait un important péage à tous ceux qui voulaient remonter le cours de l’Escaut. Ceux qui ne payaient pas voyaient leurs mains tranchées par le géant.
Il rencontra un jour un soldat romain, Silvius Brabo qui aurait réussi à le tuer et, pour venger a posteriori les victimes, coupa la main du géant et la jeta dans le fleuve.
Antwerpen, le nom néerlandais d’Anvers signifierait – selon une légende liée à l’origine du nom de la ville – « jeter la main » (« hand werpen »), mais cette étymologie populaire est contestée par les spécialistes, dont certains pensent que le nom d’Antwerpen viendrait plus prosaïquement de aan het werpen qui désigne la jetée d’un port.
En juillet 1656, la Cour suprême de la Hague accorde à Rembrandt (1606-1669) un cessio honorum, une autorisation de mettre lui-même en vente ses biens et ses meubles, les recettes étant partagées entre ses créanciers. Sans tarder, les magistrats se rendent chez lui pour dresser l’inventaire du contenu de sa grande maison dans la Jodenbreestraat, aujourd’hui le Rembrandthuis d’Amsterdam.
Cet inventaire nous révèle l’étendue de la précieuse collection du maître : sculptures, estampes, dessins et peintures de Mantegna, Dürer, Van Eyck, Lucas van Leyden et quantité d’autres grands noms de la Renaissance italienne et flamande dont il est l’héritier spirituel, sans oublier ses propres œuvres.
Démontrant à quel point le sujet était cher à l’artiste, dans l’agtercaemer (salle du fond) qui lui sert de chambre à coucher, l’inventaire relève deux têtes du Christ. Dans la cleyne schildercaemer (le petit atelier), « Een Cristus tronie nae ‘t leven » (Une tête du Christ d’après la vie, c’est-à-dire peint… d’après un modèle vivant).
Cette formulation, on la retrouve également dès la première phrase d’un poème composé par Herman Frederik Waterloos et inscrite sous la fameuse gravure La pièce aux cent florins : « Aldus maalt REMBRANTS naaldt den Zoone Godts na ‘t leeven » (Ainsi l’aiguille de REMBRANDT peint-elle le Fils de Dieu d’après nature).
Après que des générations d’historiens se sont interrogées sur ce paradoxe apparent – comment un artiste peut-il peindre le Christ d’après un modèle vivant ? – l’exposition du Louvre, riche de 85 œuvres, tente de dissiper ce mystère en montrant comment Rembrandt a représenté le Christ, tout au long de sa carrière, ainsi que les artistes qui l’ont influencé, et comment il a été repris par ses élèves.
Les pèlerins d’Emmaüs
Pour y parvenir, telle une composition de musique classique, l’exposition s’ouvre et se clôture par deux tableaux abordant le même thème, celui des Pèlerins d’Emmaüs, dont la figure du Christ occupe le centre. Le premier tableau, qui appartient au Musée Jacquemart André, est peint en 1629, lorsque l’artiste n’a que 23 ans.
Le deuxième, de la collection du Louvre et fraîchement nettoyé, date de 1648, année où se termine enfin la guerre de Trente ans, grâce au Traité de Westphalie mettant fin au règne impérial des Habsbourg. A l’intérieur de cette contrainte, l’exposition réussit avec brio à dérouler le fil rouge du « voyage intérieur » de Rembrandt.
Rembrandt, Les pèlerins d’Emmaüs (1629).
Dans le premier tableau (ci-dessus) sur le thème des Pèlerins d’Emmaüs, on ne voit que de profil la figure imposante du Christ, représenté à contre-jour.
La stupeur d’un pèlerin se lit sur son visage éclairé, tandis qu’un autre en est tombé à la renverse.
Comme dans La résurrection de Lazare ou Le Christ chassant les marchands du temple, le Christ y manifeste avant tout son autorité.
Jusque-là, à part quelques exceptions comme Pieter Lastman, dont Rembrandt, tout comme son ami Jan Lievens, était l’élève, les peintres représentaient un Messie à la beauté glorieuse – doté d’un visage aux traits réguliers, barbu et chevelu, qui, même sur la croix, affichait un air certes dolent mais impeccable.
Quelques exemples de cette iconographie, dont de belles gravures de Dürer ou des œuvres de Mantegna, sont d’ailleurs présents au début de l’exposition. Dès 1631, son Christ sur la croix tranche avec les stéréotypes en vigueur. Alors que Rubens le peint athlétique, le Jésus de Rembrandt est peu musclé, les bras maigres, le ventre un peu gonflé. Martyrisé, il affiche une grimace peu esthétique. C’est bien un être humain qui souffre.
Cependant, s’il s’intéresse à la nature divine du Christ, il n’en oublie pas le caractère humain. Il va multiplier les dessins, à la plume, à la sanguine, du Christ dialoguant avec ses proches, avec Marthe et Marie par exemple. Jésus y est représenté à la fois diaphane et familier. Sans l’auréole esquissée au-dessus de sa tête, on pourrait croire à une scène familiale. Dans un tableau où il apparaît, après sa mort, à Marie-Madeleine qui le prend pour un jardinier, Rembrandt l’affuble d’une pelle.
Jésus, Roi des juifs
Rembrandt, Les pèlerins d’Emmaüs.
Ensuite, véritable tournant historique, Rembrandt, à la tête d’un groupe d’élèves qui travaille dans une belle communion d’idées, commence à faire des portraits de jeunes juifs et de rabbins de la communauté d’Amsterdam, afin de se rapprocher au plus près du visage qu’aurait pu avoir cet homme venu d’Orient.
Dès la Bible, le personnage du Christ réunit tous les paradoxes. N’est-il pas « le Roi des juifs », bien que crucifié par les pharisiens ?
Ensuite, n’est-il pas homme mais fils de Dieu ? Rembrandt nous démontre encore et toujours que pour s’approcher de Dieu, il faut s’approcher de l’humain et l’aimer pour ce qu’il possède de divin en lui, c’est-à-dire l’étincelle de créativité qui l’unit au Créateur.
Rembrandt, tête de Christ.
Pour conclure cette réflexion, la dernière salle offre au visiteur, pour la première fois depuis plus de trois siècles, les sept esquisses du Christ, réalisées d’après un jeune juif et ayant servi à préparer le tableau des Pèlerins d’Emmaüs.
Dans ces études au fond sobre, le Christ porte le même vêtement marron. La lumière illumine son visage, qui prend toutes les expressions, de la douleur au recueillement. Les yeux sont levés, baissés, la tête tourne…
Ici, c’est bien le même visage, aux yeux foncés et aux pommettes hautes du jeune juif, qui apparaît.
Terriblement humain, il n’en est que plus émouvant. Enfin, le Christ s’incarne.
La force et la richesse des rois et princes souverains consistent en l’opulence et nombre de ses sujets. Et le plus grand et légitime gain et revenu des peuples, (…) procède principalement du labour et de la culture de la terre qui leur rend, selon qu’il plait Dieu, à usure le fruit de leur travail, en produisant grande quantité de blés, vins, grains, légumes et pâturages ; de quoi non seulement ils vivent à leur aise, mais en peuvent entretenir le trafic et commerce avec nos voisins et pays lointains.
Henri IV, Ordonnance de Blois du 8 avril 1599
Henri IV (1553-1610)
1610-2010. Il y a 400 cent ans, Henri IV est assassiné par Ravaillac,
dont la main est guidée par des agents de l’Empire Habsbourg.
Conseillé par d’éminents humanistes, tels Philippe Duplessis-Mornay,
Sully ou encore Jacques-Auguste de Thou, le combat contre l’oligarchie
mené par le « bon roi Henri » reste une formidable source d’inspiration
pour aujourd’hui.
Aménager le territoire et élever l’esprit des gens pour les faire
passer de la guerre perpétuelle à la paix par le développement mutuel
exige qu’on se penche sur ce moment décisif de la naissance de
l’Etat-nation France.
En 1589, Henri, roi de Navarre, suite à l’assassinat d’Henri III,
accède au trône de France. Cinq ans plus tard, il rappelle amèrement
que :
Vous savez que lorsque Dieu m’appela à cette couronne, j’ai trouvé
la France non seulement ruinée, mais presque perdue pour les Français.
Les spéculations, les pillages, les profiteurs de guerre, les
conflits religieux et des conditions climatiques dramatiques provoquent
alors des ravages considérables : disettes à répétition, épidémies, six
mille châteaux détruits, neuf villes en ruine, cent vingt-cinq mille
maisons incendiées et un pays croulant sous la dette. Tout est à
reconstruire.
Jusque là, pour tenir, on passe la facture à la population. Ainsi, on
estime que le montant de la « taille », l’impôt royal direct, a doublé
entre 1576 et 1588, passant de 8 à 18 millions de livres. Pourtant,
cette cure d’austérité ne suffit toujours pas à couvrir les dépenses de
l’Etat. Pour y arriver, la France emprunte de plus en plus et la dette
fait plus que doubler, passant d’environ 133 millions de livres en 1588 à
296 millions en 1596, dix fois le montant du budget annuel ! Vu la
misère chronique du peuple, l’impôt ne rentre plus et en 1596 le déficit
public dépasse les 10 millions de livres, environ 30% du budget.
Henri IV et son fidèle conseiller Maximilien de Béthune, duc de Sully (1559-1641),
vont non seulement augmenter les dépenses, mais remettre le pays en
marche : l’Etat embauche des milliers de fonctionnaires (quelle
horreur !) dont le nombre, à peine 4000 sous François Ier, passe à
25000. On dépense aussi des millions dans une politique de grands
travaux destinés à engendrer une relance de toute l’économie nationale :
fortifications, ponts, routes, hôpitaux, écoles, canaux, etc., sans
oublier les millions pour inciter les chefs de la Ligue Catholique à
cesser guerroyer.
Maximilien de Béthune, duc de Sully (1559-1641)
François Bayrou constate qu’Henri IV et Sully « ont réussi à
désendetter le pays de 50% en dix ans. Non seulement le crédit de l’Etat
était parfaitement rétabli mais le roi avait désormais, sévèrement
gardé à la Bastille, un solide trésor de 5 millions de livres et il
disposait par ailleurs d’une réserve de plus de 11 millions de livres.
Mieux, l’exercice de 1611 devait dégager un excédent de 4,6 millions de
livres ».
Cependant, Henri IV et Sully ne sont pas parvenus à ce résultat —
contrairement à ce que croît Bayrou — par une baisse des impôts et des
restrictions budgétaires, mais par une politique intelligente de
dépenses publiques productives.
Comment, en effet, Henri et Sully ont-ils réussi ce miracle —sans
austérité fiscale ni planche à billets— alors que tous nos « experts »
(Medef, BCE, FMI, BRI, ENA, HEC, G20, etc.) continuent à échouer
aujourd’hui ? Leur secret — secret uniquement car banni de
l’enseignement des sciences économiques — est une approche
anti-monétariste combinant une guerre tout azimut aux spéculateurs à une
politique de crédit productif public promouvant la création de
richesses physiques et humaines.
Cette politique « protectionniste » de paix par le développement
mutuel qui met le physique avant le monétaire, démontrera toute son
efficacité pendant la dernière décennie du règne d’Henri IV. En voici
les fondamentaux qui ne représentent pas une addition de mesures, mais
un tout cohérent et dynamique :
En réalité, Sully se méfie beaucoup des officiers de finances (agents
de l’administration locale) qu’il accuse de peu travailler et de
s’enrichir aux dépens du pays. Dans ses mémoires, les Économies Royales, il raconte :
Je vis avec une horreur qui augmenta mon zèle, pour ces trente
millions [d’impôts] qui revenaient au roi [à l’Etat], il en sortait de
la bourse des particuliers, j’ai presque honte de le dire, cent
cinquante millions.
Ainsi, en 1597, 1601-1604 et 1607, il soumet les officiers de finance
à des Chambres de justice créées pour punir ceux qui ont malversé dans
l’exercice de leurs fonctions. Il exige également que le contrôle de
leurs comptes – ordinairement effectué par la Chambre des comptes – soit
d’abord réalisé par le Conseil des finances qu’il dirige. En 1598, pour
couronner sa charge contre l’oligarchie, il fait annuler tous les
anoblissements décrétés depuis 20 ans, ce qui augmente le nombre de
personnes imposables.
2) Guerre à l’usure
Pour les rentes payées par l’Etat dont les intérêts (« arrérages »)
n’avaient pas toujours été versés, Sully agit en trois temps. D’abord,
dès mars 1599, une commission inventorie celles qui ont été souscrites
depuis 1560 et la manière dont elles ont été réglées. Ensuite, une
deuxième commission définit les termes du remboursement dans l’arrêt du
17 août 1604. Tous les arrérages impayés ne seront pas versés ; seuls
seront exigibles les termes qui viendront à échéance à partir du 1er
janvier 1605. Enfin, toutes les rentes sont vérifiées et les taux
d’intérêts revus en fonction de la date et des conditions de l’achat :
celles qui ont été acquises avant 1575 voient leur intérêt abaissé de
8,33% à 6,25% si elles ont été loyalement payées et à 5,55 % voire à 4%
dans le cas contraire ; pour les plus récentes, le taux n’est pas
modifié, sauf si elles sont considérées comme frauduleuses, auquel cas
le taux d’intérêt est diminué à 4%. Ce réaménagement des intérêts de la
dette rencontre l’hostilité des rentiers qui font intervenir le prévôt
des marchands de Paris.
3) Annuler et réduire de la dette
Pour apurer la dette, Sully réussit soit à échelonner les
remboursements soit à les réduire. Ainsi le prince allemand d’Anhalt, au
lieu d’être remboursé, reçoit une rente sur les gabelles (taxe sur la
vente du sel) de France, et l’on propose au duc de Toscane, père de la
Reine, de ne pas verser la dot pour le mariage de sa fille en échange
d’une annulation de l’argent qu’on lui doit. Chaque fois, Sully procède à
une vérification minutieuse des arriérés et des remboursements
réclamés, qui permet une estimation beaucoup plus raisonnable. Il ouvre
ensuite une négociation avec le créancier, lui proposant un règlement
immédiat d’une partie des arriérés en échange de l’abandon d’une partie
de la créance. Souvent menacés de faillite financière si leur débiteur
ne les règle pas rapidement, les créanciers ne peuvent qu’obtempérer.
4) Réforme monétaire
L’émission de monnaie est un monopole royal. Cependant, quand Henri
IV, qui à cette époque refuse de se convertir au catholicisme, accède au
trône, Paris reste aux mains de la Ligue catholique. Ainsi, une
véritable guerre monétaire éclate entre les ateliers parisiens qui
frappent la monnaie, aux mains de la Ligue et ceux créés provisoirement
dans d’autres villes du royaume par Henri pour alimenter le marché.
Pièce de monnaie sous Henri IV
Dans un contexte de pénurie de métaux précieux, ce bras de fer provoque la dégradation de la qualité des pièces car chacun en frappe le plus possible avec le moins d’or et d’argent possible, provoquant une inflation galopante. C’est seulement l’ordonnance de Montceaux de 1602, rétablissant une valeur de référence sous forme d’une monnaie de compte, qui impose des « parités fixes » entre différentes pièces de monnaie en circulation (écus, francs, testons, billons, etc.). C’est cette stabilisation du système monétaire et la fin de la spéculation qui rétablira les échanges commerciaux et la crédibilité de l’Etat.
En 1609 un autre édit envisage une réforme monétaire encore plus ambitieuse et propose une nouvelle pièce, l’« Henri », contre laquelle les Français sont appelés à échanger leurs pièces anciennes. Grâce à cet assainissement monétaire, les prix baissèrent d’environ 20% entre 1596 et 1610. De plus, vue la misère profonde du pays, le roi décide, en plus d’une annulation des arriérés, d’alléger de 12% l’impôt direct de la taille au profit d’une utilisation plus large d’impôts indirects sur les échanges. Contrairement à aujourd’hui, où la TVA est l’impôt le plus injuste, cette démarche impliquait à l’époque une plus grande équité car, à partir d’Henri IV, la noblesse n’échappait plus à l’imposition et devait, comme tout un chacun, régler la gabelle, une taxe sur la vente du sel.
Ainsi, à la fin du règne d’Henri IV, le gouvernement s’est acquitté
de 147 millions de livres de dettes, a racheté des domaines pour 80
millions, réduit de 8 millions les rentes annuelles et ramené l’impôt de
30 à 26 millions de livres. Soulignons que ces réductions d’impôt
n’étaient pas le moteur d’une relance « par la consommation »,
mais le fruit d’une politique de relance par la production tirée par les
grands projets d’infrastructures physiques et humaines et impliquant
des « sauts » technologiques, scientifiques et culturels pour lesquels
Henri et Sully dépensèrent plus de 40 millions de livres.
5) Les grands travaux, moteur de l’économie
Imposant la pleine autorité de l’Etat, Sully, préfigurant Jean-Baptiste Colbert,
n’a rien d’un libéral et mène une politique économique dirigiste.
Surintendant des finances, des fortifications et des bâtiments du Roi,
il est aussi « Grand voyer » de France en charge des Travaux publics,
des Transports, de la Culture et de la Défense. La commande publique et
les grands travaux d’intérêt général donnent un essor sans précédent à
l’agriculture, à l’industrie naissante et à l’aménagement du territoire.
Pour commander le pays, le roi et Sully s’offrent des outils performants.
Le canal de Briare à Rogny-les-sept-écluses (Yonne)
La Révolution de 1789 consolidera le statut de leurs successeurs, les
préfets. En parallèle, la Poste aux chevaux est créée pour les
transports des voyageurs et marchandises, suivie en 1602 par la Poste
aux lettres assurant celui des missives et dirigée par le surintendant
général des postes.
Enfin, après l’Ecole royale du Génie de Mézières et devançant l’Ecole Polytechnique, le développement des grands chantiers d’urbanisme, d’architecture et d’infrastructure fera émerger un groupe d’« Ingénieurs du Roi » rattachés à l’artillerie, bien formé, entièrement polyvalents et déployés sur tous les chantiers.
Avec une armée d’ingénieurs et de savants, Sully, qui à deux reprises
fait le tour de tout le pays et se passionne pour la cartographie,
entreprend de vastes travaux de terrassement et de drainage pour
stabiliser les crues des rivières, en particulier la Loire, le plus long
fleuve du pays.
Dès 1599, il s’adjoint les services d’Humphrey Bradley, un
hydrographe néerlandais spécialisé dans l’assèchement des marais et du
percement des canaux.
Avec celui-ci, s’appuyant sur les relevés de terrain effectués à cet effet par Léonard de Vinci sous François Ier, Sully conçoit un vaste réseau de canaux capable de relier rivières, lacs et océans.
Les principaux canaux de jonction réalisables en France.
Si les canaux de Charolais (aujourd’hui le canal du centre), de Bourgogne, ou celui reliant l’Atlantique à la Méditerranée (Canal du Midi réalisé sous Jean-Baptiste Colbert) restent à l’état de projet, le creusement du canal de Briare, un ouvrage de 56 km équipé de 16 écluses, reliant la Loire à la Seine, démarre sous les ordres de Humphrey en 1604, se poursuivent avec l’ingénieur Hugues Cosnier pour s’achever en 1642.
Le canal fut complété en 1890 par Gustave Eiffel avec un magnifique
pont-canal de 663 mètres de long. Cet effort pour accroître la
circulation des marchandises par la voie d’eau, développant ainsi les
centres de production et contribuant à l’unité nationale, reprend la
politique de Charlemagne et de Louis XI.
Les routes principales sont retracées, remblayées, pavées et de
nombreux péages sont supprimés. L’entretien du réseau, pour lequel on
dépense 1 million de livres en 1610 comparé à 600 livres dix ans
auparavant, est confié, par région, à des intendants spécifiques,
ancêtres des Directions départementales de l’équipement (DDE).
En prévision des besoins en constructions et de la marine, Sully fait
planter des milliers d’ormes aux bords des routes. Les forêts
bénéficient pour la première fois d’une administration spécifique,
tandis que rivières et lacs sont surveillés pour améliorer la production
piscicole. Plusieurs grands marais sont asséchés ce qui, d’après
certains, aurait permis à doubler la surface des terres arables.
La Place Royale, renommée Place des Vosges après la Révolution.
De nombreux ponts sont construits, ou réparés, et l’on rénove les phares comme celui de Cordouan.
A Paris, Henri IV surveille en personne la construction du Pont neuf qui, fait nouveau, sera le premier pont sans maisons et, initiative inédite, pourvu d’une horloge. Il y construit également l’Arsenal et fonde l’hôpitale Saint-Louis et celui de la Charité.
Il imagine également la magnifique Place royale achevée en 1605, devenue depuis la Révolution, la Place des Vosges (ci-contre).
Premières habitations de la ville du Québec fondé par Samuel de Champlain en 1609.
Pour défendre le pays, Sully renforce les frontières. Les
fortifications sont consolidées et 500000 livres sont consacrées
annuellement à leur entretien. Le port de Toulon est fortifié pour
lutter contre les Barbaresques.
Voyant plus loin, bien au-delà de l’horizon français, Henri IV nomme en 1603 Samuel de Champlain (1567-1635)
géographe royal. Ce dernier découvre en 1605 la baie du Massachusetts
où Boston sera fondée. Il fonde Québec en 1608 et explore le lac
Champlain en 1609.
6) Agriculture et manufactures
Sous l’autorité de Sully encore, assisté par Barthélemy de Laffemas (1545-1612) et surtout Olivier de Serres (1539-1619), auteur du fameux Théâtre d’Agriculture, une audacieuse politique économique est mise en œuvre, fondée sur la création de richesses physiques et résumée dans les Économies royales :
Le peuple de la campagne (…) disait souvent au roi que le
labourage et le pâturage étaient les deux mamelles dont la France était
alimentée, et [voilà] ses vraies mines et trésors du Pérou [d’où venait
l’or d’Europe].
A la fin du XVIe siècle, tout comme au Sahel aujourd’hui,
un marché non régulé et des conditions climatiques dramatiques
provoquent régulièrement des disettes (notamment en 1576 et en 1590)
qui, à leur tour, génèrent des variations de 300 à 500% du prix des
céréales, à l’époque principale denrée alimentaire. Éclatent alors
épidémies et soulèvements qui paralysent toute l’économie.
Pour y remédier, Henri IV accorde plusieurs moratoires sur la dette
des producteurs et interdit, par un édit du 16 mars 1595, la saisie des
trains de culture, bêtes et instruments, par les agents du fisc et la
réquisition des chevaux par les soldats, protégeant ainsi l’outil de
production agricole. Rappelons aussi que sa politique ambitieuse visant à
assécher les marais permet d’accroître la surface de terres
cultivables. Mais Henri IV va plus loin.
L’agronome Olivier de Serres (1539-1619).
L’agronome Olivier de Serres (1539-1619)
Suivant les conseils d’Olivier de Serres, appelé auprès du roi à la
Cour, on substitue à la jachère la culture de plantes fourragères comme
le sainfoin et la luzerne. Ces prairies « artificielles » permettent de
nourrir le bétail tout en laissant reposer les sols.
Suite à des cultures expérimentales en jardin, on introduit des
nouvelles variétés, notamment le riz, le houblon, le melon, l’artichaut
ou encore la garance. Le maïs, venu d’Amérique fait son apparition et se
généralise dans le Sud-Ouest ; le haricot est signalé dans le Bas-Rhône
vers 1594 ; la pomme de terre nommée « cartoufle » ou « truffe
blanche » pousse dans les jardins du Vivarais vers 1600 bien avant
Parmentier.
Sully encourage la vigne qu’il étend de manière spectaculaire en
Languedoc. Le vin réservé jusqu’alors aux plus aisés apparaît sur la
table des paysans. Olivier de Serres travaille le premier, hélas sans
aboutir, à l’extraction du sucre à partir de la betterave.
Alors que les Français n’avaient que rarement un bout de viande dans leur assiette, Henri IV lâche en 1600 sa fameuse phrase :
Si Dieu me donne encore la vie, je ferai qu’il n’y aura pas de
laboureur en mon royaume qui n’ait moyen d’avoir une poule dans son pot.
Enfin, en 1610 la France rattrape son niveau de production agricole de 1560 et sa démographie repart à la hausse.
L’économiste protectionniste Barthelémy de Laffemas (1545-1612).
Bien que l’on veuille nous faire croire qu’il ne se passionne que
pour l’agriculture, Henri se passionne tout autant pour l’industrie. A
Paris, il élargit le Louvre en vue d’y installer une exposition pilote
permanente de « machines d’inventions mécaniques et de modèles industriels ».
Le monde professionnel sera modernisé avec la généralisation des
corporations et la création, en 1601, d’une Assemblée de commerce, sorte
d’ancêtre de l’actuel Conseil économique et social.
Les fruits de l’agriculture et de l’élevage fournissent la matière
première de l’artisanat : la laine, le lin, le chanvre, le cuir sont
transformés en produits finis dans les ateliers où œuvrent maîtres,
compagnons et apprentis. Des étoffes de qualité et de matière variées
habillent riches et moins riches ; elles s’exportent vers l’Allemagne ou
l’Espagne. Sur le plan des manufactures, son conseiller Barthélemy de Laffemas apparaît comme l’un des fondateurs d’un protectionnisme altruiste, qui, passant par Jean-Baptiste Colbert, Alexander Hamilton, Henry Carey et Friedrich List, fera la grandeur de tant de pays.
En 1601, Laffemas écrit :
Inhibons et défendons dans notre royaume l’entrée de toutes
marchandises, ouvrages et manufactures faites et travaillées venant des
étrangers, soit drap d’or, d’argent, de draperie (…) soit en ganterie ou
autrement, fer, acier, cuivre, laiton, montres et horloges et
généralement quelconques ouvrages servant à meubles, ornements et
vêtements, de quelque qualité qu’ils soient, et à quelque usage qu’ils
puissent être employés.
En premier lieu il s’agit de favoriser les manufactures françaises
naissantes afin d’éviter les importations systématiques de produits
ayant une forte valeur ajouté : la soie, les cuirs, les tapis, le
cristal ou les miroirs. En 1601, on invite une colonie de tapissiers
flamands à diriger la Manufacture des Gobelins et la France étend la
culture du mûrier indispensable à l’élevage du ver à soie, initié par
François Ier. D’importantes productions de soie verront le jour en
particulier en Languedoc et Dauphiné.
François Bayrou, qui aujourd’hui prône l’équilibre budgétaire et la
concurrence libre et non faussée, est lui-même obligé de le
reconnaître :
Protectionnisme, substitution de produits nationaux aux
importations, produits à forte valeur ajoutée et créateurs d’emplois,
conquête de marchés extérieurs, Laffemas suivait intuitivement une
stratégie de décollage économique très cohérente, proche des principes
appliqués durant nos dernières décennies par le Japon et d’autres pays
nouvellement industrialisés.
Conclusion
Après l’assassinat d’Henri IV, Sully, en désaccord total avec la
reine Marie de Médicis, tombe en disgrâce et démissionne en 1611 de sa
charge de surintendant des Finances et de gouverneur de la Bastille. La
reine suspend la réalisation du Canal de Briare et distribue les fonds
prévus à cet effet aux favoris de la Cour…
A force de combats tenaces de tous les instants, Henri IV et Sully, dans les pas de Charlemagne, Louis XI et Érasme de Rotterdam, ont fait triompher l’humanisme sur notre continent. Olivier de Serres et Barthélemy de Laffemas traduiront cet humanisme dans une politique économique dirigiste et protectionniste
qui servira de socle théorique, via Jean-Baptiste Colbert et ses
disciples italiens et espagnols, à l’économie politique du « Système
américain ». Ce qui frappe le plus, c’est que la crise d’alors, tout
comme celle d’aujourd’hui, n’a rien de « technique », mais représente un
enjeu de civilisation.
Notre regard sur ces grands moments de l’histoire peut provoquer en
nous des sentiments partagés : la joie et l’optimisme devant ces
fabuleuses victoires pour l’humanité et la tristesse devant la bêtise,
la corruption, la lâcheté et l’inertie de nos dirigeants actuels et…
ceux qui les élisent. A nous, à vous, de changer la donne !
Le « Grand Dessein » de Sully : décapiter l’Empire !
Henri IV et Sully se rendent compte que tant que le système impérial
prévaut en Europe, tout ce qu’ils accomplissent en France peut
rapidement être réduit à néant. La pacification religieuse et économique
« intérieure » de la France nécessite forcément un apaisement
extérieur.
Ainsi, d’après les Mémoires des Sages et Royales Economies d’Estat domestiques, politiques et militaires de Henry le Grand (1638), Henri IV, juste avant son assassinat, « estoit
prest de se mettre en campagne, et marcher avec une armée de trente-six
mil hommes de pied et huit mil chevaux, des mieux aguerris et
disciplinez, icelle assortie de trésors pour la payer, de cinquante
canons, et munitions pour les faire ronfler, et de vivres pour faire
telle armée subsister, en payant par tout, comme toute pacifique. » (Tome IX, p.45-46)
Le 19 mai 1610, Henri IV s’apprête à lancer une campagne militaire
contre la Maison d’Autriche afin de décapiter l’Empire et le remplacer
par une entente entre Etats-nations souverains ! Il est assassiné cinq
jours avant.
Ce « Grand Dessein » vise à mettre un terme au déséquilibre
géopolitique de l’Europe qui, depuis le début du XVIe siècle, est source
permanente de tensions et de conflits. Cette situation résulte de
l’élection à la couronne impériale, en 1519, du jeune roi d’Espagne,
Charles Ier, devenu Charles Quint. Ce dernier possède alors les royaumes
d’Aragon et de Castille, les Pays-Bas, le Milanais, le royaume de
Naples, l’Autriche et des colonies d’Amérique. En devenant empereur du
Saint Empire romain germanique, il y ajoute l’Allemagne. Le soleil,
dit-il, ne se couche jamais sur ses États. En 1556, Charles partage ses
territoires entre son fils, Philippe II, qui devient roi d’Espagne, et
son frère Ferdinand Ier, élu empereur. Depuis Charlemagne et Louis XI,
la France, premier État-nation de l’histoire moderne, entrera en
opposition virulente avec ce modèle impérial quand elle sera fidèle à sa
mission.
D’après l’historien Bernard Barbiche, Henri IV et Sully, pour
résoudre préventivement cet antagonisme, envisageront, suite à une
opération politico-militaire « sans aucune hostilité ni déclaration de guerre »,
de redécouper l’Europe (à l’exclusion de la Moscovie) en quinze
dominations : six royaumes héréditaires (France, Espagne,
Grande-Bretagne, Danemark, Suède et Lombardie) ; six puissances
électives (papauté, Venise, Empire [Allemagne et Autriche], Pologne,
Hongrie, Bohême) ; et trois républiques fédératives (la République
helvétique, la République d’Italie et la République des Belges).
Dans l’esprit de Sully, ces quinze États devraient posséder une
égalité de territoire et de richesse. A cette recomposition politique
correspond un meilleur équilibre religieux, les trois grandes
confessions chrétiennes (la catholique, la luthérienne et la calviniste)
y jouissant de l’exercice libre et public du culte dans chaque pays.
Les quinze formeraient une confédération dirigée par six Conseils
chargés de domaines spécifiques et un Conseil général qui réglerait les
différends entre chaque souverain et ses sujets et ceux des Etats entre
eux ; il n’y aurait plus ni révolutions, ni guerres. Cette « Europe des
quinze » désormais pacifiée devrait unir ses forces et tendre vers un
unique but : la lutte contre les Turcs, qui, malgré leur défaite à
Lépante en 1571, restaient une menace. Les Turcs vaincus, l’Europe
jouirait de la paix universelle et perpétuelle.
Constatons qu’à l’assassinat d’Henri IV, la France dispose de moyens
militaires considérables. Les forges de l’Arsenal, où réside Sully, ne
connaissent pas de relâche et le grand maître aime faire admirer aux
ambassadeurs étrangers l’impressionnant alignement de canons de ses
entrepôts. Avec Sully, la France commande 400 bouches à feu. Le noyau
central de l’armée comprend désormais 1500 cavaliers et 7000 fantassins
en temps de paix, un nombre que l’on peut rapidement augmenter en cas de
conflit. Sous Henri IV apparait aussi la première caserne et la
médecine militaire ; les hommes, de plus en plus des non-nobles, sont
mieux encadrés et formés, ils sont régulièrement payés et la discipline
est observée.
A l’époque où Sully publie les Économies royales, le Grand Dessein ne peut apparaître aux contemporains que comme une folle utopie car l’Europe est plongée dans la guerre de Trente ans. Dix ans plus tard, le traité de Westphalie mettant fin aux guerres de religion, conclu par Mazarin en 1648, incorpora les principes de l’Edit de Nantes et du Grand Dessein d’Henri IV. Il gravera la primauté du droit des États-Nations souverains dans le marbre, scellant, pour un temps, la fin des empires.
Puis, faute d’inspiration culturelle et sociale claire, viendront la
révocation de l’Edit de Nantes et l’essor de l’Empire maritime
britannique se substituant progressivement à l’Empire terrestre des
Habsbourg. L’Europe s’est ainsi détruite elle-même, malgré tel ou tel
sursaut, jusqu’à aujourd’hui où nous vivons à nouveau un moment décisif,
dans lequel tout ce que la politique d’Henri IV avait d’implicite doit
devenir explicite, celle d’Etat-nations Républiques constituant, à
travers leur développement mutuel, une République universelle.
L’assassinat d’Henri IV
par Jacques Cheminade
Nous ne chercherons pas ici à déterminer les tenants et les
aboutissants de la conjuration d’intérêts qui conduisit à la mort du
roi. Nous renverrons pour cela à l’ouvrage de Jean-Christian Petitfils, L’assassinat d’Henri IV, mystère d’un crime, Editions Perrin, 2009.
Nous examinerons plutôt le contexte général, très révélateur de
l’acharnement politique de l’empire habsbourgeois contre la politique de
paix entre nations voulue par Sully, et les circonstances du crime,
survenu à un moment de tension maximale dans cet affrontement. Cette
analyse de situation est indispensable pour comprendre ce qui s’est
passé par la suite en Europe, de la paix de Westphalie à la révocation
de l’Edit de Nantes et à la guerre de succession d’Espagne de Louis XIV.
Le crime de Ravaillac a été commis le 14 mai 1610, rue de la
Ferronnerie à Paris. Depuis plusieurs semaines, Henri IV réunissait
alors trois armées à Châlons-en-Champagne, en Navarre et dans le
Dauphiné pour lancer une offensive contre l’empire habsbourgeois. Le 19
mai, il devait se rendre à Châlons pour attaquer sur le front du
Luxembourg. Il avait face à lui les troupes de l’archiduc Albert de
Habsbourg, époux de l’infante Isabelle Claire Eugénie, fille de Philippe
II d’Espagne. Albert et Isabelle avaient reçu en héritage la région
dite des Pays-Bas espagnols, comprenant pratiquement toute la Belgique
actuelle, le Luxembourg et la Franche-Comté. Le but politique immédiat
du roi de France était d’empêcher les Habsbourg de renforcer la position
catholique dans les duchés rhénans de Clèves et de Juliers. Si l’on
résume ce qui se trouvait en cause, c’était d’un côté une République de
forme monarchique, pouvant accueillir en son sein plusieurs religions
(comme par exemple, à l’est de l’Europe, la Pologne des Jagellons), et
de l’autre un Empire voué à une religion unique, sous tutelle
pontificale et divisé entre peuples en état de conflit plus ou moins
permanent faute de cause commune.
Henri IV, en ce sens, était le descendant politique direct de Louis
XI, tandis que les Habsbourgeois représentaient une version moderne de
l’Empire romain. L’on dit que le monarque de 55 ans s’était énamouré de
la très jeune Charlotte de Montmorency, que son mari le prince de Condé
était allé mettre à l’abri sous la tutelle d’Albert et d’Isabelle à
Bruxelles. Cette petite histoire-là n’est cependant qu’un épisode de la
grande histoire mentionnée ci-dessus, ne devant intéresser que ceux qui
regardent par les trous de serrure, au risque d’en perdre l’œil.
La mort de Henri IV était donc bien dans l’intérêt politique des
Habsbourg, et plus encore de ceux qui ne voulaient en aucun cas la
création de Républiques vouées au bien commun et au développement mutuel
de leurs habitants. Examinons maintenant les faits.
La mort de Henri IV est annoncée à Bruxelles, Anvers, Bois-le-Duc,
Dinan, Lille et Cologne, dix à quinze jours avant le coup de couteau
fatal, comme si le terrain avait été préparé. Le roi avait déjà échappé à
une vingtaine de tentatives d’assassinat, toutes alimentées par la
théorie du tyrannicide – le droit, selon les principes du catholicisme,
de tuer le Roi s’il se comporte en tyran. Bien qu’Augustin et Thomas
d’Aquin aient développé cette thèse, comme plus tard Luther et Calvin du
côté protestant, c’est en y posant de très nombreuses conditions
rendant son application exceptionnelle ; alors que tout un courant
catholique extrémiste la développa avec furie, comme ce fut par exemple
le cas avec le jésuite Juan de Mariana. C’est cette conception extrême
qui était répandue dans de nombreux sermons de curés « ligueurs »,
défendant la cause de l’Espagne et des Habsbourg contre celle de Henri
IV. Ravaillac lui-même reconnut cette influence des « sermons que j’ai ouïs auxquels j’ai appris les causes pour lesquelles il était nécessaire de tuer les rois ».
Fils d’un petit notable ligueur d’Angoulême, bastion du catholicisme
extrémiste, Ravaillac avait été élevé dans une fureur anti-protestante
extrême.
Par ailleurs, c’est à Bruxelles, c’est-à-dire près de la France,
qu’avaient trouvé refuge toute sorte d’extrémistes catholiques, dont
Jean Boucher, curé de Paris ayant fait l’Apologie de Jean Châtel,
qui avait déjà tenté d’assassiner Henri IV d’un coup de couteau le 27
décembre 1594, ou les comploteurs catholiques de la Conspiration des
poudres en Angleterre. Ainsi, le milieu « criminogène », comme on
dirait aujourd’hui, existait bel et bien dans les Pays-Bas espagnols.
On peut donc dire que Ravaillac, un déséquilibré mental qui avait
beaucoup voyagé, était sous une influence indirecte. L’était-il plus
directement ? Plusieurs éléments paraissent le montrer.
Le plus significatif, à notre sens, est que Ravaillac ait déclaré
avoir voulu tuer le roi après le couronnement de la Reine, Marie de
Médicis, lui conférant l’autorité du pouvoir en cas de décès de son
mari. Or Ravaillac tua Henri IV le 14 mai, soit le lendemain même du
couronnement de la reine, le 13 ! Marie était l’atout suprême de ce
qu’on appelait alors à Paris le « parti espagnol ». La cérémonie de son
couronnement avait été repoussée à plusieurs reprises, et il fallait
être mieux informé que Ravaillac ne pouvait l’être par ses propres
moyens pour en connaître d’avance la date exacte. Or Ravaillac avait
volé son couteau quelques jours avant. Ajoutons que Marie de Médicis
retrouva dans les papiers laissés par Henri une lettre de Charlotte de
Montmorency, adressée depuis Bruxelles, lui disant de se méfier de
sbires qui voulaient le tuer. L’amour avait ici des raisons bien mêlées
de politique…
Ajoutons, comme le rapporte Jean-Christian Petitfils, qu’une lettre
de l’ambassadeur de Genève à Paris, datée du 23 mai 1610, donne le nom
de certains des conspirateurs et met en cause l’archiduc Albert, le
comte de Sallenove et un ou plusieurs tueurs, partis de Bruxelles fin
avril. L’on trouve dans les comptes de la ville de Lille (alors en terre
archiducale), voués à alimenter les collaborateurs et les espions, la
mention d’une gratification de 15000 livres, somme très importante pour
l’époque, « dont on ne veut faire plus ample déclaration ».
Dernière coïncidence troublante, lors de l’assassinat du roi, de
nombreux hommes à cheval et à pied bloquèrent la rue de la Ferronnerie
en criant « tue, tue ! » pour exciter à tuer Ravaillac – et donc empêcher le meurtrier de parler – et non à secourir le roi.
Pour finir, rappelons que Ravaillac déclara avant de mourir : « Hélas, on m’a bien trompé quand on m’a persuadé que le coup que je ferai serait bien accueilli par le peuple ». Cela suppose bel et bien un « on ».
Cette thèse de Petitfils paraît beaucoup plus vraisemblable que
celles de « l’assassin solitaire mentalement dérangé », un classique du
genre, ou d’un complot de la marquise de Verneuil, jalouse d’avoir été
abandonnée par le roi, et du duc d’Epernon, opposant déclaré à la
guerre, qui est la thèse de Michelet et Philippe Erlanger.
Tout cela n’est en rien un point de détail : tous les indices
concordent pour justifier ce que M. Petitfils et nous-mêmes reprenons,
en le situant dans un contexte historique plus étendu. Car ce qui est
essentiel n’est pas ce que Henri IV, Sully et leurs principaux
collaborateurs ont fait, mais ce qu’ils auraient pu faire et qui sans
doute aurait changé l’histoire. A cette époque, les Habsbourg
contrôlaient à l’est de l’Europe la Bohême et la Hongrie, après la mort
de Louis II Jagellon en 1526, et à l’ouest la péninsule ibérique (début
de la dynastie des Habsbourg au Portugal après la bataille d’Alcantara,
le 25 août 1580) et ses possessions américaines. Le « grand dessein » de
Henri IV et de Sully avait pour but de remettre en cause ce contrôle
des deux extrémités de l’Europe.
Depuis son échec, notre Europe, d’empire habsbourgeois en empire
britannique, ne s’est jamais guérie du mal oligarchique impérial.
Aujourd’hui, où le moment est venu de cette guérison, il est juste de
trouver inspiration dans la politique de Henri IV, Sully, Laffemas et
leurs proches, qui, avec tous les défauts du monde, furent bâtisseurs de
République.
Aux origines de l’école protectionniste Barthélemy et Isaac de Laffemas
Barthélemy de Laffemas (1545-1612), Contrôleur général du
Commerce sous Henri IV, a su traduire l’humanisme de la Renaissance en
une politique économique dirigiste et protectionniste qui servira
ultérieurement de socle théorique, via Jean-Baptiste Colbert qui s’en
inspira, à l’économie politique du « Système américain » élaboré par
Alexander Hamilton, Henry Carey et Friedrich List.
Avant de livrer ici quelques extraits du Recueil présenté au Roi de ce qui se passe en l’Assemblée du Commerce , écrit en 1604 par Barthélemy de Laffemas, nous présentons un extrait de l’ Histoire du commerce de France
, écrit en 1606 par son fils, Isaac de Laffemas (1583-1657). Ce texte
permet d’emblée de mesurer toute l’influence de son père auprès de Sully
et du « bon roi Henri ».
Isaac de Laffemas : « Que votre France soit le raccourci des sciences du monde ! »
AU ROY.
SIRE,
« En l’Assemblée tenue à Rouen l’an 1596, entre les avis qui vous
furent présentés pour le bien public, mon père [Barthélemy de Laffemas],
qui l’a toujours désiré plus que le sien propre, fit la proposition de
la défense des manufactures de soie étrangères, et, pour avoir moyen de
s’en passer, du plantage des mûriers en ce royaume ; lequel advis non
moins profitable qu’il était nécessaire pour la conservation des
finances, fut dès lors reçu et pour un temps exécuté. Mais comme on
jugea la France ne pouvoir être sitôt pourvue desdites étoffes qui se
fabriqueraient chez elle, pour le défaut de la principale matière, qui
est la soie, on en permit encore le trafic, attendant qu’elle fût
peuplée de mûriers et graines, que depuis on a mis peine de recouvrer
sous l’autorité de Votre Majesté.
L’effet suivit donc ce dessein en l’étendue des généralités de Paris,
Orléans, Tours, Lyon et Poictiers ; et bien qu’on tienne les Français
curieux des choses nouvelles sur toutes les autres nations, le menu
peuple, ignorant l’utilité que ce nouveau plan lui pouvait apporter,
semblait roidir contre un si grand bien et mépriser le juste poids de
cette entreprise.
Pour y remédier, Votre Majesté, continuant toujours ses premières
intentions de favoriser ce qui est utile et nécessaire à son peuple,
trouva bon d’en proposer la commodité au clergé de son royaume et
l’exhorter d’y tenir la main.
Ce fut très sagement pourvoir à la continuation de ce plan, et ce
seul moyen doit faire reconnaître au peuple son erreur, car je ne crois
point que le grand corps du clergé se rende rétif à l’exécution d’un si
beau dessein.
Vos sujets béniront Votre Majesté, et d’âge en âge rendront votre mémoire vivante en la bouche de l’éternité.
N’est-ce pas leur en donner les occasions tous les jours par tant de
nouveaux établissements d’ouvrages que vous distribuez par les villes de
votre royaume pour les en faire tous ressentir, les excitant à votre
exemple d’aimer ce qui leur apporte des commodités ; témoins ces
orgueilleux bâtiments de la place Royale [actuellement Place des Vosges à
Paris], dont le front menace de ruine les étrangers qui vivaient de nos
dépouilles, et dont la seule batterie des métiers que nos Français y
ont montés fait peur à tout un pays.
Marcher dans les pas du grand roi français Charles V « le sage » (1338-1380)
« On tient que votre prédécesseur Charles V fit six choses
remarquables : il sut combattre, acquérir, décharger son domaine,
édifier, fonder et thésauriser. Tout cela, Sire, vous l’avez fait, et
tellement que vos sujets ont occasion de s’en contenter : il fit
commencer Saint-Germain-en-Laye, vous l’avez curieusement enrichi ; il
fit construire le château du Louvre, vous l’avez accru de grandeur et de
beauté ; il fit édifier le grand hôtel des Tournelles, et vous avez
fait élever auprès de votre place Royale, sur le plus beau de vos
desseins, les bâtiments des manufactures, que vous avez commises à la
sage conduite et gouvernement des personnages ci-dessus, charge, à la
vérité, autant digne d’eux qu’ils sont capables des affaires publiques.
Bâtissez hardiment, grand prince, puisque vous en recevez tant
d’honneur, et rendez les industries des ouvriers tributaires de votre
gloire ! Que votre France soit le raccourci des sciences du monde, plus
grandes en leur abrégé qu’en leur étendue ; que tout résonne de vos
louanges, et qu’il n’y ait rien de caché que vous n’exposiez en lumière
(…)
Promouvoir la concertation, les inventions et l’innovation
« J’attends cela de l’invention des bureaux publics, qui défaillent
seuls à la facilité de notre commerce pour le rendre à sa perfection (…)
Je veux signaler cette proposition, entre les plus belles que mon père
ait jamais faites à Votre Majesté (…) On tient Montaigne avoir eu
d’aussi heureuses et fortes conceptions qu’homme du monde ; mais entre
les autres il semble n’avoir ignoré la nécessité desdits bureaux, qu’il a
proprement spécifiés en un chapitre qu’il a fait en ses Essais
d’un défaut de nos polices, quand il dit qu’on devrait avoir aux villes
certain lieu désigné où ceux qui auraient besoin de quelque chose se
pussent adresser et faire enregistrer tout ce que bon leur semblerait,
afin que toutes sortes de personnes y eussent recours et apprissent plus
facilement ce qu’ils chercheraient, comme le maître un serviteur, le
serviteur un maître, et ainsi de toutes autres choses (…)
La sécurité publique
« Il est bien certain que c’est une chose à laquelle nous devrions
autant vaquer que les autres nations, puisque nous trafiquons par terre
aussi bien que par mer, et les dommages qu’en reçoivent tous les jours
les passants et ceux qui trafiquent (lesquels ne peuvent tomber que sur
nous) devraient nous inciter à cela ; car quelle apparence, je vous
prie, que les marchands soient contraints en beaucoup d’endroits se
détourner de plus de trente ou quarante lieues pour la rupture ou danger
du droit chemin ? Il ne se faut pas étonner si beaucoup de villes qui
étaient sur de grands passages, et voulaient trafiquer autrefois, sont
maintenant pauvres et disetteuses (…)
L’entretien des routes
« Les droits de péages, gabelles, passages, ports et abords, n’ont
jamais été imposés par les princes que pour la conservation des
marchands, sûreté et entretien des chemins ; néanmoins aujourd’hui les
administrateurs d’iceux corrompent et gâtent cet ordre, à la ruine de
notre commerce, et serait besoin que chaque droit fût employé selon son
vrai et légitime prétexte ; à quoi monsieur le duc de Sully semble
opportunément incliner quand il recherche de ramener tout à son
principe, et particulièrement redresser et embellir les chemins en
faveur du trafic. »
Barthélemy de Laffemas : « Joindre les deux mers ensemble et en rendre la navigation facile »
Ce qui se fait déjà pour développer l’industrie de la soie
« L’établissement du plant des mûriers et art de faire la soie en
France, avec l’entreprise de toutes sortes de manufactures d’icelles et
des plus excellentes, que les Français étaient contraints aller quérir
hors du royaume, et de transporter plus de six millions d’écus à cet
effet par chacun an, sans retour d’aucune marchandises ni commodités que
de musc et senteurs, affiquetz de luxe, et toutes sortes de poisons de
corps et d’esprit ;
Lequel établissement commence à fleurir et réussir au contentement
d’une infinité de gens de bien et d’honneur, dès l’an passé 1603, dans
les généralités de Paris, Orléans, Tours et Lyon, et pour la présente
année au gouvernement du Poitou, sous la faveur et sage permission de
monseigneur de Rosni [Maximilien de Béthune, duc de Sully], et dont les
profits sont prêts à recueillir dans peu d’années par l’abondance des
feuilles de mûriers, qui ont été et seront plantés et semés en nombre
infini, et doivent précéder et s’accroître pour la nourriture des vers
[à soie], que s’en fera après sans aucune dépense, si ledit
établissement n’est interrompu par défaut de continuer ou par la
malveillance des envieux ennemis du public.
Continuer l’effort afin de ne pas échouer comme les rois précédents
« (…) Aussi que c’est chose promise et contractée par Sa Majesté avec
les entrepreneurs dudit établissement qu’il se continuerait par trois
diverses années consécutives pour se perpétuer, sans que jamais il en
puisse advenir comme du temps des Rois ses prédécesseurs, Loys XI,
François 1er et Henry II, qui l’ont entrepris sans le pouvoir faire
réussir, par faute de continuer. Ayant aussi le Roi, seul entre tous
sesdits prédécesseurs, cette divine remarque, et qui le fait vraiment
approcher plus prêt de la Divinité, de ne rien promettre sans le tenir
et de ne rien entreprendre sans l’accomplir, comme la guerre, ses
bâtiments, et une infinité de ses autres généreuses actions, le
démontrent assez, Sa Majesté a prudemment prévu et jugé que, comme ce
n’était assez pour ce grand et très riche dessein d’entreprendre le
plant des mûriers seul, qui n’y ajouterait l’art de la soie par la
nourriture des vers qui se fait facilement des feuilles desdits mûriers,
ni ces deux choses ensemble qui n’y surajouterait encore la troisième
pour le parfait accomplissement, qui est la manufacture desdites soies
et toutes les façons et perfections dont les étrangers prennent tant
d’avantage et d’argent sur nous, de même aussi ce ne serait assez de
commencer cette entreprise pour un an ni pour deux, si elle n’était
continuée la troisième année pour y recevoir sa perfection (…)
Sur les canaux et le développement de la voie fluviale
« Autre entreprise très importante et bien plus hardie, de joindre
les deux mers ensemble et d’en rendre la navigation facile de l’une en
l’autre, au travers de la France, sans plus passer par le détroit de
Gilbatard [Gibraltar], par le moyen d’un canal bien plus facile à faire,
entre les deux rivières qui passent l’une de Tholoze en l’Océan et
l’autre de Narbonne en la Méditerranée [canal du Midi, réalisé sous
Jean-Baptiste Colbert], que celui qui se fait pour joindre les rivières
de Seine et de Loire [canal de Briare, dont Sully lança la construction
en février 1604], et qui coûte cent quatre-vingt mille écus en trois
années [Sully, son conseiller hollandais Bradley et l’entrepreneur
Hugues Cosnier projetaient initialement de terminer le canal en trois
ans. En réalité, après bien des batailles politiques, il ne fut achevé
que sous Richelieu en 1642, Ndlr].
Et l’entrepreneur des deux mers offre caution de joindre la
navigation desdites deux mers, par son canal, dans un an pour quarante
mille écus seulement, auquel on fera passer et repasser un bateau de
quatre pans de large d’une mer à l’autre pour essai et preuve certaine
de son dessein, qui est d’y faire passer les navires par après, pour peu
de temps et de dépenses davantage qu’on y voudra employer, au respect
d’une si belle entreprise, qui serait un grand enrichissement et
commodité incroyable en ce royaume.
Métallurgie
« La France abonde de mines et de forges de fer, et de rivières
proches pour en faire le transport et trafic aux pays étrangers.
Néanmoins il s’y est coulé un abus si grand, depuis les premiers
troubles [guerres de Religion], que le commerce en est tellement diminué
que nous sommes contraints de prendre du fer des Allemagnes et autres
pays étrangers, au lieu de leur en porter, et que tout ce qui se fait du
fer de France ne vaut plus rien et se casse bien plus tôt qu’il ne se
peut user, d’où procèdent plusieurs grands inconvénients : la mort d’une
infinité de gens de guerre entre les mains desquels les armes faites de
fer de France se rompent comme verres ; les bateaux et navires en
périssent souvent, les clous et barres de fer s’y rompant tout à coup.
Les maisons et bâtiments tout de même en durent moins ; les ouvrages des
quincailliers, serruriers, maréchaux et autres semblables ouvriers, se
cassent au moindre effort, ne s’usent ni durent aucunement, comme ils
voudraient et le devraient ; ce qui procède d’un seul point, qui est
qu’en ces dites forges on n’y fait plus que du fer aigre au lieu de ce
qu’on y faisait auparavant presque tout fer doux, pour ce que le débit
est plus prompt et plus facile, à cause que les ouvriers, qui ne
devraient employer que du fer doux, qui est plus beau (clair comme de
l’argent) et de plus grande durée, n’achètent plus que du fer aigre par
extrême avarice et défaut de police, pour ce qu’il est meilleur marché
et que leurs ouvrages se rompent incontinent et ne durent point, de
façon que pour un de ces ouvriers qui suffisait il y a trente ans, il
s’en trouve aujourd’hui plus de vingt bien employés au grand détriment
du public (…)
Sécurité alimentaire
« Le ris, qui est une manne du ciel ainsi que les blés, pour ce qu’il
peut servir de pain et de viande aux pauvres gens et à tous ceux qui
voyagent sur mer, et les nourrir et substanter autant que tous les deux
ensemble, s’achète en France fort chèrement, et à la livre, comme le
sucre, pour ce qu’il n’y en croît point, et faut porter notre argent aux
étrangers pour en avoir. Néanmoins il se présente homme de qualité qui
veut entreprendre de le faire croître en France, aussi facilement et
promptement quasi que le blé. »
(Extraits du Recueil présenté au Roi de ce qui se passe en l’Assemblée du Commerce , 1604)
Entretien avec Maurice Berthelot, l’ingénieur en chef de l’Aérotrain de Jean Bertin.
En mai 2010, Karel Vereycken, pour Solidarité & Progrès, a pu s’entretenir avec un des derniers témoins de toute une époque. Il s’agit de Maurice Berthelot, ancien ingénieur-en-chef du projet Aérotrain, un nouveau mode de transport prometteur évoluant sur coussin d’air, conçu et développé dans les années 1970 par la société fondé par l’ingénieur Jean Bertin.
De 1965 à 1974, M. Berthelot et ses équipes ont mis au point toute une série de prototypes d’aérotrains, notamment le fameux « Inter-urbain 80 places » qui a parcouru 68.000 kilomètres et transporté 16.000 personnes sur la voie expérimentale de 18 km, construite sur pylônes en béton, entre Ruan et Saran, deux communes situées dans le sud de Paris en direction d’Orléans.
Après le sabotage de ce projet, survenu immédiatement après la mort du président Georges Pompidou en 1974, le moment est arrivé de rouvrir de toute urgence ce dossier.
Les progrès technologiques accomplis depuis quarante ans, notamment en électronique haut de gamme et dans le domaine des moteurs électriques linéaires à induction, nous permettent d’espérer qu’il devient désormais possible de mettre au point des « aérotrains nouvelle génération » parfaitement à la hauteur des défis de notre époque.
Si 2009 célèbre les cinq cents ans de l’Eloge de la Folie d’Erasme, il serait injuste d’oublier un de ses prédécesseurs, l’humaniste strasbourgeois Sebastian Brant (1457-1521). Double docteur (de droit civil et canonique), il publie en 1494 à Bâle la Nef des Fous, une œuvre dont le succès est fulgurant et durable.
Brant, comme plus tard Erasme, s’inspire de la première Epître aux Corinthiens où l’on distingue la sagesse de Dieu de celle du monde, qu’il a « frappé de folie ». Ainsi, « si quelqu’un parmi vous pense être sage à la façon de ce monde, qu’il devienne fou pour devenir sage ; car la sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu ».
Dans l’esprit du renouveau spirituel mis en chantier par les frères et sœurs de la vie commune, Brant s’offusque que, bien que les Saintes Ecritures « abondent », « on se moque bien de Bible et de doctrine. Le monde est dans le noir, et va tête baissée tout droit dans le péché ».
Loin de la misanthropie médiévale, il tentera au contraire d’éveiller ses concitoyens à se libérer, via le rire, de cet esclavage.
Abstraction faite de la grande piété qui animait les humanistes de l’époque, bien des remarques de Brant restent d’une grande actualité. Car la Nef des Fous, « miroir de la folie », permet à chacun de se reconnaître « en voyant son portrait ».
Suivent ensuite plus d’une centaine de narrations sur des comportements humains tout aussi tragi-comiques que grotesques. En tête de la liste, l’hypocrisie et la paresse. En effet, le premier à monter dans la nef est cet homme qui s’entoure de milliers de livres qu’il ne lit jamais mais qui, interrogé par des savants, leur lance : « J’ai tout cela chez moi ! »
Suit alors la folie de toutes ces « joies fugaces » qui tirent l’homme vers le bas. A l’instar des tableaux de Jérôme Bosch, Brant nous dit : « Fuis les plaisirs du monde que rechercha jadis le roi Sardanapale qui pensait devoir vivre au jardin des délices en pleine volupté dans la joyeuseté ».
La Nef des fous, tableau de Jérôme Bosch. Les ordres monacales, dénoncés par Erasme pour leur cupidité, se disputent un bout de gras. Entretemps, la chrétienté, tel un bateau ivre, part à la dérive. Alors que la bannière du Turc a été hissé et que le peuple se contente de miettes, l’oligarchie s’empare du poulet.
Pour Brant, Erasme, Bosch ou Rabelais, à l’opposé du courant rigoriste, les plaisirs ne sont pas à bannir, mais ne sont que les épices agréables d’une vie régie par la raison. A un amour décervelé Brant fait dire :
C’est moi qui suis Vénus aux fesses inflammables qui propagent le feu, des fous je suis la reine ; je les attire tous et j’en fais des toqués selon mon bon plaisir.
Ecoutons-le un instant décrire la folie de la mode :
Ce qui jadis passait pour un honteux outrage aux mœurs et à la décence est aujourd’hui normal et s’imite partout (…) On s’enduit les cheveux de soufre et de résine, on y bat un blanc d’œuf, puis on les fait friser, les coiffant pour sécher du casque d’un panier (…) Une mode nouvelle chasse toujours l’ancienne, ce qui est preuve de notre esprit léger, changeant et versatile, accessible au scandale des robes raccourcies qui descendent à peine jusque vers le nombril !
Cette folie-là empêche l’homme d’accomplir sa mission de créateur responsable pour le monde.
Il est complètement aveugle de folie celui qui ne voit pas qu’il devrait élever et dresser son enfant, écrit Brant, et s’attacher surtout à ne pas le laisser à ses égarements sans jamais le punir tout comme des brebis se perdant sans berger.
Suivent alors des attaques en règle contre la superstition, les alchimistes ou encore le pouvoir des seigneurs, des moines ou de ceux qui rêvent d’empires, car « toute cette âpreté à conquérir la gloire, si rarement durable, tient de la déraison ».
Pour conclure, je vous livre ici sa dénonciation de l’usure qui garde la valeur d’une excellente leçon d’économie politique pour aujourd’hui :
Tous les accapareurs méritent qu’on les batte, qu’on les prenne au collet et leur secoue les puces, qu’on arrache leurs pennes, qu’on épluche leur peau pour y chercher les tiques : ils entassent chez eux, tout le vin et le blé raflés dans le pays sans craindre un seul instant la honte et le péché, tout ça pour que le pauvre ne puisse rien trouver et qu’il crève de faim avec femme et enfants. C’est pourquoi aujourd’hui on voit monter les prix, tout est beaucoup plus cher que dans le bon vieux temps. Jadis on demandait dix livres pour le vin ; au cours d’un même mois il a grimpé si haut qu’on en offre bien trente rien que pour en avoir. Même chose pour l’orge, le blé ou encore le seigle ; et je ne parle pas des taux des usuriers ; ils gagnent des fortunes en espèces sonnantes, en loyers et services, en prêts et en crédits, (…) Ils n’avancent plus d’or et ne prêtent jamais qu’en petite monnaie en portant dans leurs livres des chiffres arrondis. (…) Mais la roue tourne et le sort les amène vers une fin tragique qui les trouve pendus. Celui qui s’enrichit sur le dos du voisin est certainement fou – mais il n’est pas le seul.
Évidemment, il serait fou de croire que le monde n’a pas changé, bien que notre folie immuable puisse nous faire croire une chose aussi folle !
Joachim Patinir, Paysage avec Saint Jérôme, National Gallery, Londres.
En novembre 2008, un colloque fut organisé au Centre d’études supérieures sur la Renaissance de Tours sur le thème de « La contemplation dans la peinture flamande (XIVe-XVIe siècle) ». Voici la transcription de la contribution de Karel Vereycken, représentant de l’Institut Schiller, sur Joachim Patinir, un peintre belge peu connu mais essentiel pour l’histoire de l’art.
Joachim Patinir (1485-1524), dessin fait par Albrecht Dürer, venu assister au mariage de Patinir à Anvers en 1520.
On estime généralement que dans la peinture flamande, le concept « moderne » de paysage n’est apparu qu’avec l’œuvre de Joachim Patinir (1485-1524), un peintre originaire de Dinant travaillant à Anvers au début du XVIe siècle.
Pour l’historien d’art viennois Ludwig von Baldass (1887-1963), qui écrit au début du XXe siècle, l’œuvre de Patinir, présentée comme nettement en avance sur son temps, serait annonciatrice du paysage comme überschauweltlandschaft, traduisible comme « paysage panoramique du monde », véritable représentation cosmique et totalisante de l’univers visible.
Ce qui caractérise l’œuvre de Patinir, affirment les partisans de cette analyse, c’est l’ampleur considérable des paysages qu’elle offre à la contemplation du spectateur.
Cette ampleur présente un double caractère : l’espace figuré est immense (du fait d’un point de vue panoramique situé très haut, presque « céleste »), en même temps qu’il englobe, sans souci de vraisemblance géographique, le plus grand nombre possible de phénomènes différents et de spécimens représentatifs, typiques de ce que la terre peut offrir comme curiosités, parfois même des motifs imaginaires, oniriques, irréels, fantastiques : champs, bois, montagnes anthropomorphes, villages et cités, déserts et forêts, arc-en-ciel et tempête, marécages et fleuves, rivières et volcans.
Le Rocher Bayart sur la Meuse, près de Dinant, Belgique.
On peut par exemple penser y retrouver « la roche Bayart », qui borde la Meuse non loin de la ville de Dinant dont Patinir était originaire.
A part cette perspective panoramique, Patinir fait appel à la perspective aérienne — théorisée à l’époque par Léonard de Vinci — grâce à un découpage de l’espace en trois plans couleur : brun-ocre pour le premier, vert pour le plan moyen, bleu pour le lointain.
Cependant, le peintre conserve la visibilité de la totalité des détails avec une méticulosité, une minutie et une préciosité digne des maîtres flamands du XVe, qui, en tendant vers un infini quantitatif (consistant à tout montrer), cherchaient à se rapprocher d’un infini qualitatif (permettant de tout voir).
Pour leur part, les auteurs de la thèse du weltlandschaft, après avoir comblé Patinir d’éloges, n’hésitent pas à fortement relativiser sa contribution en disant :
« Pour que le paysage en peinture devienne autre chose qu’un entassement virtuose mais compulsif de motifs, et plus précisément, la saisie quasi-documentaire d’un infime fragment de la réalité contingente, il faudra attendre le XVIIe siècle et la pleine maturité de la peinture hollandaise… »
Et c’est là que l’on identifie très bien le piège de cette démarche qui consiste à faire croire que l’avènement du paysage, en tant que genre autonome, sa soi-disant « laïcisation », n’est que le résultat de l’émancipation d’une matrice mentale médiévale et religieuse, considérée comme forcément rétrograde, pour laquelle le paysage se réduisait à une pure émanation ou incarnation de la puissance divine.
Patinir, le premier, aurait donc fait preuve d’une conception purement esthétique « moderne », et ces paysages « réalistes », marqueraient le passage d’un paradigme culturel religieux — donc obscurantiste — vers un paradigme moderne, c’est-à-dire dépourvu de sens… ce qu’on lui reprochera par la suite.
C’est bien ce regard-là qu’ont pu porter les esprits romantiques et fantastiques du XVIIe et XVIIIe siècle sur les artistes du XVe et XVIe siècle. Von Baldass fut certainement influencé par les écrits d’un Goethe qui, sans doute dans un moment d’enthousiasme pour le paganisme grec, analysant la place de plus en plus réduite accordée aux personnages religieux dans les tableaux flamands du XVIe, en déduit que ce n’était plus le sujet religieux qui faisait fonction de sujet, mais le paysage.
Autant que Rubens aurait prétexté peindre Adam et Eve chassés du Paradis pour pouvoir peindre des nus, Patinir n’aurait fait que saisir le prétexte d’un passage biblique pour pouvoir se livrer à sa véritable passion, le paysage.
Un petit détour par Bosch
Un regard nouveau sur l’œuvre de Patinir démontre sans conteste l’erreur de cette analyse.
Pour aboutir à une lecture plus juste, je vous propose ici un petit détour par Jérôme Bosch, dont l’esprit était très vivant parmi le cercle des amis d’Erasme à Anvers (Gérard David, Quentin Massys, Jan Wellens Cock, Albrecht Dürer, etc.), dont Patinir faisait partie.
Bosch, contrairement aux clichés toujours en vogue de nos jours, est avant tout un esprit pieux et moralisateur. S’il montre le vice, ce n’est pas tant pour en faire l’éloge mais pour nous faire prendre conscience à quel point ce vice nous attire. Fidèle aux traditions augustiniennes de la Devotio Moderna, promues par les Frères de la Vie commune (un mouvement de renouveau spirituel dont il était proche), Bosch estime que l’attachement de l’homme aux choses terrestres le conduit au péché. Voilà le sujet central de toute son oeuvre, dont on ne peut pénétrer l’esprit qu’à la lecture de L’imitation du Christ, écrit, selon toute probabilité, par l’âme fondatrice de la Devotio Moderna, Geert Groote (1340-1384), ou son disciple, Thomas à Kempis (1379-1471) à qui cette œuvre est généralement attribuée.
Dans cet écrit, le plus lu de l’histoire de l’homme après la Bible, on peut lire :
« Vanités des vanités, tout n’est que vanité, hors aimer Dieu et le servir seul. La souveraine sagesse est de tendre au royaume du ciel par le mépris du monde. Vanité donc, d’amasser des richesses périssables et d’espérer en elles. Vanités, d’aspirer aux honneurs et de s’élever à ce qu’il y a de plus haut. Vanité, de suivre les désirs de la chair et de rechercher ce dont il faudra bientôt être rigoureusement puni. Vanité, de souhaiter une longue vie et de ne pas se soucier de bien vivre. Vanité, de ne penser qu’à la vie présente et de ne pas prévoir ce qui la suivra. Vanité, de s’attacher à ce qui passe si vite et de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit point. Rappelez-vous souvent cette parole du sage : l’œil n’est pas rassasié de ce qu’il voit, ni l’oreille remplie de ce qu’elle entend. Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de l’amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles, car ceux qui suivent l’attrait de leurs sens souillent leur âme et perdent la grâce de Dieu. »
Bosch traite ce sujet avec beaucoup de compassion et un humour hors pair dans son tableau le Char de foin (Musée du Prado, Madrid)
Jérôme Bosch, le retable du Char de foin, panneau central, référence à la vanité des richesses terrestres. Musée du Prado, Madrid.
L’allégorie de la paille existe déjà dans l’Ancien Testament. On lit dans Isaïe, 40,6 :
« Toute chair est de l’herbe, et tout son éclat comme la fleur des champs ; l’herbe sèche, la fleur se flétrit quand le souffle de Yahvé passe dessus. Oui, le peuple est de l’herbe. L’herbe sèche, la fleur se flétrit, mais la parole de notre Dieu se réalise à jamais ».
Elle sera reprise dans le Nouveau Testament par l’apôtre Pierre (1, 24) : « Car Toute chair est comme l’herbe, Et toute sa gloire comme la fleur de l’herbe. L’herbe sèche, et la fleur tombe ». C’est d’ailleurs ce passage que Brahms utilise dans le deuxième mouvement de son Requiem allemand.
Sur le triptyque de Bosch, on voit donc un char de foin, allégorie de la vanité des richesses terrestres, tiré par d’étranges créatures qui s’avancent vers l’enfer. Le duc de Bourgogne, l’empereur d’Allemagne, et même le pape en personne (c’est l’époque de Jules II…) suivent de près ce char, tandis qu’une bonne douzaine de personnages se battent à mort pour attraper un brin de paille. C’est un peu comme l’immense bulle des titres spéculatifs qui conduit notre époque vers une grande dépression…
On s’imagine très bien les banquiers qui ont saboté le sommet du G20 pour faire perdurer leur système si profitable à très court terme. Mais cette corruption ne touche pas que les grands de ce monde. A l’avant-plan du tableau, un abbé se fait remplir des sacs entiers de foin, un faux dentiste et aussi des tziganes trompent les gens pour un peu de paille.
Le colporteur et l’homo viator
Le triptyque fermé résume le même topos sous forme d’un colporteur (et non l’enfant prodigue). Ce colporteur, éternel homo viator, est une allégorie de l’Homme qui se bat pour rester sur le bon chemin et tient à ne pas quitter sa voie.
Dans une autre version du même sujet peint par Bosch (Musée Boijmans Beuningen, Rotterdam), le colporteur avance op een slof en een schoen (sur une pantoufle et une chaussure), c’est-à-dire qu’il choisit la précarité, quittant le monde visible du péché (nous voyons un bordel et des ivrognes) et abandonnant ses possessions matérielles.
Jérôme Bosch. Ici le colporteur n’est qu’une métaphore du chemin choisi par l’âme qui se détache sans cesse des tentations terrestres. Avec son bâton (la foi), le croyant repousse le pêché (le chien) qui vient lui mordre les mollets.
Avec son bâton (symbole de la foi), il réussit à repousser les chiens infernaux (symbole des tentations), qui tentent de le retenir. Une fois de plus, il ne s’agit point de manifestations de l’imagination exubérante de Bosch, mais d’un langage métaphorique partagé à l’époque. On trouve d’ailleurs cette représentation en marge du fameux Luttrell Psalter, un psautier anglais du XIVe siècle.
Luttrell Psaltar, colporteur avec bâton et chien infernal, British Library, Londres.
Ce thème de l’homo viator, l’homme qui se détache des biens terrestres, est par ailleurs récurrent dans l’art et la littérature de cette époque, en particulier depuis la traduction en néerlandais du Pèlerinage de la vie et de l’âme humaine, écrit en 1358 par le moine cistercien normand Guillaume de Degulleville (1295-après 1358). Une miniature de cette œuvre nous montre une âme sur son chemin, habillée en colporteur.
Miniature extraite du Pèlerinage de la vie et l’âme humaine de Guillaume Degulleville.
Néanmoins, si au XIVe siècle cette exigence spirituelle a pu dicter un rigorisme quelquefois excessif, le rire libérateur de l’humanisme naissant (Brant, Erasme, Rabelais, etc.) apportera des couleurs plus gaies et plus libres à la culture flamande du Brabant (Bosch, Matsys, Bruegel), bien qu’étouffées ensuite par les dictats du Concile de Trente. L’attachement de l’homme aux biens terrestres devient alors sujet à rire. Publié à Bâle en 1494, La Nef des Fous de Sébastien Brant, véritable inventaire de toutes les folies qui peuvent conduire l’homme vers sa perte, marquera toute une génération qui retrouve créativité et optimisme grâce au rire libérateur d’un Erasme et de son disciple, l’humaniste chrétien François Rabelais.
En tout cas, pour Bosch, Patinir et la Devotio Moderna, la contemplation est à l’opposé même du pessimisme et de la passivité scolastique. Pour eux, le rire est l’antidote idéal pour éradiquer le désespoir, l’acedia (la lassitude) et la mélancolie. La contemplation y prend donc une nouvelle dimension. Chaque fidèle est incité à vivre son engagement chrétien, par l’expérience personnelle et l’imitation individuelle du Christ. Il doit cesser de rejeter sa propre responsabilité sur les grandes figures de la Bible et de l’Histoire sainte. L’homme ne peut plus s’en remettre à l’intercession de la Vierge, des apôtres et des saints. Il doit, tout en suivant les exemples, prêter un contenu personnel à l’idéal de la vie chrétienne. Porté à l’action, chaque individu, à titre individuel et pleinement conscient de sa nature de pêcheur, est constamment amené à faire le choix du bien au détriment du mal. Voilà quelques éléments sur l’arrière-plan culturel nous permettant d’approcher différemment les paysages de Patinir.
Charon traversant le Styx
Le tableau de Patinir intitulé Charon traversant le Styx (Musée du Prado, Madrid) qui combine traditions antique et chrétienne, nous servira ici de « pierre de Rosette ». Inspiré par le sixième livre de l’Enéide, où l’écrivain romain Virgile décrit la catabase, ou la descente aux enfers, ou encore l’Inferno de Dante (3, ligne 78) repris de Virgile, Patinir place une barque au centre de l’œuvre.
Joachim Patinir, Charon traversant le Styx, Musée du Prado, Madrid.
Le grand personnage debout dans cette barque est Charon, le nocher des Enfers, généralement présenté sous les traits d’un vieillard morose et sinistre. Sa tâche consiste à faire traverser le fleuve Styx, aux âmes des défunts qui ont reçu une sépulture. En paiement, Charon prend une pièce de monnaie placée dans la bouche des cadavres. Le passager de la barque est donc une âme humaine. Bien que la scène ait lieu après la mort physique de la personne, l’âme, et ça peut surprendre, est taraudée par le choix entre le Paradis et l’Enfer. Car si depuis le Concile de Trente, on estime qu’une mauvaise vie envoie irrémédiablement l’homme en enfer dès l’instant de sa mort, la foie chrétienne continue, y compris aujourd’hui, à distinguer le jugement dernier de ce qu’on appelle le « jugement particulier ». Selon cette conception, parfois contestée au sein des confessions, au moment de la mort, bien que notre sort final soit fixé (Hébreux 9,27), toutes les conséquences de ce Jugement particulier ne seront pas tirées avant le Jugement général, qui aura lieu lors du retour du Christ, à la fin des temps. Ainsi, le « Jugement particulier » qui est supposé suivre immédiatement notre mort, concerne notre dernier acte de liberté, préparé par tout ce que fut notre vie. Nous aider à contempler cet instant ultime semble donc l’objectif premier du tableau de Patinir, en y mêlant d’autres métaphores.
Cependant, un regard attentif sur la partie inférieure du tableau, nous fait découvrir une contradiction, absente du poème de Virgile. Si l’enfer est à droite (on y voit Cerbère, le chien à trois têtes qui garde la porte de l’enfer), la porte d’entrée en semble facile d’accès et des arbres splendides y parsèment de belles pelouses. A gauche, se trouve le Paradis. Un ange tente d’ailleurs d’attirer l’attention de l’âme dans la barque, mais celle-ci semble beaucoup plus attirée par un enfer d’apparence si accueillante. De plus, le chemin peu éclairé qui mène au paradis semble périlleux par la présence de rochers, de marais et autres obstacles dangereux. Une fois de plus, ce sont nos sens qui risquent de nous conduire à faire un choix littéralement infernal.
Le sujet du tableau est donc clairement celui du bivium, le choix binaire qui se pose à la croisée des chemins et offre au spectateur pèlerin le choix entre la voie du vice et celle du salut.
Sébastien Brant, La Nef des fous, illustration de Hercule à la croisée des chemins.
Ce thème est très répandu à l’époque. On le retrouve dans la Nef des Fous de Sébastien Brant, sous la forme d’Hercule à la croisée des chemins. Dans cette illustration, à gauche, en haut d’une colline, une femme nue représente le vice et l’oisiveté. Derrière elle, la mort nous sourit.
A droite, plantée au sommet d’une colline plus élevée, au bout d’un chemin rocailleux, attend la vertu symbolisée par le travail. Rappelons également que l’Evangile (Matthieu 7:13-14) évoque clairement le choix auquel nous serons confrontés : « Entrez par la porte étroite. Car large est la porte, spacieux est le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mène à la vie, et il y en a peu qui les trouvent ».
Le paysage comme objet de contemplation
L’historien d’art Reindert Leonard Falkenburg, dans sa thèse doctorale de 1985, fut le premier à constater que Patinir s’amuse à transposer ce langage métaphorique à l’ensemble de son paysage. Bien que l’image de rochers infranchissables, comme métaphore de la vertu à laquelle on aboutit en choisissant le chemin difficile, ne soit pas une nouveauté, Patinir exploite cette idée avec une virtuosité sans précédent. On découvre ainsi que le thème de l’homme qui se détourne courageusement de la tentation d’un monde qui piège notre sensorium, est le thème théo-philosophique sous-jacent de presque tous les paysages de Patinir. Ainsi, son œuvre trouve sa raison d’être en tant qu’objet de contemplation, où l’homme se mesure à l’infini.
Retournons à notre Paysage avec Saint Jérôme de Patinir (National Gallery, Londres). On y découvre la « porte étroite » conduisant à un chemin difficile qui nous porte vers un premier plateau. Ce n’est pas la montagne la plus élevée. La plus haute, telle une tour de Babylone, est symbole d’orgueil. Regardons ensuite Le repos sur le chemin d’Egypte (Musée du Prado, Madrid). Au bord du chemin, Marie est assise et devant elle, par terre, sont disposés le bâton du colporteur et son panier typique.
Joachim Patinir, Le repos de la Sainte famille, Musée du Prado, Madrid.
Pour conclure, on pourrait dire que, poussé par sa ferveur spirituelle et humaniste, en peignant des rochers de plus en plus infranchissables — traduisant l’immense vertu de ceux qui décident de les escalader — Patinir élabore non pas des paysages « réalistes », mais des « paysages spirituels », dictés par l’immense besoin de raconter le cheminement spirituel de l’âme.
Loin d’être de simples objets esthétiques, ses paysages spirituels servent la contemplation. Comme image en miroir, à moitié ironique, ils permettent, à ceux qui le désirent, de préparer les choix auxquels leur âme sera confrontée pendant, et après le pèlerinage de la vie.
Bibliographie sommaire :
R.L. Falkenburg, Joachim Patinir, Het landschap als beeld van de levenspelgrimage, Nijmegen, 1985.
Maurice Pons et André Barret, Patinir ou l’harmonie du monde, Robert Laffont, 1980.
Eric de Bruyn, De vergeten beeldentaal van Jheronimus Bosch, Adr. Heinen, s’Hertogenbosch, 2001.
Dirk Bax, HieronymusBosch, his picture-writing deciphered, A.A. Balkema, Capetown, 1979.
Georgette Epinay-Burgard, GérardGroote, fondateur de la Dévotion Moderne, Brepols, 1998.