Étiquette : Jacques Lefèvre d’Etaples

 

Le Cénacle de Meaux et l’Humanisme chrétien à la Renaissance

De gauche à droite, trois personnalités majeures de l’Humanisme chrétien en France : Marguerite de Navarre, l’abbé Guillaume Briçonnet et Jacques Lefèvre d’Etaples.

Cette citation ressemble en bien des aspects à ce que de nombreux chrétiens ressentent aujourd’hui devant l’instrumentalisation du religieux pour justifier des guerres rapaces et sanguinaires présentées en « guerres justes », en particulier par des membres éminents de l’Administration Trump, notamment son ministre de la Guerre, Pete Hegseth.

L’histoire bégaie, car cette citation n’est pas d’aujourd’hui. Elle est extraite d’une lettre envoyée au pape en 1933 par Edith Stein, philosophe d’origine juive devenue carmélite, lorsque les catholiques allemands, minoritaires dans ce pays protestant, signent un Concordat avec Hitler. L’ennemi commun à combattre est désormais le bolchevisme. En échange de leur silence devant la barbarie nazie, Hitler leur offre sa gracieuse protection.

En France, à la même époque, le grand patronat, européiste avant l’heure, clamait : « Mieux vaut Hitler que le Front populaire ! »

Notre chance, aujourd’hui, est d’avoir un pape qui élève la voix. Et cette voix peut donner à chacun le courage pour enrayer la marche folle vers la guerre.

Le Dimanche des Rameaux, Léon XIV avait répété avec force que personne ne peut justifier la guerre au nom du Seigneur :

A la soif de pouvoir s’ajoute celle de l’argent, dénoncée lors de son voyage dans la Principauté de Monaco.

Au cours de sa première année de pontificat, le Pape a appelé à maintes reprises à une réconciliation « désarmée et désarmante ». Aux « seigneurs de la guerre » qui font de leur pouvoir « une idole muette, aveugle et sourde », il a opposé l’écoute d’une « mélodie plus grande que nous ». Cette harmonie sur laquelle danser quand le monde semble oublier même « la lumière ».

La venue du Pape Léon XIV en France

Dans un communiqué publié le 6 mai, le président de la Conférence des évêques de France confirme ce que beaucoup espéraient depuis un an : bien que cela reste à confirmer, Léon XIV pourrait venir en France fin septembre 2026, en faisant étape à Paris et à Lourdes.

C’est l’occasion pour nous d’évoquer un des sursauts les plus lumineux de notre pays, qui a connu son apogée en 1521, avec la création du Cénacle de Meaux par le philosophe-théologien Jacques Lefèvre d’Etaples (1450-1537), à la demande de son élève l’évêque Guillaume Briçonnet (1472-1534).

Ce n’était pas un cercle philosophique ou de prière. Il s’agissait en premier lieu de lire, d’étudier, de traduire et d’imprimer l’évangile en français et de former les ecclésiastiques à la prédication. La démarche était si simple, honnête et novatrice qu’elle dérangea profondément le pouvoir politique et religieux en place. Le Cénacle fut fermé après seulement quatre ans, ses animateurs furent persécutés et durent s’exiler. Ce n’est que grâce à la protection de Marguerite de Navarre (1492-1549) (encore appelée Marguerite d’Angoulême ou Marguerite de Valois-Angoulême), sœur de François Ier, gagnée à ce courant, que leurs grandes figures purent échapper aux flammes du bûcher.

Evangélisme de la Renaissance

Pour Guillaume d’Alonge, Jacques Lefèvre d’Etaples est

Ce que certains nomment « l’évangélisme de la Renaissance » (à ne pas confondre avec l’évangélisme messianique américain, courant qui anime les va-t’en guerre d’aujourd’hui) correspond à un mouvement d’idées caractérisé par la valorisation de l’exégèse biblique.

Par différence avec l’évangélisme au sens le plus courant du terme, il ne se rapporte pas nécessairement à la Réforme protestante. Au contraire, de nombreux humanistes qui ne souhaitent pas rompre avec la papauté mais se déclarent néanmoins hostiles aux abus ecclésiastiques, comme Erasme de Rotterdam et François Rabelais, sont animés d’un désir de réforme sans schisme.

Si les catholiques ont voulu les éradiquer en les ignorant, les protestants ont toujours prétendu qu’ils étaient des leurs.

Comme Erasme, Jacques Lefèvre d’Etaples était certes réformiste mais n’a jamais envisagé de rompre avec l’Eglise catholique romaine, ainsi que le réclamaient Luter, Calvin et autres figures de la Réforme protestante. Les humanistes chrétiens de la Renaissance croyaient, peut-être avec naïveté, qu’en appelant à la raison, la curie romaine finirait par céder à leurs exigences en acceptant d’éradiquer la corruption et les abus qui polluaient gravement l’institution.

Humanisme

C’est en Italie, avec Pétrarque (1304-1374), que naît l’humanisme. Le poète commence par recueillir les inscriptions sur les vieilles pierres de Rome et poursuit dans les manuscrits sa quête des Anciens.

Avec son ami Boccace, il fera venir en Italie les savants byzantins pour ressusciter l’étude du grec et du latin. Si le terme humaniste désigne alors celui qui, par l’étude du grec et du latin « cultive les humanités » (studia humanitatis), les penseurs humanistes de la Renaissance n’abjurent pas pour autant leur foi chrétienne mais cherchent plutôt à marier les deux.

Une rupture très nette avec le pessimisme scolastique va alors s’opérer. Se concevant comme « créé à l’image vivant du Créateur », l’homme de la Renaissance, uomo universale, doué de raison et de libre arbitre, n’accuse plus le diable. C’est lui qui doit se démener pour surmonter ses mauvais penchants. Et s’il développe pleinement son potentiel créateur, c’est avant tout pour plaire au Créateur en mettant sa vie au service du bien public plutôt qu’à sa gloire personnelle. En Europe du Nord, le courant des Frères et Soeurs de la vie commune et celui des béguines partent de la conviction que vie contemplative et vie active doivent se compléter et non s’opposer. Chacun doit vivre « à l’imitation du Christ ». C’est à Deventer, chez les Frères de la vie commune, qu’Erasme, inspiré par des enseignants comme Rodolphe Agricola, découvrira l’humanisme chrétien et les « bonnes lettres ».3

Le grec et les Grecs

Un érudit grec enseinant à Florence au début du XVe siècle.

Si l’étude du grec pénètre en Italie et aux Pays-Bas dès le début du XVe siècle, en France, les jeunes élites se bousculent pour assister, à partir de 1476, aux cours d’un exilé grec, Georges Hermonyme de Sparte, piètre pédagogue, rapace et maîtrisant peu sa propre langue.

Mais, comme le précise Jacqueline de Romilly:

Deux autres Grecs jouent un rôle majeur pour le renouveau des études helléniques.

Constantin Lascaris.

Et d’abord Constantin Lascaris (1434-1501). Elève de Jean Argyropoulos entre 1444 et 1553, il arrive en Occident vers 1460, après avoir été fait prisonnier durant l’occupation turque de Constantinople en 1453.

Après quelques courts séjours entre les îles grecques, il devient précepteur de la fille de Francesco Sforza à Milan, où il commence la rédaction de sa grammaire, l’Erotemata.

Outil essentiel pour l’apprentissage du grec, l’œuvre sera d’abord imprimée à Milan, puis éditée à deux reprises par Alde Manuce à Venise.

Constantin Lascaris se rend ensuite à Rome où il rencontre le plus grand protecteur des érudits grecs en Occident et de l’humanisme byzantin au sein du clergé, le cardinal Jean Bessarion (1403-1472), patriarche latin de Constantinople à partir de 1463.

Bessarion est un ami du cardinal Nicolas de Cues (1401-1464), avec lequel il collabore en particulier lors du Concile œcuménique de Ferrare/Florence, réuni pour mettre fin au schisme entre les Eglises d’Orient et d’Occident.

Jean Lascaris

Jean Lascaris.

L’autre érudit grec (sans parenté avec le premier) est Jean (Janus) Lascaris (1445-1535), lui aussi un protégé du cardinal Jean Bessarion qui le chargera de nombreuses missions, notamment de ramener des manuscrits précieux du Mont Athos en 1492.

Bien que né en Asie mineure et fréquentant les grands d’Italie, Lascaris se met au service de la France en tant qu’ambassadeur de Louis XII à Venise entre 1503 et 1508. Il y rejoint l’académie de l’imprimeur Alde Manuce (1449-1515) où lettrés d’Orient et d’Occident se retrouvent pour discuter et éditer les classiques.

Lorsqu’Erasme se rend alors à Venise chez l’imprimeur Alde Manuce pour publier ses Adages, œuvre magistrale visant à populariser toute la sagesse antique, Lascaris lui propose non seulement de l’accueillir chez lui, mais contribue lui-même à l’ouvrage.

Erasme, écrit l’historienne belge Yvonne Charlier, y rédige fiévreusement ses Adages

Travaille également avec Lascaris le jeune étudiant français Germain de Brie.

Quelques années plus tard, lorsqu’Erasme et Thomas More publient en 1516 l’Utopie, récit fictif d’un peuple (les Utopiens) qui tente de créer une société idéale fondée sur les principes définis par Platon dans sa République, ils avancent qu’ils doivent être d’origine grecque, puisque Lascaris « était leur seul grammairien ».

C’est à Venise que Jean Lascaris et Erasme entrevoient ensemble l’idée d’un Collège de langues. Pouvoir comparer les traductions de l’Evangile en hébreu et en grec était la condition sine qua non pour aboutir à une juste compréhension de son contenu.

Lascaris finira sa vie à Rome auprès du pape Léon X, qui le charge en 1514 d’y fonder le Collège grec du Quirinal. Erasme, contre vents et marées, et surtout contre les théologiens de la ville universitaire brabançonne de Louvain, y ouvrira le Collège Trilingue en 1517.

Lascaris s’occupe également de la Bibliothèque royale, installée à Blois dès 1501 par Louis XII, puis déménagée à Fontainebleau avec Guillaume Budé sous François Ier.

L’ancêtre du Collège de France, le Collège des lecteurs royaux fondé en 1530 par François Ier.

Par la suite, sur l’insistance de Budé, François Ier créera en 1530, sous patronage royal, le « Collège des Lecteurs royaux », permettant d’étudier le grec et toutes les matières rejetées par la Sorbonne.

La proximité de Lascaris avec Lefèvre d’Étaples a pu faire écrire que l’œuvre des grands érudits français, Budé, Scaliger, Casaubon, Lambin, Cujas, Estienne, paraissait

Resté caché aux Européens pendant des siècles, cet immense patrimoine – on pourrait dire une vaste civilisation qu’on redécouvre – prit donc le chemin du royaume de France grâce à des hommes tels que Lascaris, dont des disciples comme Lefèvre prirent la relève.

Jacques Lefèvre d’Etaples

Jacques Lefèvre d’Etaples.

Philosophe, mathématicien, musicologue et théologien, Jacques Lefèvre naît vers 1450 à Étaples, en Picardie, et décède en 1536 à Nérac (Lot-et-Garonne). Il latinisa son nom en Jacobus Faber Stupulensis, d’où le surnom de « fabristes » donné à ceux qui adhèrent à sa doctrine.

Il fait ses études à Paris où il obtient le grade de bachelier et de maître des arts. Puis il entre dans les ordres et devient prêtre, sans que l’on sache s’il a effectivement exercé cette fonction. D’un naturel doux et timide, de constitution fragile, d’un désintéressement qui le poussa à faire don de son patrimoine à ses frères et neveux pour s’adonner plus librement à l’étude, Jacques Lefèvre étudia surtout les lettres et la philosophie.

Ses études terminées, après avoir enseigné quelque temps les belles-lettres, le goût des voyages le prend. Il parcourt une partie de l’Europe, on prétend même que le désir d’étendre ses connaissances le conduit en Asie et en Afrique. Attiré par les vents du renouveau que faisait souffler la Renaissance sur toute l’Europe, Lefèvre se rend au moins à deux reprises en Italie où il effectue des longs séjours à Pavie, Padoue, Venise, Rome et Florence.

Avec sa traduction de Platon et d’Aristote, Leonardo Bruni (1370-1444) dota l’Italie, et avec elle, le monde savant, d’un cadre philosophique. L’humanisme italien prit parti pour Platon.

En 1492, Lefèvre rencontre et discute avec les platoniciens et néo-platoniciens florentins, regroupés autour de Marsile Ficin, de son élève Jean Pic de la Mirandole, du Politien et d’Ermolao Barbaro.

En partant d’Hermès Trismégiste, Plotin, Jamblique et Cicéron, ce courant met en avant la prétendue complémentarité entre Platon et Aristote plutôt que leur opposition, espérant pouvoir concilier les doctrines des deux philosophes. Se plaçant au-dessus des deux camps, Jean Pic de la Mirandole préparait un grand ouvrage que la mort l’empêcha d’achever, la Concordia Platonis et Aristoteles, ramenant à une seule sagesse toutes les philosophies et toutes les religions, évidemment sous la tutelle du Vatican. Le néoplatonisme florentin exerce alors une grande influence sur toute une génération de prélats et d’ecclésiastiques.

Plus tard, en 1509, sous le pape guerrier Jules II, les néoplatoniciens dicteront à Raphaël le contenu des fresques de la Chambre de la Signature, où Pic de la Mirandole figure en excellente position. Dans son traité Les Cicéroniens, Erasme dénonce ces néoplatoniciens qui, au lieu de christianiser Platon, se servent de la philosophie antique pour rabaisser le christianisme à la barbarie païenne.

De retour à Paris en 1495, Lefèvre devient professeur au collège Cardinal Lemoine où il enseigne jusqu’en 1507, selon la mode d’alors, la philosophie, la géométrie, l’arithmétique, la grammaire, la géographie, la cosmographie et la musique.

Ses premiers ouvrages sont des commentaires sur Aristote, un philosophe grec que l’on citait souvent mais qu’on lisait assez peu. De façon assez étonnante, ce n’est qu’après sa rencontre avec les néoplatoniciens florentins qu’il décide de publier des écrits d’Aristote, dans les versions des humanistes du Quattrocento, assorties de commentaires qui visent à restaurer la sana intelligentia du philosophe. Ambitieux, Lefèvre conçut son corpus aristotélicien en réaction à l’enseignement scolastique, contre lequel il n’a pas de mots assez durs dans ses préfaces.

Reprenant les traductions partielles ou incomplètes données par Boèce et Bessarion, il tente de les débarrasser de ce que François Rabelais appelait « les gloses tant sales ». A l’époque, il espère encore rendre compatible la pensée d’Aristote avec la parole de l’Evangile.

Mais Lefèvre n’oublie pas pour autant Platon. En 1499, il publie les œuvres du Pseudo-Denys l’Aréopagite, un penseur néoplatonicien du VIe siècle qui était considéré à tort comme l’un des disciples du Christ. Il s’intéresse ensuite à Jean Damascène, à Nicolas de Cues et au mystique espagnol Raymond Lulle : des auteurs qui nourrirent la réflexion spirituelle des chrétiens français tout au long du siècle. Lefèvre mathématicien se retrouve dans l’approche de Nicolas de Cues, pour qui, comme pour Pythagore, les mathématiques ne sont que la science des proportions divines.

Paradoxalement, c’est à la suite de la lecture du Pseudo-Denys qu’il rejette ce qu’il a adoré, et ses commentaires suivants témoignent d’une grande méfiance envers le platonisme. En 1506, il publie, à la suite de la Politique, un résumé de la République et des Lois, intitulé Hécatonomies, dont la marge est fréquemment annotée d’un « stultitia » (bêtise) ou « semistultitia » (demi-bêtise). Dans ce traité, il regroupe les prescriptions de Platon qu’il approuve et celles qui doivent être condamnées.

Les Briçonnet

Guillaume Briçonnet, évêque de Saint-Malo.

A un moment donné, Jacques Lefèvre d’Etaples obtient la protection de la puissante famille Briçonnet.

C’est une véritable dynastie de diplomates, de bâtisseurs et de grands serviteurs du Royaume.

Guillaume Briçonnet (1445-1514) est un officier royal puis un ecclésiastique français, connu sous le nom de Cardinal de Saint-Malo. D’abord financier, il exerce la fonction de général des finances de Languedoc sous Louis XI.

A la mort de sa femme, il entre dans les ordres. Recommandé par Louis XI à son successeur, il est nommé secrétaire du Trésor. Il sera ministre d’Etat de Charles VIII et créé cardinal par le pape en 1495. Le 27 mai 1498, il couronne Louis XII à Reims.

Guillaume Briçonnet, évêque de Lodève, de Saint-Germain-des-Prés et de Meaux.

Guillaume Briçonnet a un fils éponyme né en 1470. En 1489, alors qu’il est étudiant à Paris, au Collège de Navarre (il n’a alors que 19 ans), Guillaume Briçonnet (fils) est nommé évêque de Lodève. Il deviendra également abbé de Saint-Guilhem-le-Désert en 1493.7

Il continue cependant à résider pour un temps à Paris afin de compléter sa formation, avec pour précepteur Josse Clichtove, par qui il fait la connaissance de Lefèvre d’Étaples et de son entourage. En 1495, succédant à son oncle Robert, archevêque de Reims, Guillaume Briçonnet devient l’un des deux présidents de la Chambre des Comptes à Paris et le restera jusqu’en 1507. Reçu chanoine de l’Église de Paris en 1503, il se fait construire une très belle demeure dans le cloître de Notre-Dame.

Nommé abbé de Saint-Germain-des-Prés en 1507, il appellera Lefèvre auprès de lui afin d’y promouvoir une réforme des moeurs des moines. Pour Lefèvre, c’est un moment de vérité. Ce qui apparaît alors avec force, c’est qu’il n’a jamais pratiqué la philosophie pour s’éloigner du religieux, au contraire, sa quête de vérité ne fut qu’une étape dans son élan conduisant vers Dieu. Prudent, lorsqu’il examine les doctrines des uns et des autres, il évite de prendre parti tout en poursuivant ses propres réflexions. Bien plus que d’Aristote ou de Platon, c’est de l’Evangile que Lefèvre tire son inspiration. Pour lui, l’étude des Saintes Ecritures doit être le couronnement de ses travaux, leur point d’aboutissement naturel.

Lefèvre veut se rapprocher de cette lumière qu’il voit au loin. On dira qu’il traverse une « crise mystique ». Longue est la liste des auteurs mystiques dont Lefèvre a publié les ouvrages. Depuis celui qu’il considérait comme le plus ancien de tous, Denys l’Aréopagite, elle va jusqu’au plus récent, Nicolas de Cues, en passant par Héraclite, Hermès Trismégiste, Jean Damascène, Raymond Lulle, Richard de Saint-Victor et Ruysbroeck l’admirable.

En 1509, Lefèvre publie un Psautier en cinq langues. Le choix de s’occuper d’abord du Psautier était avant tout de nature pastorale : il veut offrir aux moines un instrument efficace pour comprendre pleinement le contenu de leurs prières, mais aussi insister sur la centralité du rapport direct entre le fidèle et Dieu.

En 1511, de passage à Paris, Erasme rencontre Lefèvre. S’ils ont pu se critiquer l’un l’autre, ils se respectent mutuellement et partageront toute leur vie un engagement commun.

Lefèvre continue son offensive en publiant les Épîtres de Paul (1512), dont on sait qu’elles ont constitué l’un des terrains de bataille pour la Réforme en général et pour Luther en particulier (« la foi et les œuvres » ou « la foi seule » comme voie de salut).

Un point important rapproche nettement Lefèvre d’Erasme et l’éloigne clairement de Luther : son interprétation du libre arbitre. Pour le théologien picard, malgré l’état de misère et d’impuissance dans lequel le péché originel a jeté l’homme, celui-ci conserve la capacité, bien que réduite, d’accueillir le don de la grâce, de s’ouvrir au salut, de rejeter le mal et de choisir le bien. Il en découle une vision plus optimiste et sereine du processus du salut, véritablement ouvert et accessible à tous les hommes, en contraste avec l’interprétation sombre et angoissée du salut, que les réformés réservaient à quelques heureux élus.

Lefèvre éditeur de Nicolas de Cues

Page des oeuvres complètes de Nicolas de Cues
dans l’édition de 1514 de Jacques Lefèvre d’Etaples chez Josse Bade à Paris.
Nicolas de Cues.

Sa flamme mystique, Lefèvre la partage avec les Briçonnet, puis avec Marguerite de Navarre.

Et lorsqu’en 1514, Lefèvre fait imprimer à Paris les œuvres complètes de Nicolas de Cues, jusqu’alors uniquement publiées deux fois en Allemagne, il adresse son épître dédicatoire au frère de Guillaume, Denys Briçonnet, évêque de Toulon.

Selon Noëlle Balley,

Son imprimeur était Josse Bade, un flamand passionné originaire de Gand, formé chez les imprimeurs lyonnais. Pas toujours rigoureux, celui-ci publiait de nombreux humanistes, dont Sébastien Brant (La Nef des Fous), Erasme (Eloge de la Folie), Budé, etc.

François Ier et Marguerite de Navarre visitent l’imprimerie de Robert Estienne.

Son gendre était l’imprimeur humaniste et érudit Robert Estienne (1503-1559), fils de l’imprimeur Henri Estienne (1460-1520) (l’ancien). François Ier le nomme, avant 1539, imprimeur royal pour l’hébreu et le latin, ainsi que pour le grec à partir de 1544.

Cénacle de Meaux

La ville de Meaux (77).

À partir de 1518 le protecteur de Lefèvre, Guillaume Briçonnet, décide d’élire résidence dans son nouveau diocèse, à Meaux, où il compte mettre en œuvre une réforme pastorale inspirée de la ligne théologique esquissée par l’humaniste picard. Au cœur de ce projet se situait la volonté, qui était celle des humanistes, d’apporter le message essentiel de l’Évangile à tous les hommes, même les plus simples et les moins instruits, et de faciliter ainsi l’accès aux mystères de la foi, avec la conviction que l’intervention du Saint Esprit pouvait inspirer l’intelligence et le cœur des fidèles.

Ami et disciple de Lefèvre, Guillaume Briçonnet résout de faire prévaloir ses idées morales dans son diocèse. Et, ce qui est inhabituel à cette époque, il abandonne la vie de cour pour y vivre.

Toujours à la demande de Briçonnet, Lefèvre fonde alors le Cénacle de Meaux, foyer de réflexion et de réforme de l’Église de Meaux. Il s’agit de retourner aux sources du christianisme, vers l’enseignement originel du Christ, en répandant le Nouveau Testament en français : on « délatinise » les textes évangéliques.

Marguerite de Navarre. Huile sur toile, attribuée à Jean Clouet.

Nommé en 1520 vicaire de Guillaume Briçonnet, devenu évêque de Meaux, Lefèvre s’installe dans cette ville. En 1521, Briçonnet devient le directeur spirituel de la sœur du roi de France, Marguerite de Navarre, qui est acquise à la cause.

La même année, Briçonnet et Lefèvre attirent autour d’eux plusieurs théologiens et prédicateurs, dont le futur réformé Guillaume Farel, l’infatigable Gérard Roussel, le théologien flamand Josse Clichtove, l’hébraïsant François Vatable, l’éloquent Martial Mazurier, l’intrépide Michel d’Arande, Pierre Caroli, prédicateur célèbre, et Jean Lecomte de Lacroix. Puis d’autres viennent, élargissant le cénacle : Pierre de Sébiville, Aimé Mégret, le franciscain ami de Rabelais, Pierre Amy, et Jacques Groslot, bailli d’Orléans. Leur mot d’ordre, simple, est aussi celui de Marguerite de Navarre :

Marguerite de Navarre a côtoyé Léonard de Vinci lors de ses trois dernières années de vie (1516-1519) au château du Clos Lucé, à Amboise. Marguerite y avait vécu avec son époux Charles IV d’Alençon en 1509. Par la suite, elle y séjourna régulièrement avec sa mère Louise de Savoie et son frère François Ier, dans le voisinage immédiat de Léonard de Vinci.

Marguerite de Navarre, dessin attribué à François Clouet.

Elle était une protectrice influente des arts, tandis que Vinci était le « premier peintre » du roi. En 1546, Rabelais lui rend honneur en lui dédiant son Tiers Livre.

Une thèse récente, de Jonathan Reid, a montré que Marguerite était dès cette époque au cœur d’un vaste réseau incluant plus de deux cents membres de la cour, des diplomates, des prélats, des hommes de lettres. S’étendant bien au-delà de Paris et Meaux, ce réseau concernait aussi Alençon, Lyon, Grenoble, Bourges, Poitiers et Mâcon.

Les imprimeurs, parmi lesquels Augereau et Du Bois, mais aussi Simon de Colines, clandestin à Lyon, en faisaient partie. Au total, selon Reid, 450 éditions de 200 œuvres « évangéliques » seraient sorties des presses françaises grâce à la protection de Marguerite.10

Sur le terrain

Après avoir visité tout son diocèse, Briçonnet constate que la plupart des curés ne résident pas dans leur paroisse et que les desservants ne sont qu’à peine, voire pas du tout, formés en théologie. De plus, ils n’ont pas le temps d’enseigner leurs ouailles car ils doivent travailler, tous les revenus de la paroisse allant aux curés. Les seuls prêcheurs instruits sont les Cordeliers, qui se bornent souvent à promettre l’enfer aux mauvais chrétiens.

Dès 1518, Briçonnet entreprend de lutter contre la dépravation des mœurs et le relâchement de la discipline ecclésiastique en réformant en profondeur son diocèse. Il simplifie le culte, supprime l’adoration des images et des reliques et encourage les prédications pour raviver la foi. Il considère son diocèse comme une terre de mission, et le divise en 26 stations de neuf paroisses chacune. Mais, année après année, il constate l’insuffisance des mesures : plus de la moitié des desservants sont incapables d’effectuer convenablement la tâche qui leur est assignée. Il décide d’expulser les 53 plus inaptes et de former des prêtres. Les Cordeliers sont interdits de chaire.

Commentaires sur la langue grecque publié par Guillaume Budé chez Josse Bade à Paris.

A Meaux, le Cénacle fait tourner une imprimerie pour publier, parmi d’autres, les ouvrages de Lefèvre d’Étaples : Commentaires des quatre évangiles (en latin) en 1522, Ancien Testament (en français), Homélies, Épîtres, Évangiles, Actes des Apôtres (1523) et Psaumes (1524).

Les principaux instruments du renouveau religieux furent une plus grande attention à la sélection et l’éducation du corps sacerdotal, la restauration de l’autorité de l’évêque vis-à-vis des ordres religieux concurrents, le contrôle des chaires confiées à des prédicateurs fidèles à la doctrine christocentrique et fermement convaincus du principe de la justification par la foi seule, sur lequel Lefèvre insistait depuis des années dans ses écrits, ainsi que l’impression et la distribution de nombreux écrits et ouvrages destinés aux clercs et aux laïcs : il s’agissait de textes de piété centrés principalement sur la prière mentale et sur l’invitation à simplifier et à purifier les rituels traditionnels, ainsi que de versions latines et surtout françaises des Saintes Écritures.

Débarrassés des gloses inutiles, les textes sont commentés de vive voix pour de petits groupes de personnes ayant un peu d’instruction. Des prières en langage simple sont imprimées à destination du peuple, ainsi que des ouvrages de vulgarisation à partir de 1525. Les prêches, qui changent (on ne menace plus de l’enfer, on ne quête plus à la fin), ont du succès. La Picardie voisine, la Thiérache, le monastère de Livry-en-Aulnoy suivent la démarche fabriste.

Meaux fut un laboratoire pour d’autres diocèses du royaume, dans lesquels des évêques proches du réseau évangélique tentèrent de mettre en application le modèle de renouveau pastoral élaboré par Lefèvre et les siens. Mais si effectivement l’évangélisme devint un courant influent et respecté sous le règne de François Ier, ce fut grâce au soutien d’une partie de la cour qui, comme nous l’avons mentionné, faisait référence à Marguerite. L’appui politique, économique et diplomatique de la sœur du roi et de son réseau permit aux fabristes d’avoir un accès direct à la cour et d’influencer les choix de la couronne concernant la politique de tolérance à l’égard de « l’hérésie » et les nominations des évêques et des abbés.

La réaction

Un maître enseignant dans une salle de l’Université de la Sorbonne à Paris au Moyen Âge. D’après une miniature. XVIe siècle.

Le Cénacle de Meaux attire immédiatement les foudres des Cordeliers (qu’il a privés du produit de leurs quêtes) et des théologiens de la Sorbonne.

En avril 1521, les thèses de Luther, initialement bien reçues et étudiées, sont condamnées par l’Université de Paris. Clichtove fait défection (il rédige un ouvrage sur le culte des saints, proclame que « l’intelligence des laïcs ne pourra jamais comprendre le sens sublime enfermé dans les livres divins » que les plus doctes ont peine à comprendre).

Bien que la traduction de Lefèvre du Nouveau Testament s’appuie sur le texte de la Vulgate, elle y apporte une soixantaine de corrections d’après les originaux grecs. Les docteurs de Paris sont principalement irrités de « l’Épître exhortatoire » qu’il met en tête de la deuxième partie, où il recommande à tous les fidèles de lire l’Écriture sainte en langue vernaculaire, c’est-à-dire en français.

On défère onze propositions à la faculté. Les tribunaux ordonnent que le Nouveau Testament rn français de Lefèvre d’Étaples soit brûlé. Mais le roi, instruit de cette affaire dans laquelle il ne voit qu’une tracasserie du doyen de la Sorbonne, Noël Béda, intervient et Lefèvre, s’étant justifié en présence des prélats et des docteurs que la cour lui a donnés pour juges, sort avec honneur de cette attaque.

En octobre 1523, sous la pression, Briçonnet interdit les livres de Luther dans son diocèse et en 1524, il renvoie Farel, trop provocateur dans ses prêches, afin de pouvoir continuer son travail de diffusion de l’Évangile. À ses frais, il organise des lectures publiques de la Bible et en fait distribuer des traductions, qui gagnent la Normandie, la Champagne et la vallée de la Loire.

Cette première phase d’expansion du mouvement fabriste s’acheva vers 1525, lorsque, sous la régence, le parti conservateur imposa une politique répressive à l’égard des luthériens et des évangéliques, sans distinction.

L’heure des persécutions

Marguerite de Navarre conseillant son jeune frère, le roi François Ier.

En 1525, les bouleversements géopolitiques changent la donne en France. En premier lieu, c’est le piège tendu par les guerres d’Italie qui se referme sur François Ier. Le 24 février 1525, le roi est fait prisonnier à Pavie par les troupes de Charles Quint.

Du coup, il n’est plus en position de protéger l’évêque de Meaux. A cela s’ajoute qu’en mai, une bulle papale autorise un groupe composé de trois théologiens de la Sorbonne et d’un curé à traquer l’hérésie.

Alors que Lefèvre publie les Épîtres et Évangiles pour les 52 dimanches de l’année à venir, ses ennemis ont plus de succès avec une nouvelle attaque, profitant du trouble attisé dans le diocèse de Meaux par des prédicateurs indiscrets et des moines turbulents. Un procès s’ouvre devant la Sorbonne à l’initiative des Cordeliers, qui l’accusent de permettre à « l’hérésie » de se répandre.

Léon X, pape de 1513 à 1521, assiste à l’autodafé des livres de Martin Luther (1483-1546), sommé de se rétracter avant d’être excommunié en 1521. Gravure sur bois.

La même année, le parlement de Paris intente un procès contre Briçonnet. Par mesure d’apaisement, ce dernier autorise à nouveau les Cordeliers à prêcher, demande à ses curés de restaurer le culte des saints et de la Vierge, interdit les prêches aux plus extrêmes et prend sous sa protection personnelle les statues et images de saints. Jean Leclerc, un cardeur de laine converti aux idées nouvelles, est fouetté pour avoir placardé des affiches hostiles au pape.

Après à peine quatre ans d’existence, le cénacle de Meaux est dissous en 1525.

Pendant quelques mois, afin d’éviter les arrestations et les condamnations, Lefèvre et les siens sont contraints de quitter le royaume pour se réfugier à Strasbourg. Sur place, il renforce ses liens avec des protestants modérés tels que Capiton et Butzer, et fréquente Otto Brunfels, auquel le rattachait une attitude nicodémite, reconnaissant la légitimité de la dissimulation religieuse dans un contexte de persécution.

En 1526, avec le retour de François Ier, négocié avec l’Espagne par Marguerite de Navarre, et grâce à sa protection, ils sont de retour en France et parviennent à conserver des espaces de manœuvre pendant quelques années encore à la cour et dans le reste du royaume, par une intense activité d’impression et de diffusion d’écrits, ainsi qu’à travers une action systématique de prédication évangélique au cœur même de la capitale. Le roi accorde à Lefèvre le poste de bibliothécaire personnel à Blois et lui confie l’éducation de ses deux enfants.

Guillaume Briçonnet est pour sa part innocenté. En 1528, il participe au synode de Paris qui condamne le luthéranisme. Un an plus tard, François Ier sacrifie le prédicateur Louis de Berquin (1490-1529), un ami d’Érasme mais également traducteur de traités luthériens. Il est brûlé vif en place de Grève à Paris.

L’exil

Château de Nérac.

En 1530, Lefèvre choisit de quitter la cour pour se rendre auprès de sa protectrice, Marguerite de Navarre, à Nérac. Il y restera jusqu’à sa mort en 1536, préférant ne pas prendre position dans les disputes entre protestants et catholiques.

On ne peut le taxer de protestantisme, bien que ses commentaires sur le célibat des prêtres, le jeûne et les sacrements soient extrêmement sévères et préparent la voie réformée. Le terme d’« évangélisme » récemment proposé semble en revanche convenir à cette attitude de fidélité absolue à l’esprit et à la lettre des Écritures.

Marguerite de Navarre.

Marguerite de Navarre, il faut le souligner, est une lettrée.

Mais si elle connaît le latin et même le grec, elle est loin de maîtriser ces langues anciennes comme le fait Lefèvre, dont elle a pu suivre les leçons.

Pour des raisons religieuses, elle a même reçu des cours d’hébreu de Paul Paradis, surnommé le Canosse, qui deviendra plus tard lecteur du Collège royal. Elle fut très influencée par la pensée du Cénacle de Meaux, dont elle donne des exemples en particulier dans ses comédies profanes et ses poèmes.

Et selon un historien,

En 1531, l’érudit vénitien Jérôme Aléandre, ancien nonce devenu le persécuteur en chef d’Erasme pour la curie romaine, se montre fort bien informé sur la situation. Il regrette que Lefèvre reste sous l’influence de son ancien disciple Gérard Roussel, évêque d’Oloron.

L’ambition des conservateurs romains et français était alors de convaincre Lefèvre d’écrire une rétractation de ses erreurs et de se rendre à Rome pour obtenir sa pleine réintégration au sein de l’Église romaine.

Il n’en fut pas ainsi. Si Lefèvre ne pouvait plus afficher publiquement ses choix spirituels, il restait proche des positions de ses disciples Roussel et Marguerite qui, pendant tout le règne de François Ier, même après l’affaire des Placards, ne cessèrent de soutenir une troisième voie entre Rome et Genève. En 1534, Briçonnet meurt au château d’Esmans, près de Montereau-Fault-Yonne.

Conclusion

La Sainte Bible, édition en français, publié par Lefèvre d’Etapels à Anvers en 1525.

La traduction de La Sainte Bible par Lefèvre, basée sur le texte de la Vulgate, sera imprimée non pas en France, mais à Anvers en 1530.

Ce fut la première Bible en langue vernaculaire, qui servit de base à toutes les traductions françaises, modernes comprises.

Foyer de prédication, cet épicentre de l’humanisme chrétien que fut le Cénacle de Meaux, précurseur du « réformisme », eut une grande influence sur les humanistes et les écrivains de cette génération.

Marguerite protège François Rabelais (1483-1553) et l’encourage d’écrire Gargantua and Pantagruel. Ami de Rabelais, le célèbre poète Clément Marot, se met au service de Marguerite. Il est bientôt accusé d’hérésie et se réfugie à Nérac en 1535.

Henri IV.

Surnommée la « mère de la Renaissance », Marguerite de Navarre fut la mère de Jeanne d’Albret et donc la grand-mère d’Henri IV, le bon roi Henri qui, connaissant cette filiation intellectuelle et spirituelle, allait incarner cet idéal dans l’action.

C’est certainement en ayant à l’esprit l’œuvre du Cénacle de Meaux qu’il réussit, du moins en partie, à mettre fin aux guerres de Religions ravageant la France.

La paix inclusive qu’il organisa en France, basée sur la coïncidence des opposés théorisée par Nicolas de Cues, sera le modèle pour la Paix de Westphalie qui mit fin à la guerre de Trente Ans en 1648.

Bibliographie sommaire

  • ALONGE, Guillaume Jacques Lefèvre d’Étaples dans la crise religieuse du XVIe siècle, nord’ 2022/2 N° 80, pages 15 à 21, Éditions Société de Littérature du Nord.
  • BARNAUD, Jean
    — Jacques Lefèvre d’Etaples : la préparation, Etudes théologiques et religieuses, 11e année, N° 1, 1936.
    — Jacques Lefèvre d’Etaples, maître de philosophie, Etudes théologiques et religieuses, 11e année, N° 2, 1936.
    — Jacques Lefèvre d’Etaples (suite), Etudes théologiques et religieuses, 11e année, N° 3, 1936.
    — Jacques Lefèvre d’Etaples (suite et fin), Etudes théologiques et religieuses, 11e année, N° 4-5, 1936.
  • CHARLIER, Yvonne, Erasme et l’amitié, d’après sa correspondance, Editions Les Belles Lettres, Paris, 1977.
  • DE ROMILLY, Jacqueline, Cinq siècles d’hellénisme en France, Bulletin de l’Association Guillaume Budé, mars 1977.
  • EICHEL-LOJKINE, Patricia, Marguerite de Navarre, perle de la Renaissance, Perrin, Paris, 2021.
  • PERNOT, Jean-François, Jacques Lefèvre d’Etaples (1450 ? – 1536), Actes du colloque d’Etaples les 7 et 8 novembre 1992, Classiques Garnier, Paris, 1995.

NOTES:

  1. https://www.facinghistory.org/resource-library/agreement-catholic-church ↩︎
  2. file:///C:/Users/User/Desktop/alonge-2022-jacques-lefevre-detaples-dans-la-crise-religieuse-du-xvie-siecle.pdf ↩︎
  3. L’humanisme chrétien se différencie de « l’Humanisme séculier » (anti-religieux) et supposément « scientifique ». Une fois éliminé la dimension spirituelle, la dimension humaniste a fini également à la trappe. Julian Huxley, un des grands promoteurs de « l’humanisme séculier » a fini par inventer le terme « transhumaniste », une idéologie qu’il voyait capable de remplacer toutes les religions. Le millionnaire Jeffrey Epstein, tout comme les milliardaires Elon Musk, Larry Ellison et Peter Thiel en sont des adeptes. ↩︎
  4. file:///C:/Users/User/Desktop/Jacques%20LEtap/Romilly_Helle%CC%81nisme-France.pdf ↩︎
  5. Börje Knös, Un ambassadeur de l’hellénisme : Janus Lascaris et la tradition gréco-byzantine dans l’humanisme français, Uppsala, Almqvist & Wiksells, 1945. ↩︎
  6. Philippe. Monnier, Le Quattrocento. T. II, p. 82. ↩︎
  7. https://www.etudesheraultaises.fr/publi/evocation-de-guillaume-briconnet-eveque-de-lodeve-de-1489-a-1519/ ↩︎
  8. Heminjard, Correspondance des Réformateurs, t. I, p. 4, note. ↩︎
  9. https://theses.chartes.psl.eu/document/ENCPOS_1991_01 ↩︎
  10. Jonathan Reid, King’s Sister, Queen of Dissent : Marguerite de Navarre (1492-1549) and her Evangelical Network. Leyden, Brill, 2009 ; 2 vol. ↩︎
  11. Jean-Pierre Duteil. Marguerite de Navarre. Ellipses, 2021. hal-04186835. ↩︎
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Pieter Bruegel l’ancien, commentateur politique et pacifiste

Pieter Bruegel, Chute des anges rebelles, détail, 1562.

Cinq siècles après sa naissance, la publication de nouvelles recherches semblent (enfin) rendre justice au grand peintre flamand « Pierre Bruegel le drôle », dit l’ancien (1525-1569).

Jusqu’ici, on entendait trop souvent dire de lui qu’il « apparaît comme une figure inclassable ». En 2024, l’historienne de l’art Mónica Ann Walker Vadillo n’hésite pas à écrire dans les pages Histoire du quotidien Le Monde que, vu que Bruegel a peint des fêtes paysannes, les critiques d’art « en sont arrivés à le considérer comme un homme peu raffiné et l’ont surnommé avec dédain ‘Bruegel le Paysan’ », tout en s’étonnant qu’il ait fréquenté bon nombre « d’universitaires, d’humanistes et des hommes d’affaires fortunés – qui appréciaient son œuvre et collectionnaient ses tableaux ».

Chute des anges rebelles

En 2014, le livre de Tine Luk Meganck, « Pieter Bruegel, la chute des anges rebelles. Art, savoir et politique à l’aube de la révolte des Gueux », surtout avec la dernière phrase de son titre, avait néanmoins rouvert le débat sur la dimension politique de son œuvre.

Meganck s’y risquait à une hypothèse hautement improbable à propos du tableau La chute des anges rebelles (1562, Musée de Bruxelles) : les anges jaloux, que Dieu punit pour avoir conspiré contre lui, représenteraient l’alliance des nobles, des classes moyennes et du peuple, menée par Guillaume le Taciturne contre la férule de l’Empire espagnol.

Du coup, le commanditaire de l’œuvre, toujours selon l’experte, serait probablement le fameux cardinal Antoine Perrenot de Granvelle, un des conseillers de la régente Marguerite de Parme et fervent partisan de la chasse aux hérétiques.

Nous avons documenté dans un autre article pourquoi cette interprétation nous semble irrecevable, le cardinal de Granvelle, un des membres du « gouvernement secret », étant universellement détesté par les humanistes de l’époque pour son zèle aveugle endossant tous les crimes de ses maîtres.

De plus, aucune preuve tangible n’existe qu’il ait commandité une quelconque œuvre à Bruegel. Certes il en possédait, mais, à part une « Fuite en Egypte » (1563), œuvre dépourvue de la moindre polémique, et une « Vue sur la baie de Naples », belle étude inspirée des dessins réalisés lors de son voyage en Italie, Granvelle était loin d’être « un des plus grands collectionneurs » d’œuvres de Bruegel, comme on le répète un peu partout.

Landjuweel

Erasmus de Bie, Procession de chars sur la Place du Meir à Anvers, 1670, Musée de Cassel.

Ceci étant dit, l’apport nouveau et important du livre de Meganck, c’est (on l’avait oublié) la reconnaissance de l’influence déterminante, pour comprendre le langage visuel de Bruegel, des Chambres de rhétorique et du Landjuweel d’Anvers de 1561.

Mon ami le regretté critique d’art américain Michael Gibson m’avait parlé de cette piste lors d’un entretien que j’avais réalisé avec lui. Il l’évoque dans son livre Le portement de croix (Editions Noêsis, Paris 1996), qui servira en 2011 à la réalisation du film « Bruegel, le moulin et la croix ».

En 1561, Anvers, où Bruegel résidait, se fit le siège d’une réjouissance exceptionnelle, le Landjuweel, ou concours national des Chambres de rhétorique.

Or, la Chambre anversoise « La Giroflée » (De Violieren), chargée de l’organisation d’une fête qui coûta cent mille couronnes à la ville, était en quelque sorte la division littéraire de la Guilde de Saint-Luc, qui regroupait les peintres, graveurs, sculpteurs, cartographes, orfèvres et imprimeurs.

C’est là qu’on lisait en flamand aussi bien qu’en latin ou en français, Platon, Homère, Pétrarque, Erasme et Rabelais. La première Bible en français ? Imprimée à Anvers en 1535 par Jacques Lefèvre d’Etaples, qui publia les premières traductions de l’œuvre complète de Nicolas de Cues à Paris en 1514, trois ans avant la parution, dans la même ville, de la première édition de L’éloge de la folie d’Erasme.

Le Landjuweel d’Anvers fut une fête grandiose. Venus de dix cités, deux mille rhétoriciens à cheval, passant par quarante arcs de triomphe, aux stridences des fifres, pénétrèrent dans une ville en fête. Tout un mois durant, orateurs et poètes, chansonniers et acteurs concoururent sans reprendre haleine.

Bruegel dut les suivre d’autant plus que son cher ami Hans Frankert, son ami et maître Peeter Baltens, très introduit auprès des grands financiers locaux qui préféraient le commerce à la guerre, ainsi que son premier patron, le graveur Jérôme Cock, furent tous impliqués dans l’organisation de cet événement dont le thème était la paix et, deux siècles avant Kant et Schiller, cette brûlante interrogation philosophique : « Qu’est-ce qui conduit le plus l’homme vers les arts ? » Voilà donc la marmite bouillonnante de culture citadine dans laquelle Bruegel fut plongé dès ses débuts.

Par ailleurs, comme le détaille l’historienne Leen Huet, dans sa somptueuse biographie de l’artiste (parue d’abord en néerlandais en 2016 chez Polis, puis en français chez CFC à Bruxelles en 2021), lorsqu’il traversa les Alpes, Bruegel était probablement accompagné par le peintre Maarten de Vos et le cartographe Abraham Ortelius, ami proche de Christophe Plantin, le patron de la plus grande imprimerie d’Anvers, l’équipe disposant de milliers d’adresses de collectionneurs en relation avec l’imprimerie Les Quatre Vents de Jérôme Cock, à Anvers.

Le « Bruegel code »

L’image d’un Bruegel commentateur politique, brouillant volontairement son message pour déjouer les gestapistes du régime qui le guettaient, s’inscrivant dans la philosophie toute érasmienne du Landjuweel pour défendre la paix et la compréhension mutuelle, est encore plus étoffée par l’historien Leo Spaepen, dont le livre récent, Pieter Bruegel de oude, politiek commentator en pacifist. De Bruegel Code (publié en néerlandais chez MER Books, 2025), fait sensation.

Bon pédagogue, Spaepen y établit une sorte de code permettant de déchiffrer, ou du moins d’aborder fructueusement, le langage visuel bruegélien. S’échappant du bocal aristotélicien, il s’agit d’écarter d’emblée les représentations formelles et symboliques au bénéfice d’une approche que je qualifierais de métaphorique.

Narratif A et B

Dans chaque tableau, il y a un « narratif A » et un « narratif B ». Le premier traduit généralement une préoccupation partagée par la communauté humaniste et érasmienne face aux événements socio-politiques de l’époque, où la corruption et la violente répression espagnole conduisent les Pays-Bas hispano-bourguignons au bord de la révolte. Le « narratif B » évoque souvent une scène tirée de la Bible ou des écritures.

Comme dans toute métaphore, le paradoxe résultant de la mise en analogie du narratif A avec le B fait émerger, non pas sur le tableau mais dans l’esprit du spectateur, une palette d’indications lui permettant de saisir vers quoi le peintre veut le conduire.

Spaepen, dont il faut saluer le courage, la rigueur et la témérité, a suffisamment approfondi l’histoire politique et culturelle de l’époque de Bruegel pour émettre des hypothèses probantes éclairant ses principales œuvres. En mettant à l’épreuve, dans un tableau après l’autre, cette approche cognitive, l’auteur génère non pas une somme savante de faits ou de preuves, mais une « gestalt » extrêmement intéressante du peintre, dont on a souvent refusé d’identifier le vrai génie. Impossible donc dans un simple article comme celui-ci de reproduire toute la richesse de la démarche.

Margot l’enragée

Pieter Bruegel d’ancien, Dulle Griet (1563). Musée Mayer van den Bergh, Anvers.

Regardons tout de même une œuvre emblématique de Bruegel, connue par son surnom, Dulle Griet (« Margot l’enragée » ou « Margot la folle »), une œuvre peinte en 1563, non pas pour satisfaire un commanditaire, mais pour susciter des discussions avec ses proches lors de repas chez lui, comme cela se faisait à l’époque.

Le tableau frappe par ses contradictions. Au premier plan, devant un paysage urbain en flammes, une femme folle de rage, l’épée à la main, emportant avec elle un panier rempli de bijoux et d’orfèvrerie. Derrière elle, une cohorte de femmes sans armes s’acharne courageusement à maîtriser et repousser une armée de monstres et de diables.

Jérôme Bosch, Tuin des Lusten, détail de l’Enfer.

Enfin, à l’intersection des diagonales de l’œuvre, une étrange créature reprise du Jardin des délices de Jérôme Bosch. Un homme portant sur le dos une vaste bulle, touille son derrière d’où tombent des pièces d’argent que certaines femmes s’empressent de ramasser.

Pour ce qui est du narratif B, on retrouve en gros l’image que Bruegel avait élaborée dans un dessin ayant servi à une gravure de 1557 représentant l’un des péchés capitaux, ici la rage (Ira en latin), représentée là encore par une femme géante, avec pour sous-titre : « La rage bouffit les lèvres et aigrit le caractère. Elle trouble l’esprit et noircit le sang. »

Spaepen rebondit également (p. 131) sur une belle trouvaille de Leen Huet. L’historienne a découvert que lors du Landjuweel d’Anvers de 1561, la chambre de rhétorique de Malines avait évoqué une « Griete die den roof haelt voor den helle » (une fille qui va piller l’enfer), figure peut-être tirée d’une pièce de théâtre aujourd’hui perdue.

Huet évoque également (p. 35) le proverbe flamand disant d’une vieille harpie qu’elle « pourrait aller piller l’enfer et en revenir saine et sauve ». A la même époque, constate Huet (p. 48), l’auteur Sartorius, dans un recueil d’adages inspiré d’Erasme, énonce un dicton proche, dans son esprit, du panneau Dulle Griet :

En réalité, le statut des femmes citadines dès le XVe siècle en Flandres, avec les béguinages, et surtout au Brabant au XVIe siècle, était l’un des plus avancés d’Europe1, expliquant sans doute en partie les inquiétudes de certains membres de la gent masculine face au pouvoir grandissant des femmes.

Granvelle petit esprit

Pieter Bruegel d’ancien, Dulle Griet (1563). Le cardinal Granvelle arrosant les informateurs au service du régime ? Craignant sans doute de finir sur le bûcher pour hérésie, Bruegel a choisi de ne pas le représenter avec son habit rouge cardinal. Musée Mayer van den Bergh, Anvers.

Mais Spaepen, bon observateur, dédouane Bruegel de ce genre de réaction masculiniste en ramenant la réalité du narratif A, l’actualité politique du moment.

Le peintre, pense Spaepen, dénonce ici le cardinal de Granvelle, zélé conseiller de la régente Marguerite de Parme, une femme tiraillée entre l’intérêt général et la soumission à la tyrannie de l’Église catholique, dont les dogmes furent instrumentalisés par Madrid pour piller le pays afin de rembourser la dette colossale de Charles V et Philippe II envers les banquiers Fugger.

Personnellement, j’ai pensé un moment que Bruegel avait inventé pour l’occasion un 8e péché capital, « l’incitation à la guerre » (Oorlogstokerij), mais je suis sans doute trop dans le présent.

En août 1561, faisant fi de l’avis de Granvelle, Marguerite avait autorisé la Guilde de Saint-Luc et les Violieren à organiser le Landjuweel d’Anvers pour promouvoir la paix et la compréhension mutuelle. Mais immédiatement après, elle céda à la pression de Madrid en interdisant la publication des comptes-rendus des Chambres de rhétorique, accusées d’avoir coalisé tout le pays contre l’Empereur.

Le cardinal Antoine Perrenot de Granvelle. Tableau de Scipione Pulzone, 1576. Domaine public.

En 1563, année où Bruegel peint sa Margot, le Concile de Trente décide de brider l’art polyphonique en rétablissant dans la musique la primauté du texte chanté et en interdisant toute ambiguïté dans une peinture, reliée à un rôle de propagande, exactement comme le souhaitait Granvelle.

Dans le tableau « Margot l’enragée », l’étrange créature au centre, drapée d’un manteau rouge, pourrait donc bien être le cardinal de Granvelle en personne.

Comme le rappelle Spaepen, ce dernier venait d’instaurer un vaste système d’informateurs afin de traquer les hérétiques « jusque dans les toilettes ».

Cela visait tous ceux, luthériens, calvinistes, érasmiens ou anabaptistes, qui contestaient la mainmise prédatrice du régime.

Or, l’argent « chié » par Granvelle est récupéré par des femmes prêtes à aller piller l’enfer ! Pas tendre pour Margot l’enragée (Marguerite de Parme), Bruegel pourrait donc exprimer ici son effroi devant cette régente ayant perdu la tête, et surtout à l’idée que les Flamandes, devenues si libres et éduquées, puissent finir comme indics d’un régime totalitaire !

Familia Caritatis

Spaepen (p. 194) rend plausible, s’il n’y adhère pas explicitement, la forte influence exercée sur Bruegel par la Familia Caritatis (Famille de la charité), un courant philosophique et religieux fondé et dirigé par Hendrik Niclaes (1502-1570), figure prophétique et charismatique prônant la paix et la tolérance dont on sait assez peu mais apparaissant sans doute pour beaucoup, sans atteindre sa sagessse et son érudition, comme une sorte de successeur d’Erasme.

De nombreux humanistes et bon nombre des fréquentations de Bruegel étaient en contact avec ce courant qui, en passant par l’Angleterre, se dissoudra dans la révolte Quaker contre l’Église anglicane.2

Plantin, considéré comme l’imprimeur officiel du régime espagnol, faisait imprimer (de nuit) les livrets (qualifiés d’hérétiques par le régime) de la Familia Caritatis, moyennant une aide financière pour son imprimerie de la part de Niclaes. L’œuvre majeure de Niclaes, la Terra Pacis, dénonce les « aveugles guidant les aveugles », thème que l’on retrouve chez le fils de Quinten Matsys, puis chez Bruegel.

Niclaes reprend Socrate et la philosophie des Frères de la vie commune, pour qui c’est l’amour désintéressé (agape ou caritas) qui doit animer les hommes. Autre conviction : la vie est « un pèlerinage de l’âme ». Comme dans les paysages de Joachim Patinir, l’Homo Viator doit constamment, par son libre arbitre, pérégriner et chercher à s’unir à Dieu en se soustrayant aux tentations terrestres. La paix intérieure, avec soi-même, avec sa conscience et avec la volonté divine, est le fondement de la paix sur Terre, un idéal qui animait aussi très clairement le peintre.

Voici donc la véritable histoire, celle d’un grand commentateur politique et résistant de son temps, un peintre engagé intellectuellement et spirituellement pour la paix.

NOTES:

  1. Voir à ce sujet Myriam Greilsammer, L’envers du tableau : Mariage et maternité en Flandre médiévale, Armand Colin, 1990. ↩︎
  2. Il s’agit notamment des imprimeurs Christoffel Plantin, John Gailliart, des humanistes Abraham Ortelius, Justus Lipsius, Andreas Masius, Goropius Becanus, Benito Arias Montano, des poètes Peeter Heyns, Jan van der Noot, Lucas d’Heere, Filips Galle, Joris Hoefnagel, du théologien Hubert Duifhuis, de l’écrivain Dirck Volkertsz. Coornhert (bras droit de Guillaume le Taciturne), des « familistes » Daniel van Bombergen, Emanuel van Meteren, Johan Radermacher et des marchands anversois Marcus Perez et Ferdinando Ximines. ↩︎
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