Statue du père Ferdinand Verbiest devant l’église de son village natal Pittem en Flandres (Belgique).
Le jésuite flamand Ferdinand Verbiest (1623 – 1688), né à Pittem en Belgique, a passé 20 ans à Beijing comme astronome en chef à la Cour de l’Empereur de Chine pour qui il élabora des calendriers, des tables d’éphémérides, des montres solaires, des clepsydres, un thermomètre, une camera obscura et même un petit charriot tracté par un machine à vapeur élémentaire, ancêtre lointain de la première automobile.
Verbiest, dont la volumineuse correspondance en néerlandais, en français, en latin, en espagnol, en portugais, en chinois et en russe reste à étudier, dessina également des cartes et publia des traités en chinois sur l’astronomie, les mathématiques, la géographie et la théologie.
Parmi ses œuvres en chinois :
Yixiang zhi (1673), un manuel pratique (en chinois) pour la construction de toutes sortes d’instruments de précision, ornée d’une centaine de schémas techniques ;
Kangxi yongnian lifa (1678) sur le calendrier de l’empereur Kangxi et
Jiaoyao xulun, une explication des rudiments de la foi.
En latin, Verbiest publia l’Astronomie européenne (1687) qui résume pour les Européens les sciences et technologies européennes qu’il a promu en Chine.
Bien que les jésuites d’Ingolstadt en Bavière travaillaient avec Johannes Kepler (1571-1630), Verbiest, pour éviter des ennuis avec sa hiérarchie, s’en tient aux modèle de Tycho Brahé.
Son professeur, le professeur de mathématiques André Taquet, qui correspondait avec le collaborateur de Leibniz Christian Huyghens, affirmait qu’il refusait le modèle copernicien comme l’église l’exigeait, mais uniquement par fidélité à l’église et non pas sur des bases scientifiques.
Jusqu’en 1691, l’Université de Louvain refusait d’enseigner l’héliocentrisme.
Reconstruction de la mini-automobile à vapeur inventé par Verbiest.
Dans son traité, à part l’astronomie, Verbiest aborde la balistique, l’hydrologie (construction des canaux), la mécanique (transport de pièces lourdes pour les infrastructures), l’optique, la catoptrique, l’art de la perspective, la statique, l’hydrostatique et l’hydraulique. Dans le chapitre sur « la pneumatique » il discute ses expériences avec une turbine à vapeur. En dirigeant la vapeur produite par une bouilloire placé sur un petit charriot vers une roue à aubes, il rapporte d’avoir réussi à créer une auto-mobile rudimentaire. « Avec ce principe de propulsion, on peut imaginer pas mal d’autres belles applications », conclut Verbiest.
L’observatoire astronomique de la Cour impériale à Beijing, totalement rééquipé par le père Verbiest.
L’observatoire d’astronomie de Beijing, rééquipé par Verbiest avec des instruments dont il décrit le fonctionnement et les méthodes de fabrication, fut sauvé en 1969 par l’intervention personnelle de Zhou Enlai. Depuis 1983, cet observatoire qu’on nomme en Chine « le lieu où l’Orient et l’Occident se rencontrent », est ouvert à tous.
Évangélisation et/ou dialogue des cultures ?
Lorsqu’à partir du XIVe siècle la religion catholique cherchait à s’imposer comme la seule « vraie religion » dans les pays qu’on découvrait, il suffisait en général de quelques armes à feu et le prestige occidental pour convertir rapidement les habitants des pays nouvellement conquis.
Convertir les Chinois était un défi d’une toute autre nature. Pour s’y rendre, les missionnaires y arrivaient au mieux comme les humbles accompagnateurs de missions diplomatiques. Ils y faisaient aucune impression et se faisaient généralement renvoyer dans les plus brefs délais. L’estime pour la civilisation chinoise en Orient était telle que lorsque le jésuite espagnol Franciscus Xaverius se rend au Japon en 1550, les habitants de ce pays lui suggéraient : « Convertissez d’abord les Chinois. Une fois gagnés les Chinois au christianisme, les Japonais suivront leur exemple ».
Les trois grandes figures d’un siècle de missions jésuites en Chine : de gauche à droite : Matteo Ricci, Von Schall et Verbiest.
Parmi plusieurs générations de missionnaires, trois jésuites ont joué le temps d’un siècle un rôle décisif pour obtenir en 1692 la liberté religieuse pour les chrétiens en Chine : l’Italien Mattéo Ricci (1552-1610), l’Allemand Johann Adam Schall von Bell (1591 – 1666) et enfin le Belge Ferdinand Verbiest (1623 – 1688).
Pour conduire les Chinois vers le catholicisme, ils décidèrent de gagner leur confiance en les épatant avec les connaissances astronomiques, scientifiques et techniques occidentales les plus avancées de leur époque, domaine où l’Occident l’emportait sur l’Orient. Par ce « détour scientifique » qui consistait à faire reconnaitre la supériorité de la science occidentale, on espérait amener les Chinois à adhérer à la religion occidentale elle aussi jugé supérieure. Comme le formulait Verbiest :
Comme la connaissance des étoiles avait jadis guidés les mages d’Orient vers Bethléem et les jeta en adoration devant l’enfant divin, ainsi l’astronomie guidera les peuples de Chine pour les conduire devant l’autel du vrai Dieu !
Bien que Leibniz montrait un grand intérêt pour les missions des pères en Chine avec lesquelles il était en contact, il ne partagea pas la finalité de leur démarche (voir article de Christine Bierre sur L’Eurasie de Leibniz, un vaste projet de civilisation).
Ce qui est délicieusement paradoxale, c’est qu’en offrant le meilleur de la civilisation occidentale « à des païens », les pères jésuites, peu importe leurs intentions, ont de facto convaincu leurs intermédiaires qu’Orient et Occident pouvaient accéder à quelque chose d’universel dépassant de loin les religions des uns et des autres. Leur courage et leurs actions ont jeté une première passerelle entre l’Orient et l’Occident. A nous aujourd’hui d’en faire un « pont terrestre eurasiatique ».
Matteo Ricci
Mattéo Ricci (1552-1610)
Après avoir été obligé de rebrousser chemin dans plusieurs villes chinoises où il tentait d’engager l’évangélisation chrétienne, le père italien Matteo Ricci (1552-1610) se rendait à l’évidence que sans la coopération et la protection des plus hautes instances du pays, sa démarché était condamné à l’échec. Il se rend alors à Beijing pour tenter d’y rencontrer l’Empereur Wanli à qui il offre une épinette (petit clavecin) et deux horloges à sonnerie. Hélas, ou faut il dire heureusement, à peine quelques jours plus tard les horloges cessent de battre et l’Empereur appelle d’urgence Ricci à son Palais pour les remettre en état de marche. C’est seulement ainsi que ce dernier devient le premier Européen à pénétrer dans la Cité interdite. Pour exprimer sa gratitude l’Empereur autorise alors Ricci avec d’autres envoyés de lui rendre honneur. Mais à la grande déception du jésuite, il est seulement autorisé à s’agenouiller devant le trône vide de l’Empereur. Pour capter l’attention de l’Empereur, Ricci comprend alors que seule la clé de l’astronomie permettra d’ouvrir la porte de la muraille culturelle chinoise.
L’étude des étoiles et l’astrologie occupe à l’époque une place importante dans la société chinoise. L’Empereur y était le lien entre le ciel et la terre (comparable à la position du Pape, représentant de Dieu sur terre) et responsable de l’harmonie entre les deux. Les phénomènes célestes n’influent pas seulement les actes du gouvernement mais le sort de toute la société. A cela s’ajoute que l’histoire de la Chine est parsemée de révoltes paysannes et qu’une bonne connaissance des saisons reste la clé d’une récolte réussie. En pratique, l’Empereur était en charge de fournir chaque année le calendrier le plus précis possible. Sa crédibilité personnelle dépendait entièrement de la précision du calendrier, mesure de sa capacité de médier l’harmonie entre ciel et terre. Ricci, avec l’aide des Portugais, se concentre alors sur la production de calendriers et sur la prévision des éclipses solaires et lunaires et finit par se faire apprécier par l’Empereur. Le Pei-t’ang, l’église du nord, était la résidence de la Mission catholique à Beijing et deviendra également le nom de la bibliothèque de 5 500 volumes européens créé par Ricci.
Lorsque le 15 décembre 1610, quelques mois après le décès de Ricci, une éclipse solaire dépasse de 30 minutes le temps anticipé par les astronomes de la Cour, l’Empereur se fâche. Les astronomes chinois, qui avaient eu vent des travaux sur l’astronomie des Jésuites, demandent alors qu’on traduise d’urgence dans leur langue leurs œuvres sur la question. Un chinois converti par Ricci est alors chargé de cette tâche et ce dernier engage quelques pères comme ses assistants. De façon maladroite certains Jésuites font savoir alors leur opposition à des rites chinois ancestraux qu’ils jugent imprégnés de paganisme. Suite à une révolte de la population et des mandarins, en 1617 les Jésuites se voient estampillés ennemis du pays et doivent de se réfugier à Canton et Macao.
Adam Schall von Bell
Adam Schall von Bell (1591 – 1666)
C’est seulement cinq ans plus tard, en 1622, que le père Adam Schall von Bell (1591 – 1666), un jésuite de Cologne qui arrive à Macao en 1619, arrive à s’installer dans la maison de Ricci à Beijing.
Attaqué au nord par les Mandchous, les Chinois, non dépourvus d’un fort sens de pragmatisme, feront appel aux Portugais de Macao pour leur fournir des armes et des instructeurs militaires. Du coup, les pères Jésuites se retrouvent protégés par le ministère de la défense comme intermédiaires potentiels avec les Portugais et c’est à ce titre qu’ils obtiennent des droits de résidence. Lorsqu’en 1628, les calculs pour l’éclipse lunaire s’avèrent une fois de plus erronés, Schall est nommé à la tête de l’Institut impérial d’astronomie.
Tant de succès ne pouvait que provoquer la fureur et la jalousie des astronomes chinois et musulmans qui furent éloigné de la Cour et dont les travaux étaient discrédités. Ils feront pendant des années campagne contre Schall et les jésuites. Au même temps Schall se faisait tancer par ses supérieurs à Rome et les théologiens du Vatican pour qui un prêtre catholique n’avait pas à participer dans l’élaboration de calendriers servant l’astrologie chinoise.
Vu le faible nombre d’individus – à peine quelques milliers par an – que les pères jésuites réussissaient à convertir au christianisme, Schall se résout à tenter de convertir l’Empereur en personne. Ce dernier, qui découvre que Schall a des bonnes notions de balistique, le charge en 1636 de produire des canons pour la guerre contre les Mandchous, une tache que Schall accompli uniquement pour préserver la confiance de l’Empereur. Les Chinois perdent cependant la bataille et le dernier Empereur des Ming met fin à sa vie par pendaison en 1644 afin de ne pas tomber aux mains de l’ennemi. Les Mandchous
Les Mandchous reprennent sans sourciller les meilleures traditions chinoises et en 1645 Schall est nommé à la tête du bureau des mathématiques. L’Empereur le nomme également comme mandarin. En 1646 Schall reçoit et commence à utiliser les « Tables rudolphines », des observations astronomiques envoyés par Johannes Kepler à la demande du jésuite suisse missionnaire Johannes Schreck (Terrentius) lui aussi installé en Chine. Avec l’aide d’un élève chinois, ce dernier fut le premier à tenter de présenter au peuple chinois les merveilles de la technologie européenne dans un texte intitulé « Collection de diagrammes et d’explications des machines merveilleuses de l’extrême ouest ».
En 1655 un décret impérial ordonne que seules les méthodes européennes soient employées pour fixer le calendrier.
En Europe, les dominicains et les franciscains se plaignent alors amèrement des Jésuites qui non seulement pratiquent « le détour scientifique » pour évangéliser mais se sont livrés selon eux à des pratiques païens. Suite à leurs plaintes, par un décret du 12 septembre 1645, le pape Innocent X menace alors d’excommunication tout chrétien se livrant aux Rites chinois (culte des anciens, honneurs à Confucius). Après le contre-argumentaire du Père jésuite Martinus Martini, un nouveau décret, émis par le Pape Alexandre VII le 23 mars 1656, réconforte de nouveau la démarche des missionnaires jésuites en Chine.
Ferdinand Verbiest
Ferdinand Verbiest (1623 – 1688).
Ce n’est en 1658, qu’après un voyage rocambolesque que le Père Ferdinand Verbiest arrive à son tour à Macao. En 1660, Schall, déjà âgé de 70 ans, fait venir Verbiest – dont il connait les aptitudes en mathématiques et en astronomie — à Beijing pour le succéder. Les controverses alors se déchainent. L’Empereur Chun-chih était décédé en 1661 et en attendant que son successeur Kangxi atteigne la majorité, quatre régents gèrent le pays.
Ces derniers n’étaient pas très favorables aux étrangers. Les envieux chinois attaquent alors Schall, non pas pour son travail en astronomie, mais pour le « non-respect » des traditions chinoises, notamment la polygamie. Un des détracteurs dépose plainte au département des rites, et alors que Schall, ayant perdu la voix suite à une attaque vasculaire cérébrale, a bien du mal à se défendre, Schall, Verbiest et les autres pères se font condamner pour des « crimes religieux et culturels ». Schall est condamné à mort.
La « providence divine » fait alors en sorte que plusieurs phénomènes naturels jouent en leur faveur. Etant donné qu’une éclipse solaire s’annonçait pour le 16 janvier 1665, les régents mettent aussi bien les accusateurs de Schall que Schall lui-même au défi de la calculer. Schall et Verbiest emportent la bataille haut la main ce qui fait naître le doute chez les régents. Le procès fut rouvert et renvoyé devant la cour suprême. Cette dernière confirma hélas le verdict du tribunal. Nouvelle intervention de dame nature : une comète, un tremblement de terre et un incendie du Palais impériale inspirent les pires craintes chez les Chinois qui finissent par relâcher les pères de prison sans pour autant les innocenter.
A l’exception des « quatre de Beijing » (Schall, Verbiest, de Magelhaens, Buglio) qui restent en résidence surveillé, tous sont forcés à l’exil. Schall meurt en 1666 et Verbiest travaille sur des nouveaux instruments astronomiques.
L’Empereur Kangxi
L’Empereur chinois Kangxi (1654-1722)
C’est en 1667 que le jeune Empereur Kangxi prend enfin les commandes. Dynamique, il laisse immédiatement vérifier les calendriers des astronomes chinois par Verbiest et oblige Chinois et étrangers de surmonter leurs oppositions en travaillant ensemble. En 1668 Verbiest est nommé directeur du bureau de l’Astronomie et en 1671 il devient le tuteur privé de l’Empereur ce qui fait naitre chez lui l’espoir de pouvoir un jour convertir l’Empereur au Christianisme.
Comme Schall, Verbiest sera en permanence sous attaque des « marins restés à quai » à Rome. Pour se défendre, Verbiest envoi son coreligionnaire, Philippe Couplet (1623-1693) en 1682 en Europe. Ce dernier s’y rend accompagné d’un jeune mandarin converti, Shen Fuzong qui parlait couramment le latin, l’italien et le portugais. C’est un des premiers Chinois à visiter l’Europe. Il suscite la curiosité à Oxford, où on lui pose de nombreuses questions sur la culture et les langues chinoises.
L’audience à Versailles est particulièrement fructueuse. A la suite de l’entrevue qu’il a avec Couplet et son ami chinois, Louis XIV décide d’établir une présence française en Chine et en 1685, six jésuites*, en tant que mathématiciens du roi et membres de l’Académie des Sciences, seront envoyés en Chine par Louis XIV.
C’est avec eux que Leibniz, lui-même à l’Académie des Sciences de Colbert, entrera en correspondance.
Dans son Confucius Sinarum philosophus, le collaborateur de Verbiest Couplet se montre enthousiaste : « On pourrait dire que le système éthique du philosophe Confucius est sublime. Il est en même temps simple, sensible et issu des meilleures sources de la raison naturelle. Jamais la raison humaine, ici sans appui de la Révélation divine, n’a atteint un tel niveau et une telle vigueur. »
A Paris, Couplet publie en 1687 le livre (dédié à Louis XIV) qui le fait connaître partout en Europe : le Confucius Sinarum philosophus. Couplet est enthousiaste :
On pourrait dire que le système éthique du philosophe Confucius est sublime. Il est en même temps simple, sensible et issu des meilleures sources de la raison naturelle. Jamais la raison humaine, ici sans appui de la Révélation divine, n’a atteint un tel niveau et une telle vigueur.
Verbiest diplomate
A la demande de l’Empereur, Verbiest apprend la langue Mandchou pour lequel il élabore une grammaire. En 1674 il dessine une mappemonde et, comme Schall, s’applique à produire avec les artisans chinois des canons légers pour la défense de l’Empire.
Verbiest sert également de diplomate au service l’Empereur. Par leur connaissance du latin, les Jésuites serviront d’interprètes avec les délégations portugaises, hollandaises et russes lorsqu’elles se rendent en Chine dès 1676. Ayant appris le chinois, le jésuite français Jean-Pierre Gerbillon est envoyé en compagnie du jésuite portugais Thomas Pereira, comme conseillers et interprète à Nertchinsk avec les diplomates chargés de négocier avec les Russes le tracé de la frontière extrême-orientale entre les deux empires. Ce tracé est confirmé par le traité de Nertchinsk du 6 septembre 1689 (un an après la mort de Verbiest), un important traité de paix établi en latin, en mandchou, en mongole, en chinois et en russe, conclu entre la Russie et l’Empire Qing qui a mis fin à un conflit militaire dont l’enjeu était la région du fleuve Amour.
C’est lors de son séjour en Italie, de mars 1689 à mars 1690, que Leibniz s’entretient longuement avec le jésuite Claudio-Philippo Grimaldi (1639-1712) qui résidait en Chine mais était de passage à Rome. C’est lors de leurs entretiens qu’ils apprennent la mort de Verbiest. Ce dernier était tombé de son cheval en 1687 avant de mourir en 1688 faisant de Grimaldi son successeur à la tête de l’Institut impérial d’astronomie.
Comme Schall avant lui, la Chine offre à Verbiest des funérailles d’Etat et sa dépouille mortelle reposera aux cotés de Ricci et Schall à Beijing et en 1692, L’Empereur Kanxi, sans doute en partie pour honorer pour Verbiest, décrète la tolérance religieuse pour les chrétiens.
La querelle des Rites
La réponse du Vatican fut parmi les plus stupides et le mandement de 1693 de Monseigneur Maigrot fait exploser une fois de plus la « Querelle des Rites ». Il propose d’utiliser le mot « Tian-zhu »** pour désigner l’idée occidentale d’un Dieu personnifié, concept totalement étranger à la culture chinoise, d’interdire la tablette impériale*** dans les églises, interdire les rites à Confucius, et condamne le culte des Ancêtres. Et tout cela au moment même où Kangxi décrète l’Édit de tolérance.
Parmi les Jésuites et les autres ordres de missionnaires, les avis sont partagés. Ceux qui admirent Ricci et sont en contacts avec les élites sont plutôt favorables au respect des rites chinois. Les autres, qui essayent de combattre toutes sortes de superstitions locales, sont plutôt favorables au mandement.
Ce qui est certain, c’est que les Chinois n’apprécient guère que des missionnaires s’opposent à leurs rites et traditions. Un décret de Clément XI en 1704 condamnera définitivement les rites chinois. Il reprend les points du Mandement. C’est à ce moment qu’est instauré par l’empereur le système du piao : pour enseigner en Chine, les missionnaires doivent avoir une autorisation (le piao) qui leur est accordée s’ils acceptent de ne pas s’opposer aux rites traditionnels. Mgr Maigrot, envoyé du pape en Chine, refuse de prendre le piao, et est donc chassé hors du pays.
L’empereur Kangxi, qui s’implique dans le débat, convoque l’accompagnateur de Mgr Maigrot et le soumet à une épreuve de culture. Ce dernier ne réussit pas à lire des caractères chinois et ne peut discuter des Classiques. L’empereur déclare que c’est son ignorance qui lui fait dire des bêtises sur les rites. De plus, il lui prête plus l’intention de brouiller les esprits que de répandre la foi chrétienne. Et lorsque l’Empereur Yongzheng succède à Kangxi, il fait interdire le christianisme en 1724. Seuls les Jésuites, scientifiques et savants à la cour de Pékin, peuvent rester en Chine.
C’est contre la querelle des rites que Leibniz dirigea une grande partie de ces efforts. Cette fragilité d’une entente globale entre les peuples du continent eurasiatique à de quoi nous faire réfléchir aujourd’hui. Est-ce que la nouvelle querelle des Rites provoqué par Obama et les anglo-américains contre la Russie et la Chine servira une fois de plus au parti de la guerre de semer la discorde ?
Les tombes des jésuites venus en Chine sont localisées au Collège Administratif de Pékin (qui forme les cadres du Parti communiste de la ville). Les tombes de 63 missionnaires ont été réhabilitées, 14 portugais, 11 italiens, 9 français, 7 allemands, 3 tchèques, 2 belges, 1 suisse, 1 autrichien, 1 slovène et 14 chinois. Les trois premières sont celles de Matteo Ricci, Adam Schall von Bell et Ferdinand Verbiest.
L’auteur, Karel Vereycken, dans la cour du Collège Ferdinand Verbiest à Leuven en Belgique.
* Jean-François Gerbillon (1654-1707), Jean de Fontaney (1643-1710), Joachim Bouvet (1656-1730), Louis Le Comte (1655-1728), Guy Tachard (1648-1712) et Claude de Visdelou (1656-1737).
** Peut-on désigner le Dieu des chrétiens par les termes tianzhu (du bouddhisme) ou tiandi (du confusianisme) ? Est-ce que pour les Chinois le mot Ciel (tian) contient également l’idée d’un principe suprême ?
*** Les Chinois plaçaient dans leurs églises, en symbole de sa protection, des tablettes calligraphiées offertes par l’Empereur.
Jacques Vlamynck, ancien mécanicien de bord du naviplane N500.
En 2014, Karel Vereycken s’est entretenu avec Jacques Vlamynck, ancien mécanicien de bord de l’aéroglisseur naviplane N500« Ingénieur Jean Bertin ».
Pour mémoire, un aéroglisseur est un véhicule évoluant sur coussin d’air, un procédé développé avec grand succès par l’ingénieur Jean Bertin en France dans les années 1960.
D’un côté, pour le transport terrestre à grande vitesse (350 à 400 kilomètres à l’heure), Bertin développa, bien avant l’arrivée du TGV, l’Aérotrain, un véhicule capable d’évoluer au ras du sol guidé par une simple voie en béton en forme de T inversé.
Pour S&P, ce type de transport à grande vitesse, dont le coût total est trois fois moindre que le TGV, reste une idée à défendre.
De l’autre côté, en parallèle, pour évoluer sur l’eau (et/ou sur tout autre terrain accidenté) à des vitesses de 80 à 130 km/heure, les équipes de Bertin développèrent les naviplanes dont il est question ici.
Karel Vereycken avec Michel Rocard en octobre 2013.
Michel Rocard fut un fervent défenseur du transport fluvial et a participé à la création de Voies navigables de France (VNF). Karel Vereycken a réalisé cet entretien en octobre 2013.
Karel Vereycken : Dans la préface d’un petit livre publié en 2011 à l’occasion du 20e anniversaire de la création de Voies navigables de France (VNF) dont vous avez été le géniteur, vous rappelez que depuis votre élection à Conflans-Saint-Honorine, vous avez bataillé sans cesse pour défendre la voie fluviale. Vous pensez qu’il s’agit d’un enjeu majeur pour la France et l’Europe. Pouvez-vous rappeler brièvement les avantages du transport fluvial par rapport aux autres modes de transport ?
Michel Rocard : Il est vrai que mon élection comme maire de Conflans-Saint-Honorine m’a fait découvrir un monde que je ne connaissais pas. J’avais choisi d’aller à Conflans-Saint-Honorine à cause de l’importance de la population ouvrière, c’était un lieu qui avait vocation à être de gauche. La ville était gouvernée par la droite depuis très longtemps parce qu’elle avait grandi vite. C’était une agglomération de paroisses rurales. Puis une grande usine de câblerie téléphonique s’y est installée et il y a eu beaucoup d’ouvriers.
Mais Conflans est une déformation du mot confluent. C’est le confluent de la Seine et de l’Oise. Dès que j’ai été élu, j’ai eu à m’occuper des problèmes de la batellerie, et surtout à découvrir que la batellerie fluviale était en déclin et que ça allait très mal. C’est là que j’ai tout appris en peu d’années, et découvert d’abord que la voie d’eau chaque année perdait un peu de parts de marché dans tout ce qu’il y a à transporter en France, aux dépens de la route principalement, et puis le rail. De plus, le réseau navigable français était immense : c’est le plus grand d’Europe et il doit beaucoup à Colbert, qui était un immense constructeur de canaux, et ensuite à Napoléon Bonaparte puis à la troisième République, sous l’impulsion d’un ministre qui s’appelait Freyssinet.
Le plan Freyssinet, mis en œuvre de 1890 environ à 1907, est un maillage de tous les grands fleuves de France entre eux, mais au calibre des « péniches », un bateau très petit qui peut transporter 400 tonnes au plus.
Ainsi, nous n’avions que les péniches, car depuis 1907 la France n’avait plus rien fait dans ce domaine ! Rien. On a réparé tous les 15 ans une écluse qui menaçait ruine, c’est à peu près tout. La seule opération significative a été faite après la guerre pour mettre au gabarit international, celui des convois poussés de 4000 ou même 5000 tonnes, le canal Dunkerque-Valenciennes pour traiter la sidérurgie.
Entre l’agglomération parisienne et sa puissance, son engin, c’est-à-dire la Seine, une voie d’eau internationale elle aussi, une des principales de France, et le nord, il ne passait rien, sauf des bateaux trop petits. C’était donc de moins en moins rentable.
On a d’abord été harcelés par les professionnels, qui avaient besoin d’aide puisqu’ils vivaient de plus en plus mal, et rappelons qu’à Conflans il y avait le Musée national de la batellerie et les monuments aux morts de cette profession pour les deux guerres, ainsi qu’une bourse d’affrètement, c’est-à-dire un marché des voies d’eau, et puis un internat pour les enfants de bateliers, sans parler d’une fête annuelle appelée « pardon de la batellerie ».
Suite à mes rencontres avec des professionnels (tant artisans que des grandes sociétés), nous avons découvert que rien ne se faisait plus, que l’Office national de la navigation somnolait et n’avait plus de crédits pour entretenir la voie d’eau. On allait vers un drame. Des canaux en voie de destruction ne pouvaient plus bien accueillir les activités de navigation de plaisance fluviale – ils étaient à l’époque 10 à 15 000 milles aventuriers, par rapport à 2-3 millions par an aujourd’hui. C’est un réveil formidable, car VNF a repris en main l’entretien des canaux. Mais nous voulions surtout entretenir les canaux pour améliorer le transport de marchandises.
Car transporter les marchandises par la voie d’eau coûte infiniment moins cher que les autres moyens de transport.
Par rapport à la route, c’est de l’ordre de 15 fois moins cher à la tonne, et naturellement cela pollue infiniment moins, puisqu’un convoi moderne – et il en passe quelques uns par la Seine, mais seulement de Paris au Havre car ils ne peuvent aller ailleurs (sauf jusqu’à Compiègne) – fait près de 4000 tonnes. Ces convois remplacent, si je me souviens bien, 200 camions à 20 tonnes.
Il y avait alors un rêve qui circulait, qui était le canal Rhin-Rhône. On construisait à l’époque un immense chantier, aujourd’hui terminé, le Rhin-Main-Danube : une voie d’eau navigable à 5000 tonnes allant de la mer Noire à la mer du Nord.
C’était un outil tellement puissant qu’il allait décentrer vers l’est, d’environ 200 km, l’infrastructure navigable. Pour la France c’était dangereux, une mise à l’écart d’une certaine façon. C’était en 1979-80. On s’est aperçu qu’il n’existait en France aucun navire pouvant voyager en convoi de 4000 tonnes, que nous n’avions pas l’habitude de voyager la nuit, que nous n’avions pas non plus de radars pour les piloter le long des canaux, et que par conséquent commencer par le Rhin-Rhône revenait à offrir un grand boulevard navigable de Marseille à la mer du Nord aux flottes néerlandaises, belges, luxembourgeoises, suisses et allemandes. La France n’aurait pas été en mesure d’en profiter.
C’est ce qui nous a amené à penser que si la France devait retrouver sa voie d’eau, il fallait construire les navires appropriés, des remorqueurs, qu’elle s’habitue à naviguer à 4000-5000 tonnes. Il faillait apprendre à naviguer la nuit, avec des services constants, etc. Pour cela, il fallait pouvoir transporter de France en France, si j’ose dire. Or, entre les puissantes régions du Nord-Pas de Calais et de Paris, on ne passait pas ! Pourtant, il y avait à transporter des matériaux de construction, du charbon bien sûr, des voitures et dans l’avenir des conteneurs – mais on y pensait déjà – ainsi que des céréales puisque le bassin parisien est la capitale céréalière du pays.
Voilà comment nous sommes arrivés à cette idée, entre les opérateurs professionnels, les sociétés, le Port de Paris et la Mairie de Conflans, mais je n’étais qu’un petit maire à l’époque, je n’étais même pas député, personne ne me connaissait, et cela n’intéressait personne. Mais nous avons signé un accord, en disant que nous allons militer pour un canal Seine-Nord, et relancer la notoriété de la voie d’eau dans les milieux des transporteurs.
Je n’envisageais pas à l’époque de carrière politique nationale, je me contentais, à part mon mandat d’élu local, de mes responsabilités d’inspecteur des finances, seul dans mon coin. Et puis Mitterrand a été élu en 1981 président de la République et m’a nommé dans son gouvernement comme ministre de l’Aménagement du territoire, ainsi qu’un collègue, un communiste, Charles Fiterman, comme ministre des Transports. Celui-ci annonce très rapidement le lancement d’un schéma directeur des transports en France : fer-route. Je lui téléphone, j’implore et arrache une audience tout de suite, et je lui dis : « Comment peux-tu oublier la voie d’eau ! » Et il me répond : « Enfin Michel, tu n’y penses plus, cela ne sert plus à rien, personne n’y croit. » Alors je lui ai fait remarquer que la voie d’eau en Belgique, aux Pays Bas, au Luxembourg, en Suisse et même en Allemagne regagnait des parts de marché. Les camions polluaient trop, il y avait plein d’accidents, et partout la voie d’eau gagnait du trafic, il n’y avait qu’en France qu’elle en perdait. Et puis il y avait l’héritage, tous ces canaux, il fallait tout de même les entretenir, comme itinéraires de plaisance faisant partie du patrimoine. J’arrache donc l’idée qu’il y aura dans le schéma directeur un schéma des voies navigables.
Ce fut là un premier triomphe, encore fallait-il ensuite faire le schéma. Mais le ministre des Transports a été intrigué par l’idée, il a été piqué au jeu. J’ai décidé, en tant que maire de Conflans et en tant que ministre de l’Aménagement du territoire, de me rendre aux réunions de travail. Et j’ai plaidé ce que je viens de vous expliquer, qu’il faut commencer par le Seine-Nord pour réveiller le pays. Et nous avons gagné.
Que répondez-vous à ceux qui disent, comme Jacques Attali, que l’abandon du Seine-Nord serait une chance pour le Havre ?
Jacques Attali est un vieil ami, je respecte beaucoup sa puissance intellectuelle et ses idées, mais il lui arrive quelques fois de parler sans savoir. Le port d’Anvers, le premier d’Europe, est alimenté pour 30 % de tout son trafic par la batellerie interne, par les voies d’eau internes au pays, avant d’arriver à la mer. Le port du Havre ne reçoit par la Seine que 5 % de tout son trafic.
Aujourd’hui, ce qui bloque surtout, c’est le financement. Ne pensez-vous pas que le fait que les derniers projets avaient été conçus en partenariat public-privé, soit une situation où l’Etat est prêt à mettre sa part, mais où les entreprises de travaux publics qui ont le projet ont du mal à obtenir de leur banque un prêt sur 50 ou 60 ans ? Ceci sous prétexte que c’est trop risqué, alors qu’elles prennent des risques considérables sur les marchés de produits dérivés ?
Le rôle des banques dans le financement de l’économie réelle dépasse de très loin la voie d’eau, c’est une évidence. Mais avant d’arriver au problème de financement, il faut déjà dire que le choix de faire un schéma directeur de la voie d’eau, puis celui de donner la priorité à Seine-Nord, puis celui de fabriquer l’outil pour les faire, qui n’existait pas lorsque je suis devenu premier Ministre. La création de Voies navigables de France a été décisive, c’est elle qui a réveillé tout le dossier, qui a fait l’étude du tracé. Il y a sur papier 15 ou 20 ans de travail derrière tout cela.
VNF a fait preuve d’un dynamisme et d’un enthousiasme, il y a maintenant un nouveau corps d’ingénieurs qui aime ça, qui y croit. Mais de toute façon, pour revenir au financement, il y a un dernier élément du dossier qui n’est pas encore bouclé, pour lequel la France est en discussion avec l’UE, ou plus précisément la Commission européenne, pour qu’elle prenne une grosse part du financement, parce que dans les Grands travaux annoncés par Jacques Delors, qui sont morts depuis parce qu’on n’a pas fait grand chose, il y avait déjà Seine-Nord.
Tous les pays d’Europe sauf nous utilisent la voie d’eau, même la Suède travaille beaucoup sur ses canaux, dans le sud du pays, beaucoup plus que nous. Il n’y a qu’en France où la voie d’eau a disparu des cervelles. Elle n’est plus dans les mémoires, on l’a oubliée. Sauf pour le réveil de VNF, il n’y a plus d’ingénieurs qui rêvent d’une carrière dans le domaine de la voie d’eau.
Un autre exemple : il est difficile de gérer le fret ferroviaire, ce n’est pas une activité commode, sauf pour les trains complets, où on fait de l’argent. Mais le rassemblement des petits colis, c’est difficile à faire. La Bundesbahn en Allemagne, comme la SNCF en France, essaie de se débarrasser de son fret ferroviaire. Mais la Bundesbahn le fait principalement par la voie d’eau, et la SNCF, cruellement, ou stupidement, en fait, et je veux le dire violemment car il s’agit d’un crime écologique, le renvoie vers la route.
Je pense qu’avec son réveil, avec une augmentation de moitié du trafic depuis son point le plus bas au cours des années 1990, la voie d’eau a repris sa place. Et le canal Seine-Nord a pris sa place dans la tête des élus des communes situées tout au long de son parcours, ainsi que dans celle des chambres de commerce et de l’industrie. Ils ont réfléchi, ils l’ont intégré, et les projets mûrissent.
Or, intensifier, continuer ce retour de la France vers la voie d’eau, c’est essentiel pour transporter moins cher, pour être plus écologique, et pour la rationalisation de notre économie en général. C’est une évidence. Alors qu’on s’est mis à écheniller tous les projets un peu partout à cause de la crise, pour des raisons budgétaires, personne n’a nié l’intérêt du projet. Il est maintenant mentalement gagnant. Je pense qu’on va le sauver, même si on ne le fait pas avec toutes les dimensions, tous les accessoires prévus par la première version des VNF.
Ne pensez-vous pas qu’au final nos économistes soient très mauvais, lorsqu’ils se montrent incapables de montrer la rentabilité sur le long terme, alors qu’ils arrivent à le faire, en termes purement financiers, pour le court terme ? Colbert, qui pensait en termes d’aménagement du territoire (comme Freyssinet, ajoute Rocard) était mieux en mesure de voir le profit sociétal des grandes infrastructures…
Ils étaient effectivement beaucoup plus capables de le visualiser et de le voir, mais peut-être pas capables de le calculer. Une de mes colères, c’est de découvrir que le fameux taux d’actualisation – vous savez que les financiers d’investissement, les puissances publiques, les banquiers ont un outil pour calculer le temps, qui s’appelle le taux d’actualisation, qui résume par un coefficient le temps qu’il faudra pour qu’un investissement soit rentable, ou s’il ne le sera pas. Or, on a calculé le taux d’actualisation du canal Seine-Nord, comme on le fait pour tous nos autres projets, sur 30 ans ! C’est complètement idiot ! Seine-Nord va tenir 2 ou 3 siècles, sinon davantage, il sera presque définitif !
Je trouve disconvenant (et encore je mesure mes mots) que le corps d’ingénieurs n’ait pas trouvé un instrument de calcul différent. Un calcul à 30 ans n’avait pas de sens, tout bonnement. Et calcul pour calcul, il fallait faire un effort de méthodologie pour inventer l’outil, avec un taux d’actualisation, probablement, sur 100 ou 150 ans. Et là je suis sûr que Seine-Nord passe.
Pour conclure, dans une de vos émissions, vous dites que vous piquez souvent des coups de (saine) colère pour faire avancer les dossiers. Et nous souhaitons que vous continuiez à vous mettre en colère pour de bonnes raisons, et pour faire avancer le canal Seine-Nord, et pour couper les banques en deux !
Vous êtes gentil, j’en ai fait déjà beaucoup, mais je crois que Seine-Nord est gagnant, tous ceux qui y touchent n’ont plus envie de l’enterrer, ils ont compris. Mais nous devons rester vigilants.
With Paskovic, of the Danube Propellor Association
In 2013, at the World Canal Conference in Toulouse, France, Karel Vereycken interviews Serbian, Chinese and Italian experts and historians on the important role of canals.
Interview par Karel Vereycken du Professeur Eduardo GREAVES, spécialiste en physique nucléaire à l’Université Simon Bolivar de Caracac au Vénézuéla. La discussion porte sur les enjeux pour l’humanité du développement des réacteurs nucléaires de 4e génération utilisant le thorium et pouvant substituer les combustibles solides actuels par des combustibles liquides bien plus sûrs et plus performants.
Karel Vereycken : Bonjour à tous. Aujourd’hui nous sommes très honorés d’avoir dans notre studio de Clichy un invité exceptionnel, le professeur et physicien nucléaire vénézuélien Eduardo Greaves.
Avant d’aborder le sujet que l’on veut traiter aujourd’hui, c’est-à-dire le nucléaire du futur, sur lequel M. Greaves travaille, je voudrais présenter quelques éléments sur sa vie afin que vous sachiez qui il est, d’où il vient et ce qu’il fait.
D’abord, pour ceux parmi vous qui pensent qu’il est terrible de vieillir, je vous signale que le professeur Greaves a 70 ans depuis le mois dernier, qu’il comptait se rendre en Chine pour travailler là-bas avec l’Académie des sciences sur les réacteurs à sels fondus, associés au thorium. Malheureusement, cela ne pourra pas se faire dans l’immédiat.
Actuellement il travaille à l’Institut de physique nucléaire (IPN) d’Orsay, y compris sur ces réacteurs de IVe génération. On y reviendra en détail.
Le professeur Greaves a été formé à la physique nucléaire aux Etats-Unis et en Angleterre. Il fut professeur invité dans un grand nombre de pays et enseigne depuis trente ans à l’Université Simon Bolivar de Caracas, au Venezuela. Dans son pays, il a fondé la Société vénézuélienne de physique nucléaire ainsi que le Laboratoire de physique nucléaire de l’Université Simon Bolivar. Ancien expert de l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) de Vienne, Il a écrit plus d’une centaine de rapports techniques et scientifiques.
Ma première question est une question, tout compte fait, assez banale : qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser au domaine de la science nucléaire ?
Eduardo Greaves : Dès le début, j’ai eu un intérêt pour la science, enfant, je pensais devenir astronome. Lors de mes études secondaires je me suis passionné pour la science, en particulier les fusées et par la suite la physique. Dans la physique, c’est la physique nucléaire qui m’a attiré, et depuis lors je me suis concentré sur ses applications.
KV : Pourquoi pensez-vous que la science nucléaire soit si importante pour l’humanité et son avenir ?
EG : A l’heure actuelle, l’humanité doit affronter des problèmes énormes. La consommation énergétique croît de 2,3 % par an. Cela double la consommation d’énergie tous les trente ans. Aucune autre source est capable de fournir cette masse d’énergie. Il faut s’appuyer sur le seul savoir dont on dispose aujourd’hui pour produire des quantités massives d’énergie. C’est la physique nucléaire, l’énergie nucléaire, c’est la seule voie.
KAV : Certaines élites financières dans le monde, y compris la monarchie britannique, promeuvent une idéologie verte, malthusienne, afin de réduire la population mondiale. Ils s’opposent à l’énergie nucléaire parce qu’ils craignent que cela développe l’humanité.
EG : Je pense que c’est une attitude complètement erronée. L’énergie nucléaire, avec les réacteurs à sels fondus (RSF), peut fournir une forme d’énergie beaucoup moins onéreuse. Mise en œuvre à l’échelle mondiale, elle permettra de favoriser le développement, en retour, le développement élèvera le niveau de vie des populations. Avec l’augmentation du niveau de vie, le taux de croissance démographique décroît, cela conduira probablement à un tassement de la croissance démographique. Si l’on n’arrive pas à cela, nous serons confronté à d’ énormes problèmes. Donc je pense que de toute façon, l’énergie sera nécessaire.
KV : Dans notre mouvement, avec Cheminade et LaRouche, nous pensons que les humains devraient tendre, à l’image de l’univers, à maîtriser des formes d’énergie de plus en plus denses. La transition énergétique que nous voulons, ne consiste pas à revenir en arrière mais à aller de l’avant en maîtrisant des formes d’énergie plus avancées et à « sortir » du bois, du charbon, du pétrole, du gaz et d’autres formes d’énergie moins denses. Il reste encore un bout de chemin avant de disposer de l’énergie de fusion nucléaire, c’est pourquoi nous estimons que les réacteurs de IIIe et IVe générations, qu’il s’agisse des réacteurs à neutrons rapides (RNR) ou de RSF au thorium, sont très importants.
La quantité de thorium nécessaire pour fournir l’énergie consommée tout le long d’une vie se tient dans la paume d’une main.
EG : Absolument. L’énergie nucléaire est la forme d’énergie la plus compacte connue à ce jour ; la combustion d’un kilogramme d’uranium ou de thorium représente l’équivalent de 1000 tonnes de charbon ! Une fois retraité, ce kilogramme de combustible ne produira que 30 grammes de déchets nucléaires. On doit donc aller vers cette forme d’énergie compacte, très puissante et capable de nous fournir l’énergie dont on aura besoin pour l’avenir.
KV : Au colloque [Le nucléaire du futur, 22 novembre 2012, Paris] où nous nous sommes rencontrés à Paris il y a quelques semaines, le prix Nobel de physique nucléaire Carlo Rubbia a dit que pour relever le défi du nucléaire de quatrième génération, on aura besoin de deux révolutions : la première serait de remplacer le cycle actuel du nucléaire, qui à partir de l’uranium naturel produit de la chaleur, des radiations et, comme déchet, du plutonium, par le cycle thorium/uranium. C’est la première révolution à réussir. Le deuxième défi, a dit Rubbia, sera d’utiliser les combustibles, non plus sous forme solide, mais sous forme liquide, car ceci aura toutes sortes d’avantages.
EG : Oui, je suis totalement d’accord avec Carlo Rubbia. D’abord, le thorium a des avantages très importants, en particulier une faible production d’actinides mineurs à vie longue, cela veut dire moins de déchets nucléaires. Ensuite, absence de toute production de plutonium, un enjeu pour la prolifération d’armes nucléaires. Ces deux aspects majeurs sont à l’avantage du thorium.
KV : Quelle quantité de thorium existe-t-il dans le monde ?
EG : Il y en a beaucoup, aussi bien dans le monde qu’au Venezuela, il existe chez nous un gisement énorme qui fait du Venezuela le 4e ou 5e pays en termes des ressources mondiales. Mais pour l’instant, tout cela est mis de côté, il existe beaucoup de thorium, partout, dans beaucoup d’endroits. L’autre point —une révolution majeure— c’est, grâce aux réacteurs à sels fondus, d’utiliser à la place combustible solide, un combustible liquide, c’est vraiment un enjeu à prendre au sérieux. C’est très difficile, car depuis longtemps les physiciens, y compris les physiciens nucléaires, sont ignorants sur cette question, voila l’un des problèmes majeurs. Cette révolution doit avoir lieu si l’on veut aller vers des formes améliorées d’énergie nucléaire par rapport à celles dont on dispose aujourd’hui.
KV : Ce qui frappe, c’est que des pays qui disposent déjà de l’énergie nucléaire ne montrent pas beaucoup intérêt au développement du nucléaire du futur, alors que des pays relativement nouveaux dans ce domaine, notamment la Chine et peut-être aussi le Venezuela, pourraient sauter directement de la IIe à la IVe génération. J’ai vu que la Chine investit actuellement 350 millions de dollars pour faire travailler quelque 500 scientifiques sur les RSF dans la décennie a venir. En France, nous avons à peine six experts, sans budget ! On ne leur donne que des ordinateurs…
EG : Oui.
KV : Ils font un travail excellent, mais… Vous m’avez également parlé du Japon qui développe le concept du mini-FUJI. Expliquez-nous.
EG : Récemment, en décembre de l’année dernière, Kazuo Furukawa est décédé. Lui et d’autres scientifiques japonais ont développé le concept du réacteur FUJI. C’est un réacteur à sels fondus basé sur un réacteur américain qui a fonctionné aux Oak Ridge National Laboratories pendant quatre ans avec grand succès. Ils ont mis au point le design du réacteur sans le construire, pour l’instant. Il s’agit d’une série qui commence avec le mini-FUJI, qui est un réacteur de 10 MW, ensuite le FUJI, qui peut brûler de l’uranium 233, de l’uranium 235 ou du plutonium 239. Ainsi, il peut brûler du plutonium qu’on récupère actuellement des armes nucléaires ; cette série de réacteurs brûlerait nos déchets actuels. Dans trente à trente-cinq ans, un nouveau type de réacteur, l’Accelerated Molten Salt Breeder (RSF surgénérateur) commencerait à produire le combustible pour ces réacteurs. C’est tout un plan proposé par les collaborateurs de Furukawa et de nombreux scientifiques japonais.
KV : Donc le Japon et la Chine prennent cela vraiment au sérieux, comme perspective d’avenir.
EG : Je pense que la Chine prends les devants. Car au Japon, c’est le même problème qu’ici en France ou dans plusieurs autres pays nucléaires. Ils sont fixés sur leurs technologies et ils ne veulent pas essayer quelque chose de nouveau.
KV : Vous avez également un plan pour construire un petit réacteur de recherche à sels fondus au Venezuela, afin de former une nouvelle génération de scientifiques.
EG : C’est un projet très modeste mais c’est extrêmement prometteur. On aimerait utiliser notre dispositif, conformé comme un irradiateur et le transformer en prototype de RSF qui n’utilisera pas, pour l’instant, de sels fondus, mais du combustible à température ambiante, soit aqueux, soit sous forme de liquide ionique. Il aura zéro puissance et une réactivité très faible, mais aura toutes les caractéristiques d’un réacteur à combustible liquide. Ce dispositif sera essentiellement utile à la recherche, à la formation de toute une génération de nouveaux scientifiques dans cette technologie et aussi pour tester les modélisations produites par les ordinateurs et dont il faut s’assurer qu’elles marchent réellement. Nous espérons que ce projet sera financé grâce à l’industrie pétrolière et grâce à des collaborations entre différentes parties du monde.
KAV : Alvin Weinberg, à l’époque un des grands patrons des laboratoires américains d’Oak Ridge aimait citer un collègue qui lui disait un jour : « la seule façon de savoir si un réacteur marche ou pas, c’est de le construire ! »
EG : C’est vrai.
KV : Car il faut alors résoudre les problèmes dans le monde réel. Il serait également utile que vous nous disiez, en tant qu’enseignant, ce qui peut être le plus inspirant. Quand vous enseignez la physique nucléaire, est-ce que vous avez une méthode, ou une stratégie particulière, pour réveiller la jeune génération ? Beaucoup de jeunes ne savent même pas s’ils sont pour ou contre l’énergie nucléaire puisqu’ils n’ont pas la moindre idée de ce dont il s’agit. Comment les jeunes réagissent au Venezuela ?
EG : Je tends à transmettre ma passion pour la science. Ma plus grande récompense, c’est quand ces étudiants réussissent pleinement. J’ai de nombreux cas. Par exemple, j’ai envoyé l’une de mes élèves à une conférence, elle a fait une présentation sur sa licence et le public a cru qu’elle présentait sa thèse de doctorat. Voila une belle récompense !
En 2011 et 2013, Karel Vereycken s’est entretenu avec Maître Hélène Féron-Poloni, une avocate engagée dans la défense des victimes des « emprunts toxiques » et autres pratiques emblématiques des grandes banques envers les collectivités et les citoyens.
Le cosmographe flamand Gérard Mercator (1512-1594), un enfant typique de la « génération Erasme ».
En 2012, nous célébrons en Belgique où il est né, et en Allemagne où il est décédé à Duisbourg, le 500e anniversaire du fondateur de ce que l’on désigne comme l’école belge de géographie, Gérard Mercator, décédé en 1594 à l’âge de 82 ans.
L’histoire retient qu’il a réussi à projeter la surface du globe terrestre sur un plan, exploit du même ordre que résoudre la quadrature du cercle.
La première raison qui me conduit à parler de Mercator et de son ami et professeur Gemma Frisius (1508-1555), est qu’il s’agit de deux personnalités représentant, et de loin, les esprits les plus créateurs de ce que j’appelle la « génération Erasme de Rotterdam », en réalité le mouvement de jeunes formé par les amis et disciples de ce dernier.
En général, cela étonne car on a fait croire qu’Erasme est un littéraire comique traitant des questions religieuses alors que Frisius et Mercator sont de grands scientifiques. Un cratère lunaire porte le nom de Frisius, un autre celui de Stadius, son élève.
Pourtant, dans un article fort bien documenté [1], le professeur Jan Papy de l’Université de Louvain, a démontré que cette Renaissance scientifique de la première moitié du XVIe siècle, n’a été possible que grâce à une révolution linguistique : au-delà du français et du néerlandais, des centaines de jeunes, étudiant le grec, le latin et l’hébreu, accédèrent à toutes les richesses scientifiques de la philosophie grecque, des meilleurs auteurs latins, grecs et hébreux. Enfin, ils purent lire Platon dans le texte, mais aussi Anaxagore, Héraclite, Thalès, Eudoxe de Cnide, Pythagore, Ératosthène, Archimède, Galien, Vitruve, Pline, Euclide et Ptolémée pour les dépasser ensuite.
Ainsi, dès le XIVe siècle, initié par les humanistes italiens au contact des érudits grecs exilés en Italie, l’examen des sources grecques, hébraïques et latines et la comparaison rigoureuse des grands textes des pères fondateurs de l’Eglise et de l’Evangile, permirent de faire tomber pour un temps la chape de plomb aristotélicienne qui étouffait la Chrétienté et de faire renaître l’idéal, la beauté et le souffle de l’église primitive. [2]
Les Sœurs et Frères de la Vie commune
Un bâtiment restant du Collège trilingue à Louvain en Belgique.
Au nord des Alpes, ce sont les Sœurs et Frères de la Vie commune, un ordre enseignant laïc inspiré par Geert Groote (1340-1384), qui ouvriront les premières écoles enseignant les trois langues sacrées. Aujourd’hui, on pourrait croire qu’il s’agissait d’une secte trotskyste puisque l’on changeait son nom d’origine pour un nom latinisé. Gérard (nommé ainsi en l’honneur de Geert Groote) Kremer (cramer ou marchand) devenait ainsi Mercator.
Pour eux, lire un grand texte dans sa langue originale n’est que la base.
Vient ensuite tout un travail exploratoire : il faut connaître l’histoire et les motivations de l’auteur, son époque, l’histoire des lois de son pays, l’état de la science et du droit, la géographie, la cosmographie, le tout étant des instruments indispensables pour situer les textes dans leur contexte littéraire et historique.
Cette approche « moderne » (questionnement, étude critique des sources, etc.) du Collège Trilingue, après avoir fait ses preuves en clarifiant le message de l’Evangile, se répand alors rapidement à travers toute l’Europe et s’étend à toutes les matières.
Qui était Gemma Frisius ?
Le médecin et mathématicien Gemma Frisius (1508-1555).
Pour bien comprendre l’œuvre de Mercator, une étude de celle de Gemma Frisius s’impose. C’est un jeune orphelin paralysé initialement des jambes, qui est éduqué à Groningen (au nord des Pays-Bas) dans la mouvance que je viens d’évoquer. Ensuite, il est envoyé à l’Université de Louvain (dans le Brabant) au Collège des Lys (de Lelie), où l’on se penche alors depuis un certain temps sur l’humanisme italien. Maître ès arts en 1528, il s’inscrit au Collège Trilingue ou il se lie d’amitié avec des humanistes importants [5], tous rattachés au Collège Trilingue et en relation avec Erasme.
Astrolabe fabriqué par Frisius et Mercator (détail de la gravure précédente).
Féru de mathématiques, Frisius est professeur de médecine, tout en se passionnant pour la cosmographie. Ayant publié une version corrigée de la Cosmographie, une œuvre très populaire du savant saxon, Peter Apianus (1495-1552), il est remarqué par l’évêque Jean Dantiscus (1486-1548), ambassadeur polonais auprès de Charles V. Cet ami d’Erasme, qui deviendra son protecteur, est également en contact avec Copernic.
Insatisfait du manque de précision des instruments scientifiques de l’époque, Frisius, bien qu’encore étudiant, crée à Louvain son propre atelier de production de globes terrestres et célestes, d’astrolabes, de « bâtons de Jacob » (arbalestrilles), d’anneaux astronomiques et autres instruments.
Anneau astronomique fabriqué par Gemma Frisius (détail de la gravure précédente).
Ces instruments, presque tous des déclinaisons de l’astrolabe inventé par l’astronome grec Hipparque (IIe siècle avant JC, connu par son nom latin Almagestre), permettent à un observateur de localiser sa position sur la surface de la Terre en mesurant l’altitude d’une étoile ou d’une planète par rapport à l’horizon, mais j’y reviens.
Frisius, voulant amener la science au peuple, publie également à Anvers de petits livres expliquant le fonctionnement de chaque instrument. La qualité et la précision exceptionnelle des instruments de l’atelier de Frisius sont louées par Tycho Brahé, et Johannes Kepler, qui retient certaines de ses observations, assimile ses méthodes. Frisius décrit également l’utilisation d’une chambre noire pour observer les éclipses solaires, procédé également repris par Kepler et d’autres astrophysiciens. [6]
Description par Gemma Frisius de l’utilisation d’une chambre noire pour observer les éclipses solaires, un procédé utilisé ultérieurement par Jean Kepler.
Officiellement professeur de médecine à Louvain, Frisius donne des cours privés à des élèves intéressés à la cosmographie.
On ne peut guère douter qu’il fut un excellent professeur puisque quatre de ses disciples deviendront des grands noms de la science belge en réalisant à leur tour des révolutions scientifiques dans leur propre domaine : Gérard Mercator en cartographie, André Vésale (Vesalius) en anatomie, Rembert Dodoens en botanique et Johannes Stadius en astronomie.
Son élève, Mercator
Par exemple, Mercator, né à Rupelmonde entre Anvers et Bruxelles, après une éducation chez les Frères de la Vie commune à ‘s Hertogenbosch, [7] se trouve lui aussi à l’Université de Louvain.
Au lieu de fabriquer leurs globes à la main comme le faisait avant eux Martin Behaim, Frisius et Mercator mettront à profit le procédé de la gravure décrite par le peintre et graveur Albrecht Dürer.
Troublé par la dictature de la pensée aristotélicienne qui y règne, Mercator entre en contact avec Frisius et devient à son tour concepteur d’instruments scientifiques. Formé à la gravure sur cuivre, il assiste Frisius à Anvers et à Louvain dans la fabrication de globes, activité lucrative qui lui garantit par la suite des revenus financiers, essentiels à son indépendance.
Ensemble, ils produiront des globes d’une précision et d’une élégance remarquable. Au lieu de fabriquer chaque globe à la main comme le faisait avant eux Martin Behaim, ils utilisent le procédé de la gravure. Sur chaque feuille sont imprimés quatre fuseaux d’un globe « déplié », méthode décrite par le peintre et graveur Albrecht Dürer dans son manuel de géométrie. [8] Précisons que Dürer, représentant du cercle de Willibald Pirckheimer à Nuremberg, résida lui aussi jusqu’en 1521 à Anvers.
Une vraie science au-delà du simple témoignage des sens
L’astronome romain Claude Ptolémée (IIe siècle), décrit dans sa Geographia un système de coordonnées géographiques définissant les latitudes et les longitudes. En plus, il suggère trois approches pour représenter le caractère sphérique du globe. Depuis Nicolas de Cues, une génération d’humanistes s’est démenée pour reconstituer la carte de Ptolémée absente de ce qui restait de son œuvre.
Leur méthode scientifique représente la deuxième raison pour laquelle nous nous intéressons à ces savants. En retravaillant la science grecque, ils établissent les fondations d’une science libérée de l’empirisme. Car les distances, l’homme a bien du mal à les estimer et il est hors question de les connaître par le sens du gout, par la vue, le toucher, l’odorat ou l’oreille.
Entrons dans le vif du sujet. Imaginez que vous n’ayez ni avion, ni satellite, ni GPS, ni Tom-tom, ni Google maps, et que vous deviez vous situer sur la surface d’un globe. Précisons qu’une bonne carte vous permet de gagner du temps ; elle représente également l’invention de la « marche arrière », c’est-à-dire qu’elle nous permet de revenir sur nos pas.
Or, depuis des millénaires, la cartographie nous lance un double défi.
D’abord, le choix de l’échelle : plus la carte est grande, plus on peut y porter des informations précises. Inversement, plus elle est réduite, plus on perd cette qualité. Pour les instruments de mesure, le même phénomène s’observe. [9]
Ensuite, la précision de la localisation. L’astronome romain Claude Ptolémée (IIe siècle), qui, faisant la synthèse de l’astronomie grecque (Eudoxe de Cnide, Eratosthène, Hipparque, etc.), présente dans sa Geographia un système de coordonnées définissant les latitudes et les longitudes. Un index fournit même les coordonnées de 8000 sites. En Europe, l’œuvre fut publiée pour la première fois à Venise en 1475, sans cartes car aucun exemplaire n’avait survécu au temps. Depuis longtemps, plusieurs savants humanistes, y compris le philosophe-cardinal Nicolas de Cues (1401-1464), avaient tenté de reconstruire la carte de Ptolémée.
Pour savoir où l’homme se trouve à la surface du globe terrestre, il est bien obligé de dépasser le simple témoignage des sens. Bien sûr, les premières cartes marines décrivent des observations faites à partir d’un navire longeant la côte. Pour naviguer en Méditerranée on peut se débrouiller, mais pour traverser un océan et se rendre sur d’autres continents, cette méthode est très risquée. Pour aller en Amérique, ironise-t-on, mettez cap vers le Sud ; arrivé au point où le beurre fond, tournez à droite, ensuite c’est tout droit…
Pour dépasser cette limite, il fallait donc voir plus loin et se repérer sur Terre à partir d’éléments très distants (planètes, étoiles, etc.) ou même à partir de principes physiques invisibles comme par exemple le magnétisme terrestre ou d’autres phénomènes. Après Christophe Colomb, Mercator s’est longuement penché sur la question du champ magnétique terrestre. [10]
Latitudes et longitudes
L’astrolabe marin permet de mesurer l’angle entre l’horizon et un astre (étoile, planète, etc.).
Dans l’hémisphère nord, la méthode la plus simple est de mesurer l’angle formé par l’étoile polaire et l’horizon, car il s’avère que cet angle est égal à l’angle de la latitude, c’est à-dire l’angle formé entre l’équateur, le centre de la terre et l’endroit où l’on se trouve.
L’étoile polaire est (presque) située dans le prolongement exact de l’axe de la Terre et se trouve pour ainsi dire toujours au même endroit au firmament. Dans l’hémisphère Nord, elle apparaît comme le pivot de la voûte céleste. Huit fois plus massive et 1600 fois plus lumineuse que le Soleil, elle est facile à repérer grâce à la constellation de la Grand ourse.
L’angle entre l’horizon et la hauteur de l’étoile polaire est identique à celui de notre latitude, c’est-à-dire l’angle formé entre l’équateur et l’endroit où nous nous trouvons.
On peut également trouver sa latitude en observant à midi la hauteur maximale du Soleil, altitude spécifique à chaque jour de l’année pour une latitude donnée. En bref, si l’on connaît la date, on peut connaître sa latitude en consultant un almanach. Ce qui vaut pour le Soleil vaut tout autant pour d’autres astres et étoiles dont on peut mesurer l’altitude. Pour mesurer la latitude, on compte à partir de l’équateur 90° jusqu’au pôle Nord, et 90° jusqu’au pôle Sud.
Pour la longitude, c’est beaucoup plus compliqué. D’abord, l’on fait appel à une grille de cercles passant verticalement par les pôles : les méridiens.
Comme point de référence, l’on fixe, par simple convention, une méridienne 0.
Ptolémée la faisait passer par les îles Canaries, d’autres par Rhodes, Jérusalem ou encore Paris.
Aujourd’hui, c’est le méridien de Greenwich qui est la méridienne 0 et sert de référence pour les fuseaux horaires.
A partir de cette référence fixée par l’homme, on compte 180° est et 180° ouest. Un degré représente donc 111,11 km à l’équateur, une minute (un soixantième de degré) 1,85 km et une seconde (un soixantième de minute) 30 m.
Ainsi, Bruxelles en Belgique, se trouve sur 50° 51 minutes et 0 seconde nord et 4° 21 minutes et 0 seconde est.
La leçon d’Ératosthène
Au IIIe siècle avant JC, Eratosthène avait observé qu’au solstice d’été, le soleil éclairait le fond d’un puits à Syène (Assouan) et était donc à la verticale du lieu, ce qui n’était pas le cas à Alexandrie où au même moment un obélisque portait une ombre.
Pourtant, au IIIe siècle avant JC, Ératosthène avait calculé la circonférence de la Terre avec une remarquable précision.
Il avait observé qu’au solstice d’été, le Soleil éclairait le fond d’un puits à Syène (Assouan) et était donc à la verticale du lieu, ce qui n’était pas le cas à Alexandrie où au même moment un obélisque portait une ombre.
En mesurant l’angle (7,2°) que faisait le soleil à Alexandrie ainsi que la distance entre les deux villes (5000 stades de 157,5 m valent 787,5 km), Ératosthène en déduisit que la circonférence de la Terre (360°) était égale à 250 000 stades (50 arcs de 7,2°, donc 50 x 5000 = 250 000 stades), soit 39 375 km ce qui est très proche de la taille réelle (40 075,02 km).
Comment l’Amérique sauva la vie de Christophe Colomb
Pour illustrer la difficulté du problème des longitudes, prenons l’exemple suivant. L’humaniste italien et ami de Nicolas de Cues, Toscanelli s’est magistralement trompé sur la distance qu’il fallait parcourir pour se rendre au Cathay (Chine) en naviguant vers l’Est, sur la carte envoyée à Christophe Colomb.
En réalité, Toscanelli a hérité son erreur de Ptolémée qui dans ses calculs sous-estime la circonférence de la Terre. D’autre part, Ptolémée et par la suite Marco Polo, surestiment la longueur du continent eurasiatique. C’est cette vision erronée qu’on retrouve dans le globe réalisé par Martin Behaim à Nuremberg en 1492, le plus ancien globe à nous être parvenu, dont l’année de confection est la même que celle du départ de Colomb et passe pour une bonne illustration du monde tel que l’imaginait Colomb.
Cette carte reproduit ce qui est considéré comme le premier globe en Europe, construit en 1492 par Martin Behaim avant le départ de Christophe Colomb. On y voit la « proximité » de l’Asie avec l’Europe. La présence du continent américain (en blanc) permet de se faire une idée des vraies distances.
Le continent asiatique est développé sur 225 degrés (ce qui « rapproche » l’Europe et l’Asie). La position du Japon (Cipango) placé en fait à la longitude du Mexique raccourcit encore la durée du voyage transocéanique. Une escale aux Canaries, l’espoir de trouver en chemin les îles « Antilles » représentées sur certaines cartes à mi-chemin du Pacifique, l’Asie plus proche qu’elle ne l’est…, c’est ainsi qu’on dit parfois que la carte de Ptolémée a contribué à la découverte du Nouveau Monde…
Ainsi, sur la base des cartes de Marco Polo et d’autres, Toscanelli estime la distance entre Lisbonne et l’Asie à 6500 miles nautiques, soit 9600 km.
Colomb tentera de vérifier cette distance en étudiant les calculs effectués au IXe siècle par Al-Farghani (Alfraganus). Cet astronome persan estimant qu’au niveau de l’équateur, chacun des 360 degrés de la circonférence valent un peu moins de 57 miles, la terre mesure donc 20 400 miles.
C’est alors que Colomb commet une deuxième erreur : Alfraganus travaillait en miles arabes de 1973,5 mètres, Colomb utilise les miles romains de 1481 mètres… pour lui la Terre mesure donc 30 000 kilomètres, 10 000 km de moins que pour Alfraganus ! L’existence imprévue du continent américain, absent de la carte de Toscanelli, a sauvé la vie de Christophe Colomb.
En principe, la solution est relativement simple. Une rotation complète de la Terre dure 24 heures ce qui veut dire qu’en 4 minutes la terre tourne de 1°. Pour connaitre la longitude d’un endroit, il suffit de comparer l’heure locale avec l’heure à l’endroit de la méridienne de référence. Quatre minutes de différence impliquent que l’on est à un degré de distance de celle-ci.
Si le temps mesuré est en avance, cela montre qu’on est à l’Est de la méridienne de référence, on est à l’Ouest si on est en retard. Définir l’heure locale en pleine mer est relativement facile en observant la hauteur des astres, il est en effet midi lorsque le Soleil est au zénith.
Cependant, pour connaître l’heure au niveau de la méridienne de référence, il faut disposer d’une montre réglée sur cette référence.
En 1530, Gemma Frisius est le premier à conceptualiser cette solution, mais à son époque aucune montre n’est assez précise pour mettre en œuvre sa méthode. Il faudra deux siècles, beaucoup de travail à l’Académie des Sciences de Jean-Baptiste Colbert et Christian Huygens et l’invention du chronomètre marin en 1761 par le Britannique John Harrison pour rendre la solution trouvée par Frisius opérationnelle.
Avec la triangulation, la topographie devient une science
Le principe de la triangulation fut découvert par le savant grec Thalès de Milèt qui s’en servait pour mesurer la distance qui sépare un bateau de la côte en mesurant les angles entre deux points de référence dont on connaît la position et la distance les séparant, et le point dont on souhaite évaluer la distance.
Frisius fait une autre contribution fondamentale. Dans son Libellus de locorum describendorum ratione, un petit livret d’à peine 16 pages publié en 1533, il décrit la triangulation pour les relevés topographiques, méthode déjà pratiqué par son contemporain Jacob de Deventer et exposé par le mathématicien nurembergeois Régiomontanus (1436-1476) dans son De triangulis omnimodis libri quinque également publié plus d’un demi siècle après sa mort en 1533.
Jusqu’ici nous avons bien vu que la science des angles, puisqu’elle compare des rapports, peut rendre de grands services. Cependant avec la triangulation, on peut aller encore plus loin puisqu’elle établit des rapports entre les longueurs et les angles.
Le principe en fut découvert par Thalès de Milèt qui s’en servait pour mesurer la distance qui sépare un bateau en mer de la côte en mesurant les angles entre deux points de référence dont on connaît la position et la distance les séparant, et le point dont on souhaite évaluer la distance. La triangulation fait appel à la loi des sinus, au fait que la somme des angles d’un triangle est égale à 180 degrés, et aux théorèmes d’Al-Kashi (loi des cosinus) et de Pythagore.
Au centre de cet astrolabe rebaptisé « cercle entier » (volcirkel), Frisius plaça une boussole. L’astrolabe qui permet aux marins de s’orienter par rapport aux étoiles, trouve ici une excellente application terrestre.
Si aujourd’hui de nombreuses techniques ont remplacé ces calculs mathématiques, la triangulation est encore utilisée par l’armée, lorsque les militaires ne possèdent pas de radar.
Dans son livret, Frisius fait preuve de beaucoup de pédagogie.
Dans un premier temps, il trace sur des feuilles volantes des cercles, avec leur diamètre. Ensuite il grimpe au sommet d’un grand édifice, disons la cathédrale d’Anvers et utilise alors un astrolabe incliné à l’horizontale appelé « cercle entier » ou volcirkel.
L’astrolabe qui permet aux marins de s’orienter par rapport aux étoiles, trouve ici une excellente application terrestre.
Pour faire un relevé topographique, Gemma Frisius trace d’abord sur des feuilles volantes des cercles avec leur diamètre. Ensuite il grimpe au sommet d’un grand édifice, disons la cathédrale d’Anvers et mesure les angles entre les édifices des villes qu’il observe et l’axe nord-sud qu’indique sa boussole. Ensuite, il se rend dans ces différentes villes et monte aussi dans leurs tours et clochers ayant précédemment servi de repères, afin de répéter l’opération. En rentrant chez lui il place les feuilles à des distances arbitraires entre elles mais toujours en fonction de la méridienne formée par l’axe Nord-Sud. En prolongeant les lignes des différentes directions relevées au sommet des tours, il trouve l’emplacement exact des villes sur les points d’intersection.
Au centre donc de cet astrolabe rebaptisé « cercle entier », Frisius intègre une boussole. Grâce à cet instrument, l’observateur peut maintenant orienter le diamètre de son cercle en papier parallèlement à l’axe Nord-Sud que lui indique la boussole. En vérité, il aligne le diamètre avec une méridienne imaginaire. Ensuite il mesure les angles formés par cette méridienne avec le clocher des églises des environs.
Notons que le relevé topologique publié par Frisius est purement pédagogique car sur le terrain, on ne peut voir les villes indiquées sur son croquis. Cependant, acceptons son exemple.
Nous voyons les directions de Middelburg, Gent, Bruxelles, Louvain, Malines et Lierre, toujours depuis Anvers comme centre.
Ensuite, Frisius descend de sa tour et se rend dans ces différentes villes et monte aussi dans leurs tours et clochers ayant précédemment servi de repères, afin de répéter l’opération.
En rentrant chez lui il place les feuilles à des distances arbitraires entre elles mais toujours en fonction de la méridienne formée par l’axe Nord-Sud.
En prolongeant les lignes des différentes directions relevées au sommet des tours, il trouve l’emplacement exact des villes sur les points d’intersection.
Dans son exemple, il affirme que si l’on octroie quatre unités pour la distance entre Anvers et Malines, on peut ensuite calculer toutes les distances entre les différentes villes.
De Frisius à Colbert
Cette méthode simple et de grande précision fera école. Quand en 1666, Jean-Baptiste Colbert crée l’Académie des sciences, il est persuadé que de meilleures cartes permettront une meilleure gestion et l’aménagement du territoire.
La triangulation deviendra la base pour mesurer les distances entre les planètes.
L’abbé Picard, un des cofondateurs de l’Académie utilise la méthode de triangulation de Frisius repris par le mathématicien hollandais Snellius. Il construit une chaîne de treize triangles en partant d’une base mesurée sur le terrain (une deuxième base permettra une vérification) et complétée par des mesures d’angles à partir de points visibles les uns des autres (tours, clochers, …). Picard conçoit lui même ses instruments de mesure et, le premier, utilise une lunette munie d’un réticule.
Dans un autre exemple, l’abbé décrit comment, à partir d’un endroit accessible, à partir d’une longueur connue et un instrument permettant de mesurer les angles, on peut calculer la distance qui nous sépare d’un endroit non-accessible ou distant en utilisant la loi des sinus. On voit immédiatement comment les retombées entre la recherche astronomique et maritime « abstraite » ont rendu beaucoup plus efficace l’organisation de notre environnement immédiat.
Mercator : de la prison à la gloire
En 1544 Mercator passa sept mois dans cette prison (Tour du château de Rupelmonde), soupçonné de ne pas adhérer pleinement aux conceptions aristotéliciennes.
Arrêté pour hérésie en 1544 mais libéré après sept mois de prison, Mercator et sa famille quittent Anvers et les Flandres en 1552 pour s’installer à Duisbourg, petite ville de 3000 habitants dans le duché de Clèves, un « trou » comparé à Anvers où la population dépasse les 100 000 âmes.
S’il habite là-bas, le cosmographe garde le contact permanent avec l’imprimeur anversois Christophe Plantin qui dispose du monopole pour la diffusion des cartes de Mercator pour toute l’Europe et lui fournit régulièrement du papier.
Sur sa carte du monde de 1569 Mercator indique clairement sa méthode de projection : il s’agit de projeter à partir du centre de la sphère chaque point de la surface sur un cylindre. On déroulant ce dernier, l’on obtient la fameuse planisphère.
C’est à Duisbourg que Mercator élabore en 1569 la première carte dite « conforme ».
Bien que sur cette carte les distances ne correspondent aucunement à la réalité (par exemple la taille du Groenland, très au nord, dépasse celle de l’Amérique du Sud sur l’équateur), les rapports angulaires entre les lieux restent exacts.
Alors que les architectes et les géomètres préfèrent des cartes « équidistantes » (1cm sur la carte égale x cm en réalité), les navigateurs préfèrent celle de Mercator.
Lorsque Mercator publie sa carte, son voisin Walther Ghim qui le décrit comme « un homme d’un tempérament calme et d’une candeur et sincérité exceptionnelle » affirme que « Mercator voulait permettre aux savants, voyageurs et marins de voir avec leurs propres yeux une description précise du monde en grand format, projetant le globe sur une surface plane grâce à un moyen adéquat, qui correspondait tellement à la quadrature du cercle que rien ne semblait manquer, comme je l’ai entendu dire de sa propre bouche, si ce n’est la preuve formelle »
Les savants grecs en rêvaient, Mercator l’a fait
Ce dont les savants grecs avaient rêvés et que Frisius avait fixé comme objectif pour la recherche, Mercator l’accomplissait quatorze ans après la mort de son maître.
Dans De Astrolabo Catholico (Anvers, 1556), Frisius a clairement identifié le défi à relever :
« Il est pourtant possible (…) d’obtenir une description sur un plan qui nous donne à voir, dans le plan les mêmes chose que nous appréhendons ailleurs en trois dimensions. Cet artifice, les peintres nous l’exhibent tous les jours, et Albrecht Dürer, ce noble peintre et mathématicien, a mis par écrit de très beaux exemples à ce propos. En effet, il enseigne comment sur une surface plane, qu’il considère comme une fenêtre, n’importe quels objets peuvent être décrits, tels qu’ils apparaissent à l’œil, mais en deux dimensions.
(…) Ptolémée a suivi des principes semblables à la fin du premier livre de sa Géographie, au chapitre 24, dont le titre est : « Comment tracer sur un plan une carte du monde habitée qui soit en harmonie avec son aspect sur la sphère ». Au livre sept également, il propose la même chose plus clairement en ces termes : « Il n’est pas inopportun d’adjoindre quelques directives pour dessiner en plan l’hémisphère que nous voyons et sur lequel se trouve le monde habité, entouré par une sphère armillaire ». En ces endroits, Ptolémée enseigne trois ou quatre manières de transformer la surface vue de la terre habitée sur un plan, de manière à ce que la représentation soit le plus conforme ou similaire à ce qui est décrit sur une surface de forme sphérique, telle qu’on démontre être la surface de la Terre.
Ils existent plusieurs autres méthodes de décrire les cercles de la sphère sur un plan (…), toutes tendant au même but, mais les unes s’approchent plus des rapports sphériques, tandis que d’autres en restent très éloignées. Et bien que Ptolémée dise au premier livre de la Géographie qu’il est impossible que toutes les lignes parallèles conservent les rapports qui existent sur un globe, il est néanmoins possible que toutes les lignes parallèles ne s’écartent pas des rapports qu’ils ont les uns envers les autres et envers l’équateur… »
Mais Gemma, qui semble partager les convictions de Nicolas de Cues sur la quadrature du cercle, insiste sur le fait qu’aucune projection sur un plan ne peut conserver toutes les propriétés de la sphère :
« Mais je veux simplement avertir de ceci : tout ce que nous avons dit ici de la description sur une carte plane sera imparfait si on devait l’examiner en détail. Car jamais on ne pourrait dans un plan réaliser une description des régions qui serait sous tous les aspects satisfaisante, même si Ptolémée revenait. En effet, ou la longitude ne serait pas observée ou la distance ne sera pas respectée, ou l’emplacement serait négligé, ou même deux de ses éléments seraient en défaut, parce qu’il n’y a aucune affinité de la sphère au plan, tout comme il n’en a pas du parfait à l’imparfait ou du fini à l’infini ». (Postface de 1540 au Libellus sur la triangulation topographique)
Avec la « Projection de Mercator », les distances ne correspondent aucunement à la réalité (par exemple la taille du Groenland, très au Nord, dépasse celle de l’Amérique du Sud sur l’équateur). Cependant, les rapports angulaires entre les lieux restent exacts (conformes). Alors que les architectes et les géomètres préfèrent des cartes « équidistantes » (1 cm sur la carte égale x cm en réalité), les navigateurs préfèrent celle de Mercator.
Bien que tout indique que Mercator a pu se familiariser avec l’oeuvre de Nicolas de Cues, la méthode scientifique et la solution trouvée par Mercator, c’est-à-dire l’harmonie entre la sphère, le cylindre et le plan, sont souvent présentées comme un mystère, ou le fruit du simple hasard, puisque les équations pour réaliser sa carte datent de beaucoup plus tard.
Ce qui est certain, c’est que, tout comme Johannes Kepler et Leibniz ensuite, il était profondément convaincu que la vie et l’univers n’étaient que le reflet d’’une « harmonie préétablie » et d’un principe créateur.
D’abord, il affirme que « la sagesse, c’est de connaître les causes et les finalités des choses qu’on ne peut pas mieux connaitre que par la fabrique du monde, magnifiquement meublé et conçu par le plus sage architecte d’après les causes inscrites dans leur ordre ».
« J’ai pris un plaisir particulier à étudier la formation du monde comme un tout » écrit-il dans une dédicace. C’est l’orbite suspendu de la Terre, dit-il, « qui contient l’ordre le plus parfait, la proportion la plus harmonieuse et l’admirable excellence singulière de toutes les choses créées ».
Le défi que représentaient les voyages intercontinentaux à l’époque est comparable aux voyages interplanétaires de nos jours.
Il nous faut donc retrouver l’esprit des Frisius et des Mercator pour y parvenir.
Bibliographie :
Gemma Frisius : Les Principes d’Astronomie et Cosmographie (1556), Kessinger Reprints.
Fernand Hallyn, Gemma Frisius, arpenteur de la terre et du ciel, Honoré Champion, Paris, 2008.
Ann Heinrichs, Gerardus Mercator, Father of Modern Mapmaking, Compass Point Boosks, Minneapolis, 2008.
Nicholas Crane, Mercator, The Man Who Mapped the Planet, Phoenix 2002.
Andrew Taylor, The World of Gerard Mercator, Walker & Cie, New York, 2004.
Mercator, Reizen in het onbekende, Museum Plantin-Moretus, BAI Publishers, Antwerpen, 2012.
Gerard Mercator en de geografie in de zuiderlijke Nederlanden, Museum Plantin Moretus en Stedelijk prentekabinet, Antwerpen, 1994.
Le cartographe Gerard Mercator (1512-1594), Crédit Communal, Bruxelles.
Van Mercator tot computerkaart, Brepols, 2001, Turnhout.
Recht uit Brecht, De Leuvense hoogleraar Gabriel Mudaeus (1500-1560) als Europees humanist en jurist, Brecht, 2011.
[1] Dans De Leuvense hoogleraar Gabriel Mudaeus (1500-1560) als Europees humanist en jurist (Catalogue de l’exposition Recht uit Brecht, 2011), le professeur Jan Papy esquisse ainsi le rayonnement intellectuel et international du Collège Trilingue d’Erasme : « Après leurs études, les anciens élèves du Collège Trilingue ont occupé des postes de professeurs dans pas moins de 27 universités européennes (…) La liste de savants éminents ou d’inventeurs ayant employé avec succès la nouvelle méthode dans leur domaine est impressionnante ».
Suit alors la liste :
Willem Lindanus (exégèse) ;
Hubertus Barlandus (médecine) ;
Viglius van Aytta (histoire du droit) ;
Juan Luis Vivès (pédagogie) ;
Gemma Frisius (instruments scientifiques, géographie, inspirateur de Mercator) ;
Cornelis Kiliaan (lexicographe) ;
Lambertus Hortensius,
Johannes Sleidanus et Nicolaus Mameranus (histoire) ;
Antonius Morillon, les frères Laurinus et Augerius Gislenius Busbecquius (historiographie) ;
Andreas Masius (orientalisme) ;
Joris Cassander (liturgie) ;
Jan de Coster et Jan Vlimmer (patristique) ;
Stephanus Pighius et Martinus Smetius (épigraphie),
Rembert Dodoens et Carolus Clusius (botanique) ;
« Enfin, la percée d’un Vesalius aurait été impensable sans l’esprit philologique d’Erasme. Bien que Vésale n’ait pas été réellement un élève du Collège Trilingue, il suivait les cours et s’inspirait d’anciens élèves tel Jérôme Thriverus. C’est bien une connaissance approfondie du grec et l’étude philologique des écrits de Galien dans la langue d’origine qui ont conduit Vésale sur le chemin de ses propres enquêtes et des autopsies qui ont abouti à des découvertes en anatomie. La renaissance de la science, comme cela apparaît ici, a été possible grâce a une renaissance de la science du langage scientifique. »
Le Collège Trilingue a aussi servi de modèle pour la création du Collège des lecteurs royaux (devenu depuis le Collège de France) en 1530 par François Ier. Marguerite de Navarre (grand-mère d’Henri IV), lectrice d’Erasme et protectrice de François Rabelais, en fut l’inspiratrice.
[3] En particulier par l’humaniste et musicien Rudolphe Agricola et l’excellent pédagogue que fut Alexander Hegius.
[4] Cette institution a vu le jour grâce à un don financier conséquent de l’ami d’Erasme, l’humaniste Jérôme de Busleyden.
[5] En particulier le latiniste Goclenius, le spécialiste du grec et imprimeur Rescius, et l’hébraïsant Campensis.
[6] Ce n’est pas une découverte de Frisius. L’emploi d’une chambre noire pour l’observation des éclipses de soleil est évoqué par le savant français Guillaume de Saint-Cloud. Il décrit, dans son Almanach manuscrit (1290) établit sur l’ordre de la reine Marie de Brabant (1260-1321), son emploi pour améliorer le confort visuel des spectateurs : « Pour éviter cet accident [les éblouissements survenus lors de l’éclipse de soleil du 5 juin 1285] et observer sans danger l’heure du début, celle de la fin et la grandeur de l’éclipse , que l’on pratique dans le toit d’une maison fermée, ou dans la fenêtre, une ouverture tournée vers la partie du ciel où doit apparaître l’éclipse de soleil, et qu’elle soit de la grandeur du trou que l’on fait à un tonneau pour tirer le vin. La lumière du soleil entrant par cet orifice, que l’on dispose à une distance de 20 ou 30 pieds de quelque chose de plat, par exemple une planche, et l’on verra de la sorte le jet de lumière s’y dessiner sous une forme ronde même si l’ouverture est imparfaite. La tache lumineuse sera plus grande que l’ouverture et d’autant plus grande que la planche en sera plus éloignée ; mais alors elle sera plus faible que si la planche était plus proche. […] Le centre du soleil passant par le centre du trou, les rayons du bord supérieur seront projetés en bas sur la planche et inversement. » (Bibliothèque Nationale, Mss. 7281, fonds latin, folios 143 verso et 144 recto).
[7] Mercator a pu bénéficier de l’enseignement de Georgius Macropedius (1487-1558), dramaturge dont certains pièces furent reprises par Shakespeare et disciple et correspondant d’Erasme.
[8] Albrecht Dürer, Instruction sur la manière de mesurer ou Instruction pour la mesure à la règle et au compas, 1525.
[9] L’explorateur portugais Vasco da Gama, une fois passé le cap de Bonne Espérance en 1487 a débarqué pour construire un astrolabe géant lui permettant de savoir avec grande exactitude où il se situait sur la terre ferme.
[10] Puisque le pôle Nord magnétique ne coïncide pas avec le pôle Nord géographique, Mercator, qui fait prendre son portrait en indiquant une ile qu’il croyait être le centre du pôle magnétique, espérait pouvoir s’en servir pour trouver une solution simplifiée au problème des longitudes.
Herri Met de Bles (vers 1500-1560), Paysage avec saint Jérôme, Musée provincial, Namur.
Jusqu’au 14 janvier2013 au Palais des Beaux Arts de Lille, on pourra admirer l’exposition internationale intitulée « Fables du paysage flamand au XVIe siècle » réunissant une centaine d’œuvres de maîtres flamands, prêtées par plus d’une quarantaine de musées européens.
Si Jérôme Bosch et Pieter Bruegel l’ancien ne sont pas des noms inconnus en France, le grand public découvrira, en se familiarisant avec les œuvres de Joachim Patinir, Herri Met de Bles, Cornelis Metsys, Abel Grimmer, Jan Mandijn, Gilles Mostaert ou Kerstiaen de Keuninck, le vaste environnement intellectuel, spirituel et culturel dont Jérôme Bosch et Pieter Bruegel l’ancien n’ont été que les artistes les plus accomplis.
Les spectateurs s’arrêteront devant ces tableaux, fascinés, essayant de décrypter ces images qui nous paraissent « fantastiques » car elles sont le fruit d’une culture et d’un imaginaire chrétien, presque disparus aujourd’hui. Qu’avons-nous à faire aujourd’hui, bon Dieu, de ces histoires de paradis et d’enfer, ou des tentations de saints dans les déserts ?
Et pourtant, quelle puissance évocatrice ont chez nous ces métaphores picturales monstrueuses, ces scènes de Paradis où mandragores et lézards viennent hanter les images de la beauté terrestre, ces jardins des délices où l’homme finit par crouler sous les objets de son désir, ces enfers où les flammes de ce qu’il a trop aimé le consument de leur feu éternel. A croire que si les histoires de la Bible sont désuètes, tel n’est pas le cas du message universel véhiculé par ces artistes quant aux valeurs qui déterminent le chemin de notre vie, qui nous renvoie, lui, à notre propre image, dans une société où tout est devenu objet de consommation.
Ainsi, ces paysages flamands, dont une certaine critique prétend que les références à la religion seraient purement symboliques, les artistes n’ayant plus d’autre intérêt que la représentation réaliste de la nature, sont, au contraire, des œuvres où la tension entre éléments philosophico-religieux et nature est conçue pour provoquer une réflexion profonde sur le bien et le mal, sur la vie contemplative et la vie active, sur la nature de l’homme et de l’univers.
Saluons le fait que les organisateurs de l’exposition n’ont pas hésité à aborder le fond philosophique et religieux de ces œuvres. Alain Tapié, conservateur en chef du patrimoine au Palais des Beaux-Arts de Lille, a rendu justice à Erasme de Rotterdam, ce « peintre malgré lui », en constatant à quel point l’esprit d’une de ses œuvres, celle où il se prépare à la mort en examinant le chemin de sa vie, « ressemble au sentiment du paysage flamand au XVIe siècle, dans sa dynamique comme dans son contenu ».
Richard Falkenburg avait déjà souligné l’omniprésence, dans ces paysages flamands, de la métaphore du sermon du Christ sur la montagne, sur « la large porte qui est le chemin aisé conduisant à la perdition, et la porte étroite, le chemin difficile qui conduit au salut éternel ».
Enfin, Michel Weemans, professeur à l’Ecole nationale supérieure d’art de Bourges et l’un des commissaires de l’exposition, voit aussi un lien entre l’iconographie de cette époque et le langage imagé des penseurs de la Dévotion moderne, mouvement de réforme spirituel aux Pays-Bas qui est à l’origine de la Renaissance en Europe du Nord. Et notamment, les apports de l’un des fondateurs de ce courant, Gerard Zerbold de Zutphfen, dans son traité Des ascensions spirituelles, où il compare le cheminement de l’âme humaine à l’ascension d’une montagne vers la porte ouvrant la voie au salut. Une invitation à la réflexion sur ce que doit être la mission de l’homme dans ce temps de crise qui appelle à une nouvelle Renaissance.
Le Saint-Jean de Jérôme Bosch frappé d’acedia ?
On peut regretter que personne n’ait jamais tenté d’expliquer du point de vue de l’hypothèse supérieure ce que représente l’influence de la Dévotion moderne, le magnifique tableau de Jérôme Bosch qui honore l’exposition de Lille.
Bien que le tableau ci-dessus soit intitulé Saint Jean Baptiste en méditation (Madrid), une comparaison avec le Saint Jean peint par Hans Memling dans le Diptyque de saint Jean et sainte Véronique de la Pinacothèque de Munich (cliquez sur l’image pour l’agrandir), nous permet de croire qu’il s’agit en réalité d’un Saint Jean l’évangéliste pointant sans conviction en direction d’un agneau. Si ce dernier est généralement l’attribut de Saint Jean-Baptiste, ici il incarne le sacrifice qu’on attend de toute personne souhaitant vivre à l’image du Christ.
Chez Bosch (ci-dessous), on se demande si le Saint voit ou a envie de voir l’agneau. Jean semble plutôt sous l’effet soporifique d’une plante qu’on identifie comme la mandragore, symbole des plaisirs terrestres. Ainsi, il paraît gravement affecté d’une maladie qui ravageait l’univers monastique de l’époque du peintre : l’acedia, ce sentiment de lassitude qui anéantissait la volonté des individus, les rendant inaptes à tout véritable amour pour Dieu, le travail et l’humanité.
L’acédie, qui figure explicitement parmi les sept péchés capitaux chez Bosch, fut glorifiée ultérieurement comme une vertu par les Romantiques et rebaptisée spleen ou Mélancolie.
Or, pour la Dévotion moderne dont Bosch était proche, travail pour la société et méditation personnelle alternaient et formaient le tout cohérent d’une « Vie Commune ». Car contrairement à notre vision contemporaine imprégnée d’orientalisme, la méditation n’était ni passivité ni retrait du monde, mais « rumination » active, travail de mémoire et de remise en question.
D’ailleurs, dans ses tableaux, Bosch ne cherche jamais à « représenter » le mal ou le bien de façon formelle mais préfère, dans un dialogue socratique, nous lancer une image à la rétine nous obligeant à ruminer nos consciences, en bref à bannir en nous l’oisiveté et le désespoir.
Film de Lech Majewski, avec Rutger Hauer, Charlotte Rampling et Michael York. Sorti en France le 28 décembre, sortira en Belgique le 29 février 2012.
L’énorme tableau (1,7 m sur 1,24 m) ou, pourrait-on dire, miniature géante (500 personnages), sur lequel s’appuie ce film, appelé Le Portement de Croix, a été exécuté en 1564 par Pierre Bruegel l’ancien au moment où l’Empire espagnol, sous prétexte de combattre les hérétiques, impose une austérité sanguinaire à une Flandre peuplée et prospère.
En réalité, en 1557, l’Empire des Habsbourg et ses banquiers, les Fugger d’Augsbourg, sont en faillite et l’Espagne subit un défaut souverain. En dépit de tout l’or tiré d’Amérique du sud et de l’envoi du Duc d’Albe, elle le sera de nouveau en 1560, 1575 et 1596.
Ambitieux, le film permet enfin à un public non initié d’apprécier Bruegel dans sa véritable dimension, celle d’un peintre engagé et politique fréquentant à Anvers la Schola Caritatis (Huis van Liefde), un cercle d’humanistes érasmien autour de Hendrick Niclaes, de l’imprimeur tourangeau Christophe Plantin ou encore des grands cartographes Ortelius et Mercator.
Pierre Bruegel l’Aîné, Le portement de croix, 1564, Kunsthistorisches Museum, Vienne.
Acte de résistance, le tableau met en scène les Rhoode rox, des gendarmes mercenaires espagnols en tunique rouge, véritables SS au service de l’occupation espagnole. Et paradoxalement, c’est bien au nom de la défense de la « vraie religion » qu’ils conduisent le Christ vers le Golgotha pour sa mise à mort.
En 1999, lors d’un entretien, le critique d’art et fin connaisseur de Bruegel Michael Francis Gibson, co-auteur du script du film avec le peintre symboliste, photographe et réalisateur américano-polonais Lech Majewski, m’avait confié que pour Bruegel, « le monde est vaste », car il englobe « tout ce qui existe de la petite enfance jusqu’à la vieillesse ; du jeu de l’enfant jusqu’aux plus abominables tortures. Il y a une juxtaposition des deux. C’est pour ça que je suis tellement frappé par ce groupe qui s’avance vers le Golgotha dans le tableau Le portement de croix. On y voit un grand garçon qui chipe le bonnet d’un petit enfant qui tente de le reprendre. Et juste à côté, on prépare la mise à mort des malheureux qui vont monter vers le Golgotha. »
Le film, en faisant appel à cette même méthode de composition fondée sur la mise en valeur des oppositions, donne magnifiquement vie à une douzaine de personnages du tableau. Ajoutez à cela des effets spéciaux d’une grande qualité esthétique, et c’est la philosophie même du peintre qui nous est rendue accessible.
Le problème du symbolisme
Cependant, on est en droit de s’interroger sur certaines interprétations symbolistes du producteur qui finissent par empoisonner ce qui autrement aurait pu être un film encore plus grandiose. Reprenons l’interprétation de certains éléments du tableau.
Une polarité formée par deux éléments qui ne font qu’un : l’énorme rocher à l’arrière-plan sur lequel triomphe un moulin, et un colporteur assis au premier plan, tournant le dos au spectateur (Détail du tableau Le Portement de Croix).
S’il est certain que le spectateur doit vraiment chercher la figure du Christ – pourtant au centre de l’œuvre, à la croisée des diagonales – ce qui frappe avant tout, et il s’agit là d’une des clés majeures pour la compréhension de l’œuvre, c’est la polarité formée par deux éléments qui ne font qu’un : l’énorme rocher à l’arrière-plan sur lequel triomphe un moulin, et un colporteur assis au premier plan, tournant le dos au spectateur.
C’est surtout dans l’œuvre de Joachim Patinir (1480-1524), un peintre évoluant dans le cercle des amis d’Erasme à Anvers, qu’on retrouve d’énormes rochers dressés comme des menhirs et les attributs des colporteurs.
Le professeur Eric De Bruyne [1] a démontré de façon très convaincante que le colporteur, notamment celui qu’on admire sur les volets fermés du Char de foin de Jérôme Bosch, porte un concept hautement philosophique forgé par saint Augustin et remis à l’ordre du jour par les Frères de la vie commune : celui de l’âme humaine qui, pour se détacher des biens terrestres, par un effort de volonté personnel, s’efforce de pérégriner (se détacher) sans cesse. A contrario, l’attachement aux biens de ce monde était considéré, non sans raison, comme ce qui conduisait fatalement l’homme au péché et donc à sa perte.
A cela s’ajoute le fait que Patinir, avec bien d’autres, fera fleurir ad infinitum la métaphore du rocher, métaphore de « la juste voie » sur laquelle chaque croyant, par choix personnel, doit s’engager. Ce choix, souvent difficile, il le représente par un sentier de montagne. Ainsi, chez bien des peintres, c’est par simple déclinaison iconographique que le rocher devient symbole de vertu. [2]
Or, le film suggère que le colporteur, détaché de sa relation avec le rocher-moulin, n’est qu’une simple référence au protestantisme. Ensuite, le narrateur affirme d’une façon assez sommaire que Bruegel a substitué l’image traditionnelle d’un Dieu au ciel par un être humain, en l’occurrence le meunier. Sur ce dernier point, rien n’est faux dans les faits. Reste alors à se mettre d’accord sur l’intention que Bruegel voulait exprimer par une telle métamorphose. A partir de la Renaissance, apprend-on à l’école, l’homme a pris la place de Dieu… Exit toute transcendance ? Ou s’agit-il d’une espèce de « grand architecte » en charge des vastes rotations cosmiques de l’univers que rien ne puisse arrêter, comme le suggère le film ?
Pour notre part, en tenant compte de la « philosophie du Christ » qui animait les érasmiens de l’époque et de la polarité colporteur/meunier que nous venons d’aborder, il nous semble que Bruegel affirme ici qu’une société qui, comme le faisait l’Empire espagnol à l’époque, porte aux cieux le meunier (à l’époque l’archétype de l’usurier, aujourd’hui on dirait la City et Wall Street), porte en elle la mort qu’elle inflige ici à ses sujets et au Christ en personne ! Pire encore, aveuglé par le moulin, le spectateur lui aussi, perd de vue le Christ.
Les proverbes flamands et néerlandais ne sont pas vraiment tendres pour le meunier. Vivant aux abords des villes et travaillant souvent de nuit, à part d’être accusés de pratiquer le droit de cuissage, les riches meuniers de l’époque sont estampillés de voleurs, escrocs, usuriers, fous, spéculateurs, affameurs du peuple, séducteurs et autres noms d’oiseaux.
Deux proverbes soulignent cette réputation : « Cent boulangers, cent meuniers, cent tailleurs : trois cents voleurs » et « tous les meuniers ne sont pas des voleurs ». Une chanson anversoise de 1544 met, elle, l’accent sur la débauche du meunier : « Sans vent, il pouvait moudre avec son moulin, (…) et deux fois plus vite avec la fille. » Dans la Farce du meunier de Bredero (1618), un meunier qui se réjouit à l’idée d’une relation extraconjugale, est si ivre qu’il ne se rend même pas compte qu’il fait, par inadvertance, l’amour avec sa propre femme !
Un article du Kroniek van de Kempen de 1982 estime que « du meunier, on attendait l’honnêteté absolue.
Pieter Bruegel l’ancien, détail de la Gula (la gloutonnerie, 1557), un dessin de la série des sept péchés capitaux.
Cependant, il portait souvent le nom d’escroc et voleur de blé. Il était notamment dans la position où il pouvait escroquer les paysans et le raisonnement était que l’occasion faisait le voleur. Dans les vieilles chansons, poèmes et farces, le meunier apparaît souvent comme un séducteur, un briseur de couples et un escroc. »
Bruegel lui-même, dans la Gulla (la gloutonnerie), un dessin de la série des sept péchés capitaux, nous montre un moulin-homme (ci-contre). Les paysans lui apportent des sacs de blés qui sont engloutis par la bouche de cette créature, ici la porte du moulin. Ce moulin n’est que la métaphore d’une gloutonnerie et d’une cupidité toute financières. Il est par ailleurs surmonté d’un hibou, en Flandres et en Espagne symbole de l’esprit maléfique, car capable d’opérer dans l’obscurité de la nuit. Rappelons aussi que Don Quichotte part en guerre contre des moulins à vent qu’il confond avec des géants maléfiques.
Pour conclure, constatons que le film se cherche une fin. Alors que, suite à la Crucifixion du Christ, la foudre aurait pu immoler ce moulin maudit, aucune justice divine ne vient nous conforter et, après avoir permis à une poignée d’individus d’avoir pris conscience de la réalité, la vie, comme le moulin… continue. Philosophiquement, cette fin est tragique, car qui peut croire que Bruegel, dont les proches organiseront quelques années plus tard la révolte des Pays-Bas, en 1572, se serait contenté d’être le simple témoin de son époque ? Saisir l’inévitable tragique et le délicieux comique de la vie quotidienne devient une mauvaise plaisanterie si elle conduit à l’impuissance et au renoncement.
NOTES:
[1] Dr Eric de Bruyn, De vergeten beeldentaal van Jheronimus Bosch, Adr. Heiners Uitgevers, ’s Hertogenbosch, 2001.
Antwerpen, eau-forte de Karel Vereycken, trait, aquatinte, etc.
Antwerpen, croquis préparatoire.
A Antwerpen (Anvers, Belgique), Druoon Antigoon était un géant qui demandait un important péage à tous ceux qui voulaient remonter le cours de l’Escaut. Ceux qui ne payaient pas voyaient leurs mains tranchées par le géant.
Il rencontra un jour un soldat romain, Silvius Brabo qui aurait réussi à le tuer et, pour venger a posteriori les victimes, coupa la main du géant et la jeta dans le fleuve.
Antwerpen, le nom néerlandais d’Anvers signifierait – selon une légende liée à l’origine du nom de la ville – « jeter la main » (« hand werpen »), mais cette étymologie populaire est contestée par les spécialistes, dont certains pensent que le nom d’Antwerpen viendrait plus prosaïquement de aan het werpen qui désigne la jetée d’un port.
En automne 1516, Léonard de Vinci, ingénieur génial et spécialiste de la gestion de l’eau, est appelé d’urgence en France. Il accepte alors une offre très spéciale formulée par François 1er et souhaitée par sa sœur Marguerite de Navarre, protectrice de François Rabelais et d’autres membres du mouvement de jeunes d’Erasme.
Il s’agit de faire de Romorantin, centre urbain plus que modeste à l’époque, la nouvelle capitale française, pivot et levier d’un grand dessein national de développement économique. La Cour, à l’époque basée à Tours où elle manque de place et d’espace pour s’étendre, y viendrait s’installer.
La pensée urbanistique dynamique de Léonard, qui a pris forme lors de son second séjour milanais, conçoit la ville en termes de flux d’eau, d’air, d’énergie et de créativité humaine. Il ne s’agit pas d’une « Città ideale » statique, mais d’un centre de vie, de culture et de production agro-industrielle.
Comme preuve, la construction de huit nouveaux moulins (à foulons ?) est planifiée en périphérie, le long de la rivière locale dont on prévoit d’augmenter le débit afin d’accroître la puissance des moulins.
D’ailleurs, sur le feuillet 785b de son Codex Atlanticus, Léonard présente une liste d’industries pouvant fonctionner grâce à la force motrice de l’eau :
Scieries, machines à fouler, papeteries, forges, coutelleries, bronzage d’armes, manufactures de poudre et de salpêtre, filatures de soie employant cent femmes, tissages de rubans, tourneries de vases fins et jaspe et porphyre.
Aussi, entre Romorantin et Amboise, un grand projet d’assèchement des marais de la région de la Loire prévoit la création de bonnes terres agricoles.
Léonard ne se contente donc nullement de l’idée d’y ériger un splendide palais conjuguant goût français et prouesses de la Renaissance italienne, mais envisage de fonder une ville révolutionnaire, entièrement construite sur l’eau !
Pourvue de canaux de transport fluvial, Léonard envisage de séparer les eaux propres des eaux usées via un système du tout-à-l’égout. Il invente aussi des étables de chevaux « automatiques ».
Dessin de Léonard. Une écurie équipée d’un mécanisme automatique permettant de nourrir les chevaux avec le foin stocké à l’étage.
Les épidémies, qui faisaient à l’époque des ravages en milieu urbain, pourront être contenues grâce à une gestion intelligente des eaux.
Comme Léonard l’écrit dans le Codex Atlanticus (65 v-b), il faut éviter à tout prix « une aussi considérable agglomération de gens, parqués comme des chèvres en troupeau, l’une sur le dos de l’autre, qui emplissent tous les coins de leur puanteur et sèment la pestilence et la mort »
Dessin de Léonard d’une porte d’écluse équipée de « portes busquées » et ventiles.
Pour lancer le projet, il fallait en premier lieu relier cette nouvelle capitale, située sur la Sauldre (un sous-affluent de la Loire), à la Loire, la plus longue route commerciale de France, ouverte sur l’Atlantique, grâce à une série de canaux équipés d’écluses ultramodernes à « portes busquées » et ventiles.
Ainsi, en janvier 1518, François 1er allouera « 4000 livres d’or pour faire la rivière de la Sauldre navigable depuis Romorantin jusqu’au lieu où elle tombe en la rivière du Cher », l’affluent navigable de la Loire.
Du fait que Léonard élabore à la même époque les plans pour la construction du Havre de grâce [le port du Havre] en Normandie, on estime qu’il s’agissait d’un dessein national visant à donner au centre de la France la dimension d’une région à forte activité économique digne d’accueillir la Cour.
Ce que l’on sait, c’est que Léonard étudie les possibles liaisons fluviales capables de désenclaver Romorantin, et au-delà, la France – peut-être celle reliant Romorantin à la Seine, via la Loire, réalisée seulement en 1604 par Sully, mais certainement celle de la Loire avec le couloir Saône-Rhône, via un canal dont Léonard envisageait la construction (l’actuel canal du Centre), permettant d’ouvrir sur la Méditerranée l’ensemble de ce grand corridor de développement économique.
Projets des canaux de jonction qui restaient à réaliser à la Renaissance: 1) Le canal du Midi reliant la Méditerranée avec l’Océan atlantique; 2) Le canal de Briare, reliant la Loire avec la Seine; 3) Le canal du centre reliant la Saône avec la Loire.
En bref, le plan de Léonard envisageait de réaliser un vaste corridor de développement économique reliant la Méditerranée à l’Atlantique, permettant de désenclaver l’intérieur du continent.
Carlo Pedretti, le grand expert italien de Léonard de Vinci et de la Renaissance et auteur d’un livre sur Romorantin en 1972, déclara en 2009 que le projet royal pour Romorantin était parfaitement comparable au « projet de la Tennessee Valley Authority [TVA : grand projet d’aménagement fluvial qui tira les Etats-Unis de la dépression] de Franklin Delano Roosevelt ».
Le chantier, pourtant bien commencé, fut abandonné. A cause de la peste selon les uns, faute d’argent selon les autres.
Surtout, Léonard, qui arrive à la fin de sa vie, n’a plus la force de diriger une opération d’une telle envergure et personne n’émerge pour prendre le relais. François 1er opte pour une autre Renaissance, celle des apparences.
Dès la mort de Léonard en 1519, il lance la construction d’un énorme projet de prestige, le château de Chambord, le plus vaste des châteaux de la Loire. Pourtant, il ne s’agit que d’un simple rendez-vous de chasse.
Le projet pour Romorantin sera enterré avec Léonard !
Signalons que depuis le 9 juin 2010, une belle exposition a été présentée au musée de Sologne de Romorantin-Lathenay présentant ce projet oublié de Léonard de Vinci. Nos dirigeants pourraient y apprendre plein de choses !
La force et la richesse des rois et princes souverains consistent en l’opulence et nombre de ses sujets. Et le plus grand et légitime gain et revenu des peuples, (…) procède principalement du labour et de la culture de la terre qui leur rend, selon qu’il plait Dieu, à usure le fruit de leur travail, en produisant grande quantité de blés, vins, grains, légumes et pâturages ; de quoi non seulement ils vivent à leur aise, mais en peuvent entretenir le trafic et commerce avec nos voisins et pays lointains.
Henri IV, Ordonnance de Blois du 8 avril 1599
Henri IV (1553-1610)
1610-2010. Il y a 400 cent ans, Henri IV est assassiné par Ravaillac,
dont la main est guidée par des agents de l’Empire Habsbourg.
Conseillé par d’éminents humanistes, tels Philippe Duplessis-Mornay,
Sully ou encore Jacques-Auguste de Thou, le combat contre l’oligarchie
mené par le « bon roi Henri » reste une formidable source d’inspiration
pour aujourd’hui.
Aménager le territoire et élever l’esprit des gens pour les faire
passer de la guerre perpétuelle à la paix par le développement mutuel
exige qu’on se penche sur ce moment décisif de la naissance de
l’Etat-nation France.
En 1589, Henri, roi de Navarre, suite à l’assassinat d’Henri III,
accède au trône de France. Cinq ans plus tard, il rappelle amèrement
que :
Vous savez que lorsque Dieu m’appela à cette couronne, j’ai trouvé
la France non seulement ruinée, mais presque perdue pour les Français.
Les spéculations, les pillages, les profiteurs de guerre, les
conflits religieux et des conditions climatiques dramatiques provoquent
alors des ravages considérables : disettes à répétition, épidémies, six
mille châteaux détruits, neuf villes en ruine, cent vingt-cinq mille
maisons incendiées et un pays croulant sous la dette. Tout est à
reconstruire.
Jusque là, pour tenir, on passe la facture à la population. Ainsi, on
estime que le montant de la « taille », l’impôt royal direct, a doublé
entre 1576 et 1588, passant de 8 à 18 millions de livres. Pourtant,
cette cure d’austérité ne suffit toujours pas à couvrir les dépenses de
l’Etat. Pour y arriver, la France emprunte de plus en plus et la dette
fait plus que doubler, passant d’environ 133 millions de livres en 1588 à
296 millions en 1596, dix fois le montant du budget annuel ! Vu la
misère chronique du peuple, l’impôt ne rentre plus et en 1596 le déficit
public dépasse les 10 millions de livres, environ 30% du budget.
Henri IV et son fidèle conseiller Maximilien de Béthune, duc de Sully (1559-1641),
vont non seulement augmenter les dépenses, mais remettre le pays en
marche : l’Etat embauche des milliers de fonctionnaires (quelle
horreur !) dont le nombre, à peine 4000 sous François Ier, passe à
25000. On dépense aussi des millions dans une politique de grands
travaux destinés à engendrer une relance de toute l’économie nationale :
fortifications, ponts, routes, hôpitaux, écoles, canaux, etc., sans
oublier les millions pour inciter les chefs de la Ligue Catholique à
cesser guerroyer.
Maximilien de Béthune, duc de Sully (1559-1641)
François Bayrou constate qu’Henri IV et Sully « ont réussi à
désendetter le pays de 50% en dix ans. Non seulement le crédit de l’Etat
était parfaitement rétabli mais le roi avait désormais, sévèrement
gardé à la Bastille, un solide trésor de 5 millions de livres et il
disposait par ailleurs d’une réserve de plus de 11 millions de livres.
Mieux, l’exercice de 1611 devait dégager un excédent de 4,6 millions de
livres ».
Cependant, Henri IV et Sully ne sont pas parvenus à ce résultat —
contrairement à ce que croît Bayrou — par une baisse des impôts et des
restrictions budgétaires, mais par une politique intelligente de
dépenses publiques productives.
Comment, en effet, Henri et Sully ont-ils réussi ce miracle —sans
austérité fiscale ni planche à billets— alors que tous nos « experts »
(Medef, BCE, FMI, BRI, ENA, HEC, G20, etc.) continuent à échouer
aujourd’hui ? Leur secret — secret uniquement car banni de
l’enseignement des sciences économiques — est une approche
anti-monétariste combinant une guerre tout azimut aux spéculateurs à une
politique de crédit productif public promouvant la création de
richesses physiques et humaines.
Cette politique « protectionniste » de paix par le développement
mutuel qui met le physique avant le monétaire, démontrera toute son
efficacité pendant la dernière décennie du règne d’Henri IV. En voici
les fondamentaux qui ne représentent pas une addition de mesures, mais
un tout cohérent et dynamique :
En réalité, Sully se méfie beaucoup des officiers de finances (agents
de l’administration locale) qu’il accuse de peu travailler et de
s’enrichir aux dépens du pays. Dans ses mémoires, les Économies Royales, il raconte :
Je vis avec une horreur qui augmenta mon zèle, pour ces trente
millions [d’impôts] qui revenaient au roi [à l’Etat], il en sortait de
la bourse des particuliers, j’ai presque honte de le dire, cent
cinquante millions.
Ainsi, en 1597, 1601-1604 et 1607, il soumet les officiers de finance
à des Chambres de justice créées pour punir ceux qui ont malversé dans
l’exercice de leurs fonctions. Il exige également que le contrôle de
leurs comptes – ordinairement effectué par la Chambre des comptes – soit
d’abord réalisé par le Conseil des finances qu’il dirige. En 1598, pour
couronner sa charge contre l’oligarchie, il fait annuler tous les
anoblissements décrétés depuis 20 ans, ce qui augmente le nombre de
personnes imposables.
2) Guerre à l’usure
Pour les rentes payées par l’Etat dont les intérêts (« arrérages »)
n’avaient pas toujours été versés, Sully agit en trois temps. D’abord,
dès mars 1599, une commission inventorie celles qui ont été souscrites
depuis 1560 et la manière dont elles ont été réglées. Ensuite, une
deuxième commission définit les termes du remboursement dans l’arrêt du
17 août 1604. Tous les arrérages impayés ne seront pas versés ; seuls
seront exigibles les termes qui viendront à échéance à partir du 1er
janvier 1605. Enfin, toutes les rentes sont vérifiées et les taux
d’intérêts revus en fonction de la date et des conditions de l’achat :
celles qui ont été acquises avant 1575 voient leur intérêt abaissé de
8,33% à 6,25% si elles ont été loyalement payées et à 5,55 % voire à 4%
dans le cas contraire ; pour les plus récentes, le taux n’est pas
modifié, sauf si elles sont considérées comme frauduleuses, auquel cas
le taux d’intérêt est diminué à 4%. Ce réaménagement des intérêts de la
dette rencontre l’hostilité des rentiers qui font intervenir le prévôt
des marchands de Paris.
3) Annuler et réduire de la dette
Pour apurer la dette, Sully réussit soit à échelonner les
remboursements soit à les réduire. Ainsi le prince allemand d’Anhalt, au
lieu d’être remboursé, reçoit une rente sur les gabelles (taxe sur la
vente du sel) de France, et l’on propose au duc de Toscane, père de la
Reine, de ne pas verser la dot pour le mariage de sa fille en échange
d’une annulation de l’argent qu’on lui doit. Chaque fois, Sully procède à
une vérification minutieuse des arriérés et des remboursements
réclamés, qui permet une estimation beaucoup plus raisonnable. Il ouvre
ensuite une négociation avec le créancier, lui proposant un règlement
immédiat d’une partie des arriérés en échange de l’abandon d’une partie
de la créance. Souvent menacés de faillite financière si leur débiteur
ne les règle pas rapidement, les créanciers ne peuvent qu’obtempérer.
4) Réforme monétaire
L’émission de monnaie est un monopole royal. Cependant, quand Henri
IV, qui à cette époque refuse de se convertir au catholicisme, accède au
trône, Paris reste aux mains de la Ligue catholique. Ainsi, une
véritable guerre monétaire éclate entre les ateliers parisiens qui
frappent la monnaie, aux mains de la Ligue et ceux créés provisoirement
dans d’autres villes du royaume par Henri pour alimenter le marché.
Pièce de monnaie sous Henri IV
Dans un contexte de pénurie de métaux précieux, ce bras de fer provoque la dégradation de la qualité des pièces car chacun en frappe le plus possible avec le moins d’or et d’argent possible, provoquant une inflation galopante. C’est seulement l’ordonnance de Montceaux de 1602, rétablissant une valeur de référence sous forme d’une monnaie de compte, qui impose des « parités fixes » entre différentes pièces de monnaie en circulation (écus, francs, testons, billons, etc.). C’est cette stabilisation du système monétaire et la fin de la spéculation qui rétablira les échanges commerciaux et la crédibilité de l’Etat.
En 1609 un autre édit envisage une réforme monétaire encore plus ambitieuse et propose une nouvelle pièce, l’« Henri », contre laquelle les Français sont appelés à échanger leurs pièces anciennes. Grâce à cet assainissement monétaire, les prix baissèrent d’environ 20% entre 1596 et 1610. De plus, vue la misère profonde du pays, le roi décide, en plus d’une annulation des arriérés, d’alléger de 12% l’impôt direct de la taille au profit d’une utilisation plus large d’impôts indirects sur les échanges. Contrairement à aujourd’hui, où la TVA est l’impôt le plus injuste, cette démarche impliquait à l’époque une plus grande équité car, à partir d’Henri IV, la noblesse n’échappait plus à l’imposition et devait, comme tout un chacun, régler la gabelle, une taxe sur la vente du sel.
Ainsi, à la fin du règne d’Henri IV, le gouvernement s’est acquitté
de 147 millions de livres de dettes, a racheté des domaines pour 80
millions, réduit de 8 millions les rentes annuelles et ramené l’impôt de
30 à 26 millions de livres. Soulignons que ces réductions d’impôt
n’étaient pas le moteur d’une relance « par la consommation »,
mais le fruit d’une politique de relance par la production tirée par les
grands projets d’infrastructures physiques et humaines et impliquant
des « sauts » technologiques, scientifiques et culturels pour lesquels
Henri et Sully dépensèrent plus de 40 millions de livres.
5) Les grands travaux, moteur de l’économie
Imposant la pleine autorité de l’Etat, Sully, préfigurant Jean-Baptiste Colbert,
n’a rien d’un libéral et mène une politique économique dirigiste.
Surintendant des finances, des fortifications et des bâtiments du Roi,
il est aussi « Grand voyer » de France en charge des Travaux publics,
des Transports, de la Culture et de la Défense. La commande publique et
les grands travaux d’intérêt général donnent un essor sans précédent à
l’agriculture, à l’industrie naissante et à l’aménagement du territoire.
Pour commander le pays, le roi et Sully s’offrent des outils performants.
Le canal de Briare à Rogny-les-sept-écluses (Yonne)
La Révolution de 1789 consolidera le statut de leurs successeurs, les
préfets. En parallèle, la Poste aux chevaux est créée pour les
transports des voyageurs et marchandises, suivie en 1602 par la Poste
aux lettres assurant celui des missives et dirigée par le surintendant
général des postes.
Enfin, après l’Ecole royale du Génie de Mézières et devançant l’Ecole Polytechnique, le développement des grands chantiers d’urbanisme, d’architecture et d’infrastructure fera émerger un groupe d’« Ingénieurs du Roi » rattachés à l’artillerie, bien formé, entièrement polyvalents et déployés sur tous les chantiers.
Avec une armée d’ingénieurs et de savants, Sully, qui à deux reprises
fait le tour de tout le pays et se passionne pour la cartographie,
entreprend de vastes travaux de terrassement et de drainage pour
stabiliser les crues des rivières, en particulier la Loire, le plus long
fleuve du pays.
Dès 1599, il s’adjoint les services d’Humphrey Bradley, un
hydrographe néerlandais spécialisé dans l’assèchement des marais et du
percement des canaux.
Avec celui-ci, s’appuyant sur les relevés de terrain effectués à cet effet par Léonard de Vinci sous François Ier, Sully conçoit un vaste réseau de canaux capable de relier rivières, lacs et océans.
Les principaux canaux de jonction réalisables en France.
Si les canaux de Charolais (aujourd’hui le canal du centre), de Bourgogne, ou celui reliant l’Atlantique à la Méditerranée (Canal du Midi réalisé sous Jean-Baptiste Colbert) restent à l’état de projet, le creusement du canal de Briare, un ouvrage de 56 km équipé de 16 écluses, reliant la Loire à la Seine, démarre sous les ordres de Humphrey en 1604, se poursuivent avec l’ingénieur Hugues Cosnier pour s’achever en 1642.
Le canal fut complété en 1890 par Gustave Eiffel avec un magnifique
pont-canal de 663 mètres de long. Cet effort pour accroître la
circulation des marchandises par la voie d’eau, développant ainsi les
centres de production et contribuant à l’unité nationale, reprend la
politique de Charlemagne et de Louis XI.
Les routes principales sont retracées, remblayées, pavées et de
nombreux péages sont supprimés. L’entretien du réseau, pour lequel on
dépense 1 million de livres en 1610 comparé à 600 livres dix ans
auparavant, est confié, par région, à des intendants spécifiques,
ancêtres des Directions départementales de l’équipement (DDE).
En prévision des besoins en constructions et de la marine, Sully fait
planter des milliers d’ormes aux bords des routes. Les forêts
bénéficient pour la première fois d’une administration spécifique,
tandis que rivières et lacs sont surveillés pour améliorer la production
piscicole. Plusieurs grands marais sont asséchés ce qui, d’après
certains, aurait permis à doubler la surface des terres arables.
La Place Royale, renommée Place des Vosges après la Révolution.
De nombreux ponts sont construits, ou réparés, et l’on rénove les phares comme celui de Cordouan.
A Paris, Henri IV surveille en personne la construction du Pont neuf qui, fait nouveau, sera le premier pont sans maisons et, initiative inédite, pourvu d’une horloge. Il y construit également l’Arsenal et fonde l’hôpitale Saint-Louis et celui de la Charité.
Il imagine également la magnifique Place royale achevée en 1605, devenue depuis la Révolution, la Place des Vosges (ci-contre).
Premières habitations de la ville du Québec fondé par Samuel de Champlain en 1609.
Pour défendre le pays, Sully renforce les frontières. Les
fortifications sont consolidées et 500000 livres sont consacrées
annuellement à leur entretien. Le port de Toulon est fortifié pour
lutter contre les Barbaresques.
Voyant plus loin, bien au-delà de l’horizon français, Henri IV nomme en 1603 Samuel de Champlain (1567-1635)
géographe royal. Ce dernier découvre en 1605 la baie du Massachusetts
où Boston sera fondée. Il fonde Québec en 1608 et explore le lac
Champlain en 1609.
6) Agriculture et manufactures
Sous l’autorité de Sully encore, assisté par Barthélemy de Laffemas (1545-1612) et surtout Olivier de Serres (1539-1619), auteur du fameux Théâtre d’Agriculture, une audacieuse politique économique est mise en œuvre, fondée sur la création de richesses physiques et résumée dans les Économies royales :
Le peuple de la campagne (…) disait souvent au roi que le
labourage et le pâturage étaient les deux mamelles dont la France était
alimentée, et [voilà] ses vraies mines et trésors du Pérou [d’où venait
l’or d’Europe].
A la fin du XVIe siècle, tout comme au Sahel aujourd’hui,
un marché non régulé et des conditions climatiques dramatiques
provoquent régulièrement des disettes (notamment en 1576 et en 1590)
qui, à leur tour, génèrent des variations de 300 à 500% du prix des
céréales, à l’époque principale denrée alimentaire. Éclatent alors
épidémies et soulèvements qui paralysent toute l’économie.
Pour y remédier, Henri IV accorde plusieurs moratoires sur la dette
des producteurs et interdit, par un édit du 16 mars 1595, la saisie des
trains de culture, bêtes et instruments, par les agents du fisc et la
réquisition des chevaux par les soldats, protégeant ainsi l’outil de
production agricole. Rappelons aussi que sa politique ambitieuse visant à
assécher les marais permet d’accroître la surface de terres
cultivables. Mais Henri IV va plus loin.
L’agronome Olivier de Serres (1539-1619).
L’agronome Olivier de Serres (1539-1619)
Suivant les conseils d’Olivier de Serres, appelé auprès du roi à la
Cour, on substitue à la jachère la culture de plantes fourragères comme
le sainfoin et la luzerne. Ces prairies « artificielles » permettent de
nourrir le bétail tout en laissant reposer les sols.
Suite à des cultures expérimentales en jardin, on introduit des
nouvelles variétés, notamment le riz, le houblon, le melon, l’artichaut
ou encore la garance. Le maïs, venu d’Amérique fait son apparition et se
généralise dans le Sud-Ouest ; le haricot est signalé dans le Bas-Rhône
vers 1594 ; la pomme de terre nommée « cartoufle » ou « truffe
blanche » pousse dans les jardins du Vivarais vers 1600 bien avant
Parmentier.
Sully encourage la vigne qu’il étend de manière spectaculaire en
Languedoc. Le vin réservé jusqu’alors aux plus aisés apparaît sur la
table des paysans. Olivier de Serres travaille le premier, hélas sans
aboutir, à l’extraction du sucre à partir de la betterave.
Alors que les Français n’avaient que rarement un bout de viande dans leur assiette, Henri IV lâche en 1600 sa fameuse phrase :
Si Dieu me donne encore la vie, je ferai qu’il n’y aura pas de
laboureur en mon royaume qui n’ait moyen d’avoir une poule dans son pot.
Enfin, en 1610 la France rattrape son niveau de production agricole de 1560 et sa démographie repart à la hausse.
L’économiste protectionniste Barthelémy de Laffemas (1545-1612).
Bien que l’on veuille nous faire croire qu’il ne se passionne que
pour l’agriculture, Henri se passionne tout autant pour l’industrie. A
Paris, il élargit le Louvre en vue d’y installer une exposition pilote
permanente de « machines d’inventions mécaniques et de modèles industriels ».
Le monde professionnel sera modernisé avec la généralisation des
corporations et la création, en 1601, d’une Assemblée de commerce, sorte
d’ancêtre de l’actuel Conseil économique et social.
Les fruits de l’agriculture et de l’élevage fournissent la matière
première de l’artisanat : la laine, le lin, le chanvre, le cuir sont
transformés en produits finis dans les ateliers où œuvrent maîtres,
compagnons et apprentis. Des étoffes de qualité et de matière variées
habillent riches et moins riches ; elles s’exportent vers l’Allemagne ou
l’Espagne. Sur le plan des manufactures, son conseiller Barthélemy de Laffemas apparaît comme l’un des fondateurs d’un protectionnisme altruiste, qui, passant par Jean-Baptiste Colbert, Alexander Hamilton, Henry Carey et Friedrich List, fera la grandeur de tant de pays.
En 1601, Laffemas écrit :
Inhibons et défendons dans notre royaume l’entrée de toutes
marchandises, ouvrages et manufactures faites et travaillées venant des
étrangers, soit drap d’or, d’argent, de draperie (…) soit en ganterie ou
autrement, fer, acier, cuivre, laiton, montres et horloges et
généralement quelconques ouvrages servant à meubles, ornements et
vêtements, de quelque qualité qu’ils soient, et à quelque usage qu’ils
puissent être employés.
En premier lieu il s’agit de favoriser les manufactures françaises
naissantes afin d’éviter les importations systématiques de produits
ayant une forte valeur ajouté : la soie, les cuirs, les tapis, le
cristal ou les miroirs. En 1601, on invite une colonie de tapissiers
flamands à diriger la Manufacture des Gobelins et la France étend la
culture du mûrier indispensable à l’élevage du ver à soie, initié par
François Ier. D’importantes productions de soie verront le jour en
particulier en Languedoc et Dauphiné.
François Bayrou, qui aujourd’hui prône l’équilibre budgétaire et la
concurrence libre et non faussée, est lui-même obligé de le
reconnaître :
Protectionnisme, substitution de produits nationaux aux
importations, produits à forte valeur ajoutée et créateurs d’emplois,
conquête de marchés extérieurs, Laffemas suivait intuitivement une
stratégie de décollage économique très cohérente, proche des principes
appliqués durant nos dernières décennies par le Japon et d’autres pays
nouvellement industrialisés.
Conclusion
Après l’assassinat d’Henri IV, Sully, en désaccord total avec la
reine Marie de Médicis, tombe en disgrâce et démissionne en 1611 de sa
charge de surintendant des Finances et de gouverneur de la Bastille. La
reine suspend la réalisation du Canal de Briare et distribue les fonds
prévus à cet effet aux favoris de la Cour…
A force de combats tenaces de tous les instants, Henri IV et Sully, dans les pas de Charlemagne, Louis XI et Érasme de Rotterdam, ont fait triompher l’humanisme sur notre continent. Olivier de Serres et Barthélemy de Laffemas traduiront cet humanisme dans une politique économique dirigiste et protectionniste
qui servira de socle théorique, via Jean-Baptiste Colbert et ses
disciples italiens et espagnols, à l’économie politique du « Système
américain ». Ce qui frappe le plus, c’est que la crise d’alors, tout
comme celle d’aujourd’hui, n’a rien de « technique », mais représente un
enjeu de civilisation.
Notre regard sur ces grands moments de l’histoire peut provoquer en
nous des sentiments partagés : la joie et l’optimisme devant ces
fabuleuses victoires pour l’humanité et la tristesse devant la bêtise,
la corruption, la lâcheté et l’inertie de nos dirigeants actuels et…
ceux qui les élisent. A nous, à vous, de changer la donne !
Le « Grand Dessein » de Sully : décapiter l’Empire !
Henri IV et Sully se rendent compte que tant que le système impérial
prévaut en Europe, tout ce qu’ils accomplissent en France peut
rapidement être réduit à néant. La pacification religieuse et économique
« intérieure » de la France nécessite forcément un apaisement
extérieur.
Ainsi, d’après les Mémoires des Sages et Royales Economies d’Estat domestiques, politiques et militaires de Henry le Grand (1638), Henri IV, juste avant son assassinat, « estoit
prest de se mettre en campagne, et marcher avec une armée de trente-six
mil hommes de pied et huit mil chevaux, des mieux aguerris et
disciplinez, icelle assortie de trésors pour la payer, de cinquante
canons, et munitions pour les faire ronfler, et de vivres pour faire
telle armée subsister, en payant par tout, comme toute pacifique. » (Tome IX, p.45-46)
Le 19 mai 1610, Henri IV s’apprête à lancer une campagne militaire
contre la Maison d’Autriche afin de décapiter l’Empire et le remplacer
par une entente entre Etats-nations souverains ! Il est assassiné cinq
jours avant.
Ce « Grand Dessein » vise à mettre un terme au déséquilibre
géopolitique de l’Europe qui, depuis le début du XVIe siècle, est source
permanente de tensions et de conflits. Cette situation résulte de
l’élection à la couronne impériale, en 1519, du jeune roi d’Espagne,
Charles Ier, devenu Charles Quint. Ce dernier possède alors les royaumes
d’Aragon et de Castille, les Pays-Bas, le Milanais, le royaume de
Naples, l’Autriche et des colonies d’Amérique. En devenant empereur du
Saint Empire romain germanique, il y ajoute l’Allemagne. Le soleil,
dit-il, ne se couche jamais sur ses États. En 1556, Charles partage ses
territoires entre son fils, Philippe II, qui devient roi d’Espagne, et
son frère Ferdinand Ier, élu empereur. Depuis Charlemagne et Louis XI,
la France, premier État-nation de l’histoire moderne, entrera en
opposition virulente avec ce modèle impérial quand elle sera fidèle à sa
mission.
D’après l’historien Bernard Barbiche, Henri IV et Sully, pour
résoudre préventivement cet antagonisme, envisageront, suite à une
opération politico-militaire « sans aucune hostilité ni déclaration de guerre »,
de redécouper l’Europe (à l’exclusion de la Moscovie) en quinze
dominations : six royaumes héréditaires (France, Espagne,
Grande-Bretagne, Danemark, Suède et Lombardie) ; six puissances
électives (papauté, Venise, Empire [Allemagne et Autriche], Pologne,
Hongrie, Bohême) ; et trois républiques fédératives (la République
helvétique, la République d’Italie et la République des Belges).
Dans l’esprit de Sully, ces quinze États devraient posséder une
égalité de territoire et de richesse. A cette recomposition politique
correspond un meilleur équilibre religieux, les trois grandes
confessions chrétiennes (la catholique, la luthérienne et la calviniste)
y jouissant de l’exercice libre et public du culte dans chaque pays.
Les quinze formeraient une confédération dirigée par six Conseils
chargés de domaines spécifiques et un Conseil général qui réglerait les
différends entre chaque souverain et ses sujets et ceux des Etats entre
eux ; il n’y aurait plus ni révolutions, ni guerres. Cette « Europe des
quinze » désormais pacifiée devrait unir ses forces et tendre vers un
unique but : la lutte contre les Turcs, qui, malgré leur défaite à
Lépante en 1571, restaient une menace. Les Turcs vaincus, l’Europe
jouirait de la paix universelle et perpétuelle.
Constatons qu’à l’assassinat d’Henri IV, la France dispose de moyens
militaires considérables. Les forges de l’Arsenal, où réside Sully, ne
connaissent pas de relâche et le grand maître aime faire admirer aux
ambassadeurs étrangers l’impressionnant alignement de canons de ses
entrepôts. Avec Sully, la France commande 400 bouches à feu. Le noyau
central de l’armée comprend désormais 1500 cavaliers et 7000 fantassins
en temps de paix, un nombre que l’on peut rapidement augmenter en cas de
conflit. Sous Henri IV apparait aussi la première caserne et la
médecine militaire ; les hommes, de plus en plus des non-nobles, sont
mieux encadrés et formés, ils sont régulièrement payés et la discipline
est observée.
A l’époque où Sully publie les Économies royales, le Grand Dessein ne peut apparaître aux contemporains que comme une folle utopie car l’Europe est plongée dans la guerre de Trente ans. Dix ans plus tard, le traité de Westphalie mettant fin aux guerres de religion, conclu par Mazarin en 1648, incorpora les principes de l’Edit de Nantes et du Grand Dessein d’Henri IV. Il gravera la primauté du droit des États-Nations souverains dans le marbre, scellant, pour un temps, la fin des empires.
Puis, faute d’inspiration culturelle et sociale claire, viendront la
révocation de l’Edit de Nantes et l’essor de l’Empire maritime
britannique se substituant progressivement à l’Empire terrestre des
Habsbourg. L’Europe s’est ainsi détruite elle-même, malgré tel ou tel
sursaut, jusqu’à aujourd’hui où nous vivons à nouveau un moment décisif,
dans lequel tout ce que la politique d’Henri IV avait d’implicite doit
devenir explicite, celle d’Etat-nations Républiques constituant, à
travers leur développement mutuel, une République universelle.
L’assassinat d’Henri IV
par Jacques Cheminade
Nous ne chercherons pas ici à déterminer les tenants et les
aboutissants de la conjuration d’intérêts qui conduisit à la mort du
roi. Nous renverrons pour cela à l’ouvrage de Jean-Christian Petitfils, L’assassinat d’Henri IV, mystère d’un crime, Editions Perrin, 2009.
Nous examinerons plutôt le contexte général, très révélateur de
l’acharnement politique de l’empire habsbourgeois contre la politique de
paix entre nations voulue par Sully, et les circonstances du crime,
survenu à un moment de tension maximale dans cet affrontement. Cette
analyse de situation est indispensable pour comprendre ce qui s’est
passé par la suite en Europe, de la paix de Westphalie à la révocation
de l’Edit de Nantes et à la guerre de succession d’Espagne de Louis XIV.
Le crime de Ravaillac a été commis le 14 mai 1610, rue de la
Ferronnerie à Paris. Depuis plusieurs semaines, Henri IV réunissait
alors trois armées à Châlons-en-Champagne, en Navarre et dans le
Dauphiné pour lancer une offensive contre l’empire habsbourgeois. Le 19
mai, il devait se rendre à Châlons pour attaquer sur le front du
Luxembourg. Il avait face à lui les troupes de l’archiduc Albert de
Habsbourg, époux de l’infante Isabelle Claire Eugénie, fille de Philippe
II d’Espagne. Albert et Isabelle avaient reçu en héritage la région
dite des Pays-Bas espagnols, comprenant pratiquement toute la Belgique
actuelle, le Luxembourg et la Franche-Comté. Le but politique immédiat
du roi de France était d’empêcher les Habsbourg de renforcer la position
catholique dans les duchés rhénans de Clèves et de Juliers. Si l’on
résume ce qui se trouvait en cause, c’était d’un côté une République de
forme monarchique, pouvant accueillir en son sein plusieurs religions
(comme par exemple, à l’est de l’Europe, la Pologne des Jagellons), et
de l’autre un Empire voué à une religion unique, sous tutelle
pontificale et divisé entre peuples en état de conflit plus ou moins
permanent faute de cause commune.
Henri IV, en ce sens, était le descendant politique direct de Louis
XI, tandis que les Habsbourgeois représentaient une version moderne de
l’Empire romain. L’on dit que le monarque de 55 ans s’était énamouré de
la très jeune Charlotte de Montmorency, que son mari le prince de Condé
était allé mettre à l’abri sous la tutelle d’Albert et d’Isabelle à
Bruxelles. Cette petite histoire-là n’est cependant qu’un épisode de la
grande histoire mentionnée ci-dessus, ne devant intéresser que ceux qui
regardent par les trous de serrure, au risque d’en perdre l’œil.
La mort de Henri IV était donc bien dans l’intérêt politique des
Habsbourg, et plus encore de ceux qui ne voulaient en aucun cas la
création de Républiques vouées au bien commun et au développement mutuel
de leurs habitants. Examinons maintenant les faits.
La mort de Henri IV est annoncée à Bruxelles, Anvers, Bois-le-Duc,
Dinan, Lille et Cologne, dix à quinze jours avant le coup de couteau
fatal, comme si le terrain avait été préparé. Le roi avait déjà échappé à
une vingtaine de tentatives d’assassinat, toutes alimentées par la
théorie du tyrannicide – le droit, selon les principes du catholicisme,
de tuer le Roi s’il se comporte en tyran. Bien qu’Augustin et Thomas
d’Aquin aient développé cette thèse, comme plus tard Luther et Calvin du
côté protestant, c’est en y posant de très nombreuses conditions
rendant son application exceptionnelle ; alors que tout un courant
catholique extrémiste la développa avec furie, comme ce fut par exemple
le cas avec le jésuite Juan de Mariana. C’est cette conception extrême
qui était répandue dans de nombreux sermons de curés « ligueurs »,
défendant la cause de l’Espagne et des Habsbourg contre celle de Henri
IV. Ravaillac lui-même reconnut cette influence des « sermons que j’ai ouïs auxquels j’ai appris les causes pour lesquelles il était nécessaire de tuer les rois ».
Fils d’un petit notable ligueur d’Angoulême, bastion du catholicisme
extrémiste, Ravaillac avait été élevé dans une fureur anti-protestante
extrême.
Par ailleurs, c’est à Bruxelles, c’est-à-dire près de la France,
qu’avaient trouvé refuge toute sorte d’extrémistes catholiques, dont
Jean Boucher, curé de Paris ayant fait l’Apologie de Jean Châtel,
qui avait déjà tenté d’assassiner Henri IV d’un coup de couteau le 27
décembre 1594, ou les comploteurs catholiques de la Conspiration des
poudres en Angleterre. Ainsi, le milieu « criminogène », comme on
dirait aujourd’hui, existait bel et bien dans les Pays-Bas espagnols.
On peut donc dire que Ravaillac, un déséquilibré mental qui avait
beaucoup voyagé, était sous une influence indirecte. L’était-il plus
directement ? Plusieurs éléments paraissent le montrer.
Le plus significatif, à notre sens, est que Ravaillac ait déclaré
avoir voulu tuer le roi après le couronnement de la Reine, Marie de
Médicis, lui conférant l’autorité du pouvoir en cas de décès de son
mari. Or Ravaillac tua Henri IV le 14 mai, soit le lendemain même du
couronnement de la reine, le 13 ! Marie était l’atout suprême de ce
qu’on appelait alors à Paris le « parti espagnol ». La cérémonie de son
couronnement avait été repoussée à plusieurs reprises, et il fallait
être mieux informé que Ravaillac ne pouvait l’être par ses propres
moyens pour en connaître d’avance la date exacte. Or Ravaillac avait
volé son couteau quelques jours avant. Ajoutons que Marie de Médicis
retrouva dans les papiers laissés par Henri une lettre de Charlotte de
Montmorency, adressée depuis Bruxelles, lui disant de se méfier de
sbires qui voulaient le tuer. L’amour avait ici des raisons bien mêlées
de politique…
Ajoutons, comme le rapporte Jean-Christian Petitfils, qu’une lettre
de l’ambassadeur de Genève à Paris, datée du 23 mai 1610, donne le nom
de certains des conspirateurs et met en cause l’archiduc Albert, le
comte de Sallenove et un ou plusieurs tueurs, partis de Bruxelles fin
avril. L’on trouve dans les comptes de la ville de Lille (alors en terre
archiducale), voués à alimenter les collaborateurs et les espions, la
mention d’une gratification de 15000 livres, somme très importante pour
l’époque, « dont on ne veut faire plus ample déclaration ».
Dernière coïncidence troublante, lors de l’assassinat du roi, de
nombreux hommes à cheval et à pied bloquèrent la rue de la Ferronnerie
en criant « tue, tue ! » pour exciter à tuer Ravaillac – et donc empêcher le meurtrier de parler – et non à secourir le roi.
Pour finir, rappelons que Ravaillac déclara avant de mourir : « Hélas, on m’a bien trompé quand on m’a persuadé que le coup que je ferai serait bien accueilli par le peuple ». Cela suppose bel et bien un « on ».
Cette thèse de Petitfils paraît beaucoup plus vraisemblable que
celles de « l’assassin solitaire mentalement dérangé », un classique du
genre, ou d’un complot de la marquise de Verneuil, jalouse d’avoir été
abandonnée par le roi, et du duc d’Epernon, opposant déclaré à la
guerre, qui est la thèse de Michelet et Philippe Erlanger.
Tout cela n’est en rien un point de détail : tous les indices
concordent pour justifier ce que M. Petitfils et nous-mêmes reprenons,
en le situant dans un contexte historique plus étendu. Car ce qui est
essentiel n’est pas ce que Henri IV, Sully et leurs principaux
collaborateurs ont fait, mais ce qu’ils auraient pu faire et qui sans
doute aurait changé l’histoire. A cette époque, les Habsbourg
contrôlaient à l’est de l’Europe la Bohême et la Hongrie, après la mort
de Louis II Jagellon en 1526, et à l’ouest la péninsule ibérique (début
de la dynastie des Habsbourg au Portugal après la bataille d’Alcantara,
le 25 août 1580) et ses possessions américaines. Le « grand dessein » de
Henri IV et de Sully avait pour but de remettre en cause ce contrôle
des deux extrémités de l’Europe.
Depuis son échec, notre Europe, d’empire habsbourgeois en empire
britannique, ne s’est jamais guérie du mal oligarchique impérial.
Aujourd’hui, où le moment est venu de cette guérison, il est juste de
trouver inspiration dans la politique de Henri IV, Sully, Laffemas et
leurs proches, qui, avec tous les défauts du monde, furent bâtisseurs de
République.
Aux origines de l’école protectionniste Barthélemy et Isaac de Laffemas
Barthélemy de Laffemas (1545-1612), Contrôleur général du
Commerce sous Henri IV, a su traduire l’humanisme de la Renaissance en
une politique économique dirigiste et protectionniste qui servira
ultérieurement de socle théorique, via Jean-Baptiste Colbert qui s’en
inspira, à l’économie politique du « Système américain » élaboré par
Alexander Hamilton, Henry Carey et Friedrich List.
Avant de livrer ici quelques extraits du Recueil présenté au Roi de ce qui se passe en l’Assemblée du Commerce , écrit en 1604 par Barthélemy de Laffemas, nous présentons un extrait de l’ Histoire du commerce de France
, écrit en 1606 par son fils, Isaac de Laffemas (1583-1657). Ce texte
permet d’emblée de mesurer toute l’influence de son père auprès de Sully
et du « bon roi Henri ».
Isaac de Laffemas : « Que votre France soit le raccourci des sciences du monde ! »
AU ROY.
SIRE,
« En l’Assemblée tenue à Rouen l’an 1596, entre les avis qui vous
furent présentés pour le bien public, mon père [Barthélemy de Laffemas],
qui l’a toujours désiré plus que le sien propre, fit la proposition de
la défense des manufactures de soie étrangères, et, pour avoir moyen de
s’en passer, du plantage des mûriers en ce royaume ; lequel advis non
moins profitable qu’il était nécessaire pour la conservation des
finances, fut dès lors reçu et pour un temps exécuté. Mais comme on
jugea la France ne pouvoir être sitôt pourvue desdites étoffes qui se
fabriqueraient chez elle, pour le défaut de la principale matière, qui
est la soie, on en permit encore le trafic, attendant qu’elle fût
peuplée de mûriers et graines, que depuis on a mis peine de recouvrer
sous l’autorité de Votre Majesté.
L’effet suivit donc ce dessein en l’étendue des généralités de Paris,
Orléans, Tours, Lyon et Poictiers ; et bien qu’on tienne les Français
curieux des choses nouvelles sur toutes les autres nations, le menu
peuple, ignorant l’utilité que ce nouveau plan lui pouvait apporter,
semblait roidir contre un si grand bien et mépriser le juste poids de
cette entreprise.
Pour y remédier, Votre Majesté, continuant toujours ses premières
intentions de favoriser ce qui est utile et nécessaire à son peuple,
trouva bon d’en proposer la commodité au clergé de son royaume et
l’exhorter d’y tenir la main.
Ce fut très sagement pourvoir à la continuation de ce plan, et ce
seul moyen doit faire reconnaître au peuple son erreur, car je ne crois
point que le grand corps du clergé se rende rétif à l’exécution d’un si
beau dessein.
Vos sujets béniront Votre Majesté, et d’âge en âge rendront votre mémoire vivante en la bouche de l’éternité.
N’est-ce pas leur en donner les occasions tous les jours par tant de
nouveaux établissements d’ouvrages que vous distribuez par les villes de
votre royaume pour les en faire tous ressentir, les excitant à votre
exemple d’aimer ce qui leur apporte des commodités ; témoins ces
orgueilleux bâtiments de la place Royale [actuellement Place des Vosges à
Paris], dont le front menace de ruine les étrangers qui vivaient de nos
dépouilles, et dont la seule batterie des métiers que nos Français y
ont montés fait peur à tout un pays.
Marcher dans les pas du grand roi français Charles V « le sage » (1338-1380)
« On tient que votre prédécesseur Charles V fit six choses
remarquables : il sut combattre, acquérir, décharger son domaine,
édifier, fonder et thésauriser. Tout cela, Sire, vous l’avez fait, et
tellement que vos sujets ont occasion de s’en contenter : il fit
commencer Saint-Germain-en-Laye, vous l’avez curieusement enrichi ; il
fit construire le château du Louvre, vous l’avez accru de grandeur et de
beauté ; il fit édifier le grand hôtel des Tournelles, et vous avez
fait élever auprès de votre place Royale, sur le plus beau de vos
desseins, les bâtiments des manufactures, que vous avez commises à la
sage conduite et gouvernement des personnages ci-dessus, charge, à la
vérité, autant digne d’eux qu’ils sont capables des affaires publiques.
Bâtissez hardiment, grand prince, puisque vous en recevez tant
d’honneur, et rendez les industries des ouvriers tributaires de votre
gloire ! Que votre France soit le raccourci des sciences du monde, plus
grandes en leur abrégé qu’en leur étendue ; que tout résonne de vos
louanges, et qu’il n’y ait rien de caché que vous n’exposiez en lumière
(…)
Promouvoir la concertation, les inventions et l’innovation
« J’attends cela de l’invention des bureaux publics, qui défaillent
seuls à la facilité de notre commerce pour le rendre à sa perfection (…)
Je veux signaler cette proposition, entre les plus belles que mon père
ait jamais faites à Votre Majesté (…) On tient Montaigne avoir eu
d’aussi heureuses et fortes conceptions qu’homme du monde ; mais entre
les autres il semble n’avoir ignoré la nécessité desdits bureaux, qu’il a
proprement spécifiés en un chapitre qu’il a fait en ses Essais
d’un défaut de nos polices, quand il dit qu’on devrait avoir aux villes
certain lieu désigné où ceux qui auraient besoin de quelque chose se
pussent adresser et faire enregistrer tout ce que bon leur semblerait,
afin que toutes sortes de personnes y eussent recours et apprissent plus
facilement ce qu’ils chercheraient, comme le maître un serviteur, le
serviteur un maître, et ainsi de toutes autres choses (…)
La sécurité publique
« Il est bien certain que c’est une chose à laquelle nous devrions
autant vaquer que les autres nations, puisque nous trafiquons par terre
aussi bien que par mer, et les dommages qu’en reçoivent tous les jours
les passants et ceux qui trafiquent (lesquels ne peuvent tomber que sur
nous) devraient nous inciter à cela ; car quelle apparence, je vous
prie, que les marchands soient contraints en beaucoup d’endroits se
détourner de plus de trente ou quarante lieues pour la rupture ou danger
du droit chemin ? Il ne se faut pas étonner si beaucoup de villes qui
étaient sur de grands passages, et voulaient trafiquer autrefois, sont
maintenant pauvres et disetteuses (…)
L’entretien des routes
« Les droits de péages, gabelles, passages, ports et abords, n’ont
jamais été imposés par les princes que pour la conservation des
marchands, sûreté et entretien des chemins ; néanmoins aujourd’hui les
administrateurs d’iceux corrompent et gâtent cet ordre, à la ruine de
notre commerce, et serait besoin que chaque droit fût employé selon son
vrai et légitime prétexte ; à quoi monsieur le duc de Sully semble
opportunément incliner quand il recherche de ramener tout à son
principe, et particulièrement redresser et embellir les chemins en
faveur du trafic. »
Barthélemy de Laffemas : « Joindre les deux mers ensemble et en rendre la navigation facile »
Ce qui se fait déjà pour développer l’industrie de la soie
« L’établissement du plant des mûriers et art de faire la soie en
France, avec l’entreprise de toutes sortes de manufactures d’icelles et
des plus excellentes, que les Français étaient contraints aller quérir
hors du royaume, et de transporter plus de six millions d’écus à cet
effet par chacun an, sans retour d’aucune marchandises ni commodités que
de musc et senteurs, affiquetz de luxe, et toutes sortes de poisons de
corps et d’esprit ;
Lequel établissement commence à fleurir et réussir au contentement
d’une infinité de gens de bien et d’honneur, dès l’an passé 1603, dans
les généralités de Paris, Orléans, Tours et Lyon, et pour la présente
année au gouvernement du Poitou, sous la faveur et sage permission de
monseigneur de Rosni [Maximilien de Béthune, duc de Sully], et dont les
profits sont prêts à recueillir dans peu d’années par l’abondance des
feuilles de mûriers, qui ont été et seront plantés et semés en nombre
infini, et doivent précéder et s’accroître pour la nourriture des vers
[à soie], que s’en fera après sans aucune dépense, si ledit
établissement n’est interrompu par défaut de continuer ou par la
malveillance des envieux ennemis du public.
Continuer l’effort afin de ne pas échouer comme les rois précédents
« (…) Aussi que c’est chose promise et contractée par Sa Majesté avec
les entrepreneurs dudit établissement qu’il se continuerait par trois
diverses années consécutives pour se perpétuer, sans que jamais il en
puisse advenir comme du temps des Rois ses prédécesseurs, Loys XI,
François 1er et Henry II, qui l’ont entrepris sans le pouvoir faire
réussir, par faute de continuer. Ayant aussi le Roi, seul entre tous
sesdits prédécesseurs, cette divine remarque, et qui le fait vraiment
approcher plus prêt de la Divinité, de ne rien promettre sans le tenir
et de ne rien entreprendre sans l’accomplir, comme la guerre, ses
bâtiments, et une infinité de ses autres généreuses actions, le
démontrent assez, Sa Majesté a prudemment prévu et jugé que, comme ce
n’était assez pour ce grand et très riche dessein d’entreprendre le
plant des mûriers seul, qui n’y ajouterait l’art de la soie par la
nourriture des vers qui se fait facilement des feuilles desdits mûriers,
ni ces deux choses ensemble qui n’y surajouterait encore la troisième
pour le parfait accomplissement, qui est la manufacture desdites soies
et toutes les façons et perfections dont les étrangers prennent tant
d’avantage et d’argent sur nous, de même aussi ce ne serait assez de
commencer cette entreprise pour un an ni pour deux, si elle n’était
continuée la troisième année pour y recevoir sa perfection (…)
Sur les canaux et le développement de la voie fluviale
« Autre entreprise très importante et bien plus hardie, de joindre
les deux mers ensemble et d’en rendre la navigation facile de l’une en
l’autre, au travers de la France, sans plus passer par le détroit de
Gilbatard [Gibraltar], par le moyen d’un canal bien plus facile à faire,
entre les deux rivières qui passent l’une de Tholoze en l’Océan et
l’autre de Narbonne en la Méditerranée [canal du Midi, réalisé sous
Jean-Baptiste Colbert], que celui qui se fait pour joindre les rivières
de Seine et de Loire [canal de Briare, dont Sully lança la construction
en février 1604], et qui coûte cent quatre-vingt mille écus en trois
années [Sully, son conseiller hollandais Bradley et l’entrepreneur
Hugues Cosnier projetaient initialement de terminer le canal en trois
ans. En réalité, après bien des batailles politiques, il ne fut achevé
que sous Richelieu en 1642, Ndlr].
Et l’entrepreneur des deux mers offre caution de joindre la
navigation desdites deux mers, par son canal, dans un an pour quarante
mille écus seulement, auquel on fera passer et repasser un bateau de
quatre pans de large d’une mer à l’autre pour essai et preuve certaine
de son dessein, qui est d’y faire passer les navires par après, pour peu
de temps et de dépenses davantage qu’on y voudra employer, au respect
d’une si belle entreprise, qui serait un grand enrichissement et
commodité incroyable en ce royaume.
Métallurgie
« La France abonde de mines et de forges de fer, et de rivières
proches pour en faire le transport et trafic aux pays étrangers.
Néanmoins il s’y est coulé un abus si grand, depuis les premiers
troubles [guerres de Religion], que le commerce en est tellement diminué
que nous sommes contraints de prendre du fer des Allemagnes et autres
pays étrangers, au lieu de leur en porter, et que tout ce qui se fait du
fer de France ne vaut plus rien et se casse bien plus tôt qu’il ne se
peut user, d’où procèdent plusieurs grands inconvénients : la mort d’une
infinité de gens de guerre entre les mains desquels les armes faites de
fer de France se rompent comme verres ; les bateaux et navires en
périssent souvent, les clous et barres de fer s’y rompant tout à coup.
Les maisons et bâtiments tout de même en durent moins ; les ouvrages des
quincailliers, serruriers, maréchaux et autres semblables ouvriers, se
cassent au moindre effort, ne s’usent ni durent aucunement, comme ils
voudraient et le devraient ; ce qui procède d’un seul point, qui est
qu’en ces dites forges on n’y fait plus que du fer aigre au lieu de ce
qu’on y faisait auparavant presque tout fer doux, pour ce que le débit
est plus prompt et plus facile, à cause que les ouvriers, qui ne
devraient employer que du fer doux, qui est plus beau (clair comme de
l’argent) et de plus grande durée, n’achètent plus que du fer aigre par
extrême avarice et défaut de police, pour ce qu’il est meilleur marché
et que leurs ouvrages se rompent incontinent et ne durent point, de
façon que pour un de ces ouvriers qui suffisait il y a trente ans, il
s’en trouve aujourd’hui plus de vingt bien employés au grand détriment
du public (…)
Sécurité alimentaire
« Le ris, qui est une manne du ciel ainsi que les blés, pour ce qu’il
peut servir de pain et de viande aux pauvres gens et à tous ceux qui
voyagent sur mer, et les nourrir et substanter autant que tous les deux
ensemble, s’achète en France fort chèrement, et à la livre, comme le
sucre, pour ce qu’il n’y en croît point, et faut porter notre argent aux
étrangers pour en avoir. Néanmoins il se présente homme de qualité qui
veut entreprendre de le faire croître en France, aussi facilement et
promptement quasi que le blé. »
(Extraits du Recueil présenté au Roi de ce qui se passe en l’Assemblée du Commerce , 1604)
Entretien avec Maurice Berthelot, l’ingénieur en chef de l’Aérotrain de Jean Bertin.
En mai 2010, Karel Vereycken, pour Solidarité & Progrès, a pu s’entretenir avec un des derniers témoins de toute une époque. Il s’agit de Maurice Berthelot, ancien ingénieur-en-chef du projet Aérotrain, un nouveau mode de transport prometteur évoluant sur coussin d’air, conçu et développé dans les années 1970 par la société fondé par l’ingénieur Jean Bertin.
De 1965 à 1974, M. Berthelot et ses équipes ont mis au point toute une série de prototypes d’aérotrains, notamment le fameux « Inter-urbain 80 places » qui a parcouru 68.000 kilomètres et transporté 16.000 personnes sur la voie expérimentale de 18 km, construite sur pylônes en béton, entre Ruan et Saran, deux communes situées dans le sud de Paris en direction d’Orléans.
Après le sabotage de ce projet, survenu immédiatement après la mort du président Georges Pompidou en 1974, le moment est arrivé de rouvrir de toute urgence ce dossier.
Les progrès technologiques accomplis depuis quarante ans, notamment en électronique haut de gamme et dans le domaine des moteurs électriques linéaires à induction, nous permettent d’espérer qu’il devient désormais possible de mettre au point des « aérotrains nouvelle génération » parfaitement à la hauteur des défis de notre époque.