Étiquette : renaissance

 

The Egg Without A Shadow of Piero della Francesca (RU)

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AUDIO: Bruegel’s Fall of Empire (Icarus)

Brussels, Dec. 2025 – Karel Vereycken commenting the Fall of Icarus, a 16th Century painting on a theme familiar to Bruegel.

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AUDIO: What Bruegel’s snow landscape teaches us about human fragility

Brussels, Dec. 2025 – Karel Vereycken commenting Bruegel’s « Winter Landscape with a Bird Trap » (1565).

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Pieter Bruegel the Elder, « Winterlandscape with Bird Trap« , 1565.

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AUDIO – Bruegel’s Theodicy: The Fall of the Rebel Angels

Angels
Karel Vereycken in Brussels, commenting Bruegel’s 1562 painting The Fall of The Rebel Angels.
Pieter Bruegel the Elder, The Fall of the Rebel Angels, 1562, Brussels.

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Contemporary Art Curator Magazine interviews Karel Vereycken on what went wrong with Modern Art

Karel Vereycken in 2019.

On December 1, the United Arab Emirates based Contemporary Art Curator Magazine published a long, in depth interview with Karel Vereycken, his creative methods and his view on what went wrong with Modern and Contemporary Art.

Contemporary Art Curator Magazine is a leading contemporary art magazine, available in both online and print formats, dedicated to promoting and supporting contemporary artists. It has built a reputation for curating exceptional contemporary art from around the globe.

Founded in 2014, the magazine has consistently supported emerging and established artists, highlighting their work and contributions to the art world.

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Rembrandt, la science de « peindre l’invisible »

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Je souhaite que cette présentation prenne la forme d’un atelier. C’est pourquoi je demande à ceux qui « savent déjà » ne pas répondre immédiatement à mes questions, mais de laisser la parole à ceux qui ne sont pas encore familiarisés avec ce domaine afin qu’ils puissent s’exprimer et formuler leurs hypothèses.

Dans l’art contemporain commercial, la seule science dont il est question consiste à renoncer à toute forme de rationalité et à laisser libre cours à une émotion quelconque qui s’empare de l’artiste, souvent plus dégradante qu’élévatrice. Cependant, dans les œuvres fondées sur des paradoxes métaphoriques, il existe une véritable « science de la composition », qui élève les idées et les émotions en mobilisant une combinaison de l’invention et de la maîtrise de la représentation.

Peu d’artistes nous ont permis de pénétrer dans les coulisses de leur processus créatif. L’un d’eux fut le grand poète américain Edgar Allan Poe qui, en 1846, dans sa Philosophie de la composition, expliqua la genèse de son célèbre poème Le Corbeau, composé un an auparavant.

Karel Vereycken devant le tableau de Rembrandt à Berlin.

L’humanité a la chance de pouvoir admirer « Cornelis Anslo et sa femme » de Rembrandt, une grande peinture à l’huile sur toile réalisée en 1641 et conservée à la Gemäldegalerie de Berlin. L’étude des dessins préparatoires et de leurs modifications au cours du processus de création nous permet de lever en partie le voile sur les étapes de ce processus et d’entrevoir le génie créatif de Rembrandt.

Anslo et les mennonites

Rembrandt, Le prédicateur mennonite Cornelis Anslo et sa femme, 1641, Gemäldegalerie, Berlin. (Domaine public, Creative Commons).

Sur le tableau, on voit le prédicateur mennonite Cornelis Anslo assis à une table couverte de gros livres, s’adressant à une femme, très probablement son épouse.1

La composition est très asymétrique, ce qui était assez inhabituel pour l’époque. Le point de vue en contre-plongée, d’où l’on observe la table avec les livres, détermine en grande partie l’effet produit par le tableau. L’impression prévaut qu’Anslo, inspiré des saintes écritures, prononce un sermon du haut d’une chaire.

Le tableau est assez grand : 1,73 m de haut sur 2,07 m de large. L’homme au chapeau noir est Cornelis Claesz Anslo (1592-1646), un riche armateur et marchand de tissus. Il est né à Amsterdam, quatrième fils du marchand de tissus néerlandais d’origine norvégienne Claes Claeszoon Anslo. Anslo signifie « d’Oslo ». Certains prétendent qu’il porte un manteau de fourrure car le tableau a été réalisé en hiver, mais la fourrure ici n’est autre qu’un signe de richesse, de réussite et de statut social. Les frères d’Anslo étaient des figures majeures de la guilde des drapiers qui contrôlait l’industrie textile d’Amsterdam. Ils ont fait fortune en vendant des tapis comme celui-ci, posé sur la table.

Mais Cornelis était aussi un homme profondément religieux, pour qui la religion se traduisait par des actes et non par de simples paroles. Après son mariage, il fonda un hospice pour femmes âgées démunies. Instruit, il devint ensuite prédicateur à la Grote Spijker, l’église des Waterlanders, les mennonites d’Amsterdam.

Les mennonites étaient un groupe religieux néerlandais fondé à l’origine par Simon Menno (1496-1561), un prêtre qui quitta l’Église catholique pour créer sa propre branche au sein de la Réforme protestante. Certains Amish, aux États-Unis, descendent des mennonites néerlandais et flamands.

Il serait trop fastidieux de retracer leur histoire ici. En bref, ils se considéraient comme une communauté de chrétiens désireux de vivre à l’image de Dieu. Ils ne souhaitaient pas d’Église officielle. Ils se réunissaient simplement, lisaient la Bible et s’efforçaient de traduire son message en actes concrets. Par exemple, ils prenaient très au sérieux le passage des Écritures où Jésus nous invite à « aimer nos ennemis et à prier pour ceux qui nous persécutent ». De ce fait, les mennonites décidèrent de ne jamais faire la guerre à quiconque ni d’y prendre part. Ils n’étaient donc pas vraiment appréciés des autres confessions religieuses de l’époque, souvent engagées dans divers conflits armés. Contrairement à bon nombre de ses connaissances, Rembrandt n’a jamais été officiellement membre des mennonites. Il partageait néanmoins certains aspects de leur vision pacifique du monde.2

Rembrandt, Anslo, dessin à la sanguine, 1640, British Museum. Le flou du dessin est sans doute le résultat du fait qu’il a servi à décalquer l’image sur la plaque de cuivre pour élaborer la gravure.
(Crédit: domaine public, British Museum.)

En 1640-1641, Anslo fit appel à Rembrandt pour son portrait. Le prédicateur demanda probablement au peintre de réaliser une esquisse afin de se faire une idée du résultat final. Le prédicateur apparaît sur le premier dessin à la sanguine conservé au British Museum.

QUESTION : Qu’y a-t-il de particulier dans ce dessin ?

PUBLIC : ….

KAREL : Alors qu’il était droitier, il tient sa plume de la main gauche, car le dessin est préparatoire à une gravure. Si l’on transfère l’image telle quelle sur une plaque de cuivre ou de zinc, puis qu’on l’imprime, on obtient une image en miroir. Ainsi, dans la gravure imprimée, Anslo apparaîtra avec une plume dans la main droite, puisque l’effet miroir inverse le sens de l’image. Il faut le prévoir dès le départ.

Nous avons ensuite la gravure de 1641, au Metropolitan Museum de New York.

QUESTION : Qu’est-ce qui différencie l’eau-forte du dessin ?

PUBLIC : ….

KAREL : Il a ajouté de l’espace vide. Pourquoi ?

PUBLIC : …

KAREL : Dans une bonne école d’art, on apprend à recadrer l’image.

Comparaison de la gravure avec recadrage :
à gauche, format intégral ; à droite, recadrée Metropolitan Museum, New York.
L’orateur pointant vers le clou dans le mur derrière le prédicateur.

KAREL : Mais attendez une minute, cet espace supplémentaire est-il vraiment vide ?

PUBLIC : …

KAREL : En fait, il a ajouté deux choses :

  1. un clou dans le mur derrière lui (très esthétique !)
  2. un tableau posé au sol, l’image tournée vers le mur (également très esthétique).

Étrange ? Pas tant que ça, puisque la congrégation s’appelait De grote spijker (« Le grand clou », clou signifiant également le « grand magasin » ou la « grange » leur servant de temple).

Vondel et la poésie

Pas vraiment. Pour trouver une réponse, il faut faire un petit détour. Ce que l’on sait peu, c’est qu’en dessous des tirages de la gravure apparaît souvent, ajouté à la main, un court poème de Joost van der Vondel, considéré comme le plus grand poète de langue néerlandaise :

Gravure avec poème.

On peut y lire en néerlandais/flamand :

Traduction française :

ou, la version rimée que m’a offerte mon amie russe:

Jusqu’en 1641, Vondel fut le doyen des Waterlanders, le groupe mennonite d’Amsterdam dont Anslo était un prédicateur de premier plan.

Son poème mentionne un « tekening » (dessin) et, en effet, on peut déjà trouver le poème au verso de l’esquisse initiale. On peut penser qu’Anslo a montré, pour avis, l’esquisse préparatoire de Rembrandt à Vondel, le doyen de sa congrégation.

En réagissant par son poème, Vondel met en lumière trois points :

  1. Il affirme haut et fort la position officielle de la congrégation des mennonites, à savoir que la parole (et plus encore la voix, c’est-à-dire la parole prononcée) est supérieure à l’image pour évangéliser l’humanité. Transformer les autres par sa voix a plus de valeur que le simple apprentissage, et enfin, que pour connaître il faut enseigner.3
  2. Vondel fait subtilement comprendre que son propre art, la poésie, est supérieur à celui de Rembrandt, la peinture…
  3. Il dit que Rembrandt pourrait même faire mieux.

Il est clair que Rembrandt s’est senti interpellé par les remarques plutôt amicales du poète. La gravure pourrait constituer une première réponse du peintre, puisqu’elle souligne l’importance de la parole par cette idée du clou, symbolisant l’image décrochée et placée face contre le mur.

Mais pour préparer le grand tableau à l’huile, Rembrandt réalisa une nouvelle esquisse, aujourd’hui conservée au Louvre.

Dessin préparatoire du Louvre. Musée du Louvre, Paris.

L’iconographie de la gravure était certainement comprise des mennonites, mais cela ne suffisait pas à toucher un public plus large au fil du temps. Il fallait donc inventer autre chose, visuellement parlant, pour présenter à un niveau supérieur le même argument et surmonter le défi de « peindre l’invisible ».

Comparaison du dessin avec le tableau final.

Déjà dans le dessin du Louvre, la main d’Anslo se déplace vers la gauche, ou plutôt sa tête vers la droite, donnant l’impression que le prédicateur se penche vers son interlocuteur. Dans ce deuxième dessin, si Anslo ne parle pas encore, bien qu’il soit « sur le point » de parler, il se trouve dans une position instable, disons de transition, entre deux mouvements, c’est-à-dire en « point de changement de mouvement » (mid-motion-change, comme l’a formulé Lyndon LaRouche).

La parole sera pleinement manifeste dans le tableau final : la bouche d’Anslo est ouverte et ses sourcils sont levés.

Détail de la peinture finale.

Mais au-delà du simple portrait d’Anslo, Rembrandt ajoute un élément totalement inédit : une personne qui écoute avec une attention extrême.

Ainsi, pour peindre la « voix » (le son), il peint un autre phénomène invisible, son contraire : le silence. Une voix qui résonne sans auditeur est aussi morte qu’un mot dans un livre.

Par là, Rembrandt surmonte le paradoxe de Vondel et affirme la supériorité de son art, la peinture, et le fait que, par l’image, les apparents opposés du son et du silence peuvent être dépassés et rendre visible la parole de Dieu, agissant à travers la voix d’Anslo et surtout l’écoute de sa femme.

Alors, la lumière céleste de Dieu pénètre dans la pièce et éteint la lumière terrestre des bougies pour faire place à la lumière céleste.

Pour conclure, si vous souhaitez poursuivre ce type de discussion, je vous invite à rejoindre le groupe de travail international sur l’art, parmi les artistes amateurs de notre mouvement. Ce groupe fut lancé par le Dr Ned Rosinsky. À ce jour, il comprend principalement son initiateur, Debbie Sonnenblick, Ilko Dimov, peut-être Sébastien Drochon, Philip Ulanowsky, Christine Bierre et moi-même. Vous pouvez voir quelques-unes de leurs œuvres ici. N’hésitez pas à me contacter à ce sujet.

Merci

BIOGRAPHIE SOMMAIRE :

  • Corpus des peintures de Rembrandt, base de données
    https://rembrandtdatabase.org/literature/corpus.html
  • Filippi, Elena, Weisheit zwischen Bild und Word in Fall Rembrandt, Coincidentia, groupe 2/1, 2011
  • Haak, Bob, Rembrandt : sa vie, son œuvre et son époque, Thames & Hudson, 1969
  • Kauffman, Ivan J., Voir la lumière, Essais sur les images religieuses de Rembrandt, Academia.edu, 2015
  • Schama, Simon, Les yeux de Rembrandt, Alfred A. Knopf, 1999
  • Schwartz, Gary, Rembrandt, Flammarion, Mercatorfonds, 2006
  • Tümpel, Christian, Rembrandt, Albin Michel, Mercatorfonds, 1986
  • Vereycken, Karel, Rembrandt, bâtisseur de nation, Nouvelle Solidarité, 1985
  • Vereycken, Karel, Rembrandt et la lumière d’Agapè, Artkarel.com, 2001
  • Wright, Christopher, Rembrandt, Citadelles et Mazenot, 2000.

  1. Les experts ont souvent divergé quant à l’identité de la femme. S’agit-il de sa mère, de son épouse ou d’une servante de l’hospice fondé par Anslo ? En 1767, Camelis van der Vliet, la gouvernante de l’hospice, rapporta un passage des archives indiquant qu’Anslo prêchait l’Évangile non seulement en public mais aussi « à sa femme et à ses enfants ; tout comme il est merveilleusement représenté dans le tableau susmentionné, parlant à sa femme de la Bible qui est ouverte devant lui, et que sa femme, représentée d’une manière inimitable et artistique, écoute avec une attention dévote ». A cela s’ajoute que la femme n’est pas vêtue comme une indigente pensionnaire d’un hospice, mais conformément à son statut d’épouse d’un riche marchand. Ce n’est que bien plus tard que le tableau, réalisé pour la demeure privée d’Anslo, deviendra propriété de l’hospice. ↩︎
  2. En 1686, le critique d’art italien Filippo Baldinucci déclara que « l’artiste professait à cette époque la religion des ménistes (mennonites) ». Des recherches récentes confirment que Rembrandt avait des liens étroits avec la communauté mennonite Waterlander d’Amsterdam, notamment par l’intermédiaire d’Hendrick Uylenburgh, un marchand d’art mennonite qui dirigeait un atelier d’artistes où Rembrandt travailla de 1631 à 1635. Rembrandt devint le peintre en chef de l’atelier et épousa en 1634 la cousine germaine de Van Uylenburgh, Saskia van Uylenburgh, qui n’était pas mennonite. ↩︎
  3. Le débat sur le rôle exact de la voix, de la parole et de l’image pour les prêcheurs, dégénéra en 1625 en une violente dispute entre les membres de la communauté des Waterlanders d’Amsterdam et d’ailleurs. Une faction affirmait que la parole écrite n’était qu’une voix « morte » et que seul importait la parole vivante, c’est-à-dire Jésus, qui était vivant en chacun en tant que « parole intérieure » des chrétiens. En publiant un pamphlet anonyme, Anslo a pu calmer le débat et réconcilier les croyants, évitant ainsi un schisme. ↩︎
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Karel Vereycken’s Art Work presented in « Modern Renaissance » Magazine

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With Hieronymus Bosch, On the Track of the Sublime

By Karel Vereycken, 2002.

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The Egg Without A Shadow of Piero della Francesca

by Karel Vereycken, 2000.

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Zheng He and the Chinese Maritime Expeditions

Cet article en FR

By Karel Vereycken

By the Han period (1st to 3rd century CE), China was already familiar with naval techniques, including a primitive form of compass and the famous junks capable of reaching the coasts of Africa.

Zheng He
15th century porcelain and celadon from Hormuz. Credit: Williamson Collection. Durham University (UK) © Ran Zhang

An activity, undoubtedly carried out by Chinese, Indian and Arab navigators, which developed, notably from the great Indian port of Calicut, over a thousand-year period, in particular under the Tang (618-907) and the Song (960-1279).

« The annual import into China of ivory, rhinoceros horn, pearls, incense and other products found specifically along the coasts of Yemen and East Africa, amounted (around 1053) to 53,000 units of account, » according to the chroniclers of the dynasty of the time.

Two gold bracelets, from the tomb of Wei Fei (1413-1451), the wife of Prince Ming Liang Zhuang.

In exchange for imperial silk, ceramics and porcelain, Chinese sailors also bought large quantities of pearls and precious objects. Many Song and Tang Chinese coins have been found, as well as porcelain, in the coastal regions of Somalia, Kenya and Tanganyika as well as the island of Zanzibar.

The XVth Century

Zhu Di, Emperor Ming Yongle.

However, the expeditions of Admiral Zheng He (1371-1433) under the Ming dynasty, at the beginning of the XVth century, are something exceptional because they were strongly oriented towards scientific exchanges.

Zheng was born a Muslim. Grandson of the governor of Yunnan Province, he became a eunuch at the court of Zhu Di, the future Yongle Emperor (1402-1424).

The latter made history by launching a series of (very) major works:

  • It reinvigorates the Silk Roads;
  • He restored the astronomical observatory to its former functions;
  • He moved the Chinese capital from Nanking to Beijing;
  • In the heart of the capital, he had the Forbidden City built by 1 million workers and craftsmen;
  • It modernizes the Grand Canal to guarantee the food security of the capital;
  • He expanded the system of imperial examinations for the selection of scholars;
  • He had 2,180 scholars write the largest encyclopedia ever written, comprising more than 11,000 volumes;
  • He appointed Admiral Zheng He as commander-in-chief of a high seas fleet tasked with publicizing and recognizing the achievements of China and its Emperor throughout the world.
Map of Admiral Zheng He’s expeditions during the Ming Dynasty.

Thus, between 1405 and 1433, Admiral Zheng will lead seven expeditions which will land in almost all the countries, ports and sites that count in the Indian Ocean:

  • Vietnam: the kingdom of Champa, city of Cochinchina;
  • Indonesia: the island of Java and Sumatra, Aru Islands, city of Palembang;
  • Thailand: Siam;
  • Malaysia: port of Malacca, islands of Pahang and state of Kelantan (Malaysia);
  • Sri Lanka: the island of Ceylon;
  • India: Kozhikode (or Calicut), capital of the state of Kerala in India;
  • The Maldives Islands;
  • Iran: Hormuz Island in the Persian Gulf
  • Yemen: Aden;
  • Somalia: Mogadishu;
  • Kenya: Kingdom of Malindi (Melinde);
  • Sultanate of Oman: Muscat and Dhofar;
  • Saudi Arabia: Jeddah and Mecca.
Two ship models: in the background, a Chinese « treasure ship » from 1405; in front, one of the caravels used by Christopher Columbus in 1492.

The Science of Navigation

Admiral Zheng He.

His fleet, during the first expedition between 1405 and 1407, had no fewer than 27,800 men on board 317 vessels, including 62 « treasure ships », XXL ships capable of carrying 500 people.

The largest junk is 122 metres long and 52 metres wide, it has nine masts and 3000 tonnes, while Christopher Columbus’ caravels of 1492 are only 25 metres long and 5 metres wide, its sails hoisted on only two masts and carrying only 450 tonnes!

Imitating the partitioned stems of bamboo, these ships are composed of watertight compartments which make them less vulnerable to shipwrecks and fires. The ancestral technique of watertight compartments, taken up by Western shipbuilding in the 19th century, was registered in November 2010 by UNESCO as an intangible cultural heritage of humanity.

Historians note that in Europe, shipbuilding drew its inspiration from the swimming of fish. Throughout history, our ships have sought to cut through the waves and the bow remains one of the fundamental points of our shipbuilding.

Chinese ships (junks) are designed according to the shape of a duck.

However, the Chinese note that the fish that swims underwater cannot be an example for evolving on the water. Their reference animal is the duck. No bow when it is enough to fly over the surface. The junk was therefore designed according to the shape of this sea bird. From this one, it takes its elongation, its very low draft on the front of the hull and its great width.

According to some historians, on February 2, 1421, the Yongle Emperor gathered 28 leaders and dignitaries from Asia, Arabia, the Indian Ocean and Africa.

This summit, according to Serge Michel and Michel Beuret, was

In France, in 1431, Joan of Arc was burned at the stake in Rouen…

A civilizational chasm

A page from the 11,000-volume Yongle Encyclopedia.

At the end of the 14th century, a gulf separated the level of development of China from that of a Europe ruined by the Hundred Years’ War, an unprecedented financial crash, famine and the Black Death.

For example, the library of the English king Henry V (1387-1422) consisted of only six manuscript volumes, three of which were loaned by a convent. The Vatican, for its part, possessed only about a hundred books before 1417.

While for the inauguration of the Forbidden City in Beijing in 1421, some 26,000 guests feasted on a banquet consisting of ten courses served on plates of the finest porcelain, in Europe, a few weeks later, at the wedding of Henry V to Catherine of Valois, it was salted cod on slices of stale bread that was served to the six hundred guests!

While the Chinese army could field a million men armed with firearms, the same Henry V of England, when he went to war against France the same year, had barely 5,000 fighters armed with bows, swords and pikes. And the English monarch, lacking a powerful navy, was forced to use fishing boats to cross the Channel…

Diplomacy and Prestige

Gold bar found in the tomb of Ming prince Liang Zhuang (1411-1441), with the inscription: « …April day of the 17th year of the reign of Yongle, purchased in the Western Oceans », « Western Oceans » being an ancient Chinese term for the Persian Gulf.

Contrary to what has been said, the Ming dynasty was not concerned with seeking new trade routes, systematically supplying itself with slaves or finding land to colonize.

The sea routes used by Zheng’s fleet were already known and had been frequented by Arab merchants since the 7th century.

That this was a demonstration of Chinese prestige is demonstrated by the fact that in 1407 Zheng founded a language school in Nanking.

Sixteen translators would travel with the Chinese fleets, allowing the admiral to converse, from India to Africa, in Arabic, Persian, or even in Swahili, Hindi, Tamil and other languages.

Since religious freedom was one of the Emperor’s great virtues, Muslim, Hindu and Buddhist scholars were included in the journey.

Equally remarkable was the presence of scientists on ships so large that they allowed scientific experiments to be conducted there.

The metallurgists who had embarked for the occasion prospected in the countries where the fleet stopped. The doctors could collect plants, remedies and treatments for diseases and epidemics.

Botanists tried to acclimatize useful plants or food crops. The ships also brought seeds that the Chinese hoped to cultivate abroad.

A giraffe brought back by Admiral Zheng He, painted by Shen Du, a Ming court painter.

It was during these expeditions that China established diplomatic relations with around thirty countries. The story of these exchanges has come down to us thanks to the remarkable work of his traveling companion Ma Huan.

Also a Muslim, his writings are available in a book entitled Ying-yai Sheng-lan ( The Wonders of the Oceans ).

During their last voyage, the two friends were granted the right to go as far as Mecca with a view to establishing commercial exchanges.

On his fourth expedition, National Geographic claims, Zheng met with representatives of the Sultanate of Malindi (present-day Kenya), with whom China had established diplomatic relations in 1414.

As tribute, African dignitaries offered Zheng He zebras and a giraffe, an animal the Romans called the cameleopard (half-camel, half-leopard).

In China, the Emperor hoped to one day possess a qilin , that is to say an animal as mythical as the unicorn in the West, a cross between a deer or a horse with hooves, and a lion or a dragon with a brightly colored skin.

The emperor also wanted a painting of the giraffe, a copy of which was found in 1515 in a painting by the Flemish painter Hieronymus Bosch, who had copied it from a book by Cyriacus of Ancome (1391-1452), a great Italian traveller.

Left: manuscript of Cyriaque d’Ancora.
Right: détail of Hieronymus Bosch’s Garden of Earthly Delights, left panel, Madrid.

Unfortunately, in May 1421, two months after the departure of the great fleet, the Forbidden City, struck by lightning, was reduced to ashes.

Interpreted as a sign from heaven, this will be the beginning of a period of national withdrawal which will lead China to abandon its projects, to even destroy, in 1479, all the documents relating to these expeditions and to interrupt its foreign trade until 1567.

Faced with the Mongol threat, China will then concentrate on the construction of the Great Wall, agriculture and education.

Today

It was not until 1963 that Zhou Enlai, during his tour of Africa, rehabilitated Admiral Zheng. In 2005, China celebrated the 600th anniversary of his first expedition and evoked his memory at the opening ceremony of the 2008 Olympic Games.

For China, Zheng’s expeditions are emblematic of its ability to promote harmonious commercial development that broke with the Western and Japanese colonial practices from which China suffered during the « 150 years of humiliation. »

President Xi rightly said in 2014:

NOTE:

  1. In his book 1421, the Year China Discovered America , the amateur historian Gavin Menzies, a former commander of the British Royal Navy, claims, on the basis of copies of old maps whose authenticity is more than questionable, that Zheng We’s men were able to reach America, even Australia, and this well before the Europeans. His publisher, who had his text completely rewritten by 130 communicators to make it a bestseller, granted him 500,000 English pounds to acquire the copyright worldwide. The Chinese, knowing full well that you have to be wary of the English especially when they flatter you, without closing the doors to further research, have so far resisted any idea of crediting his thesis. ↩︎
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The Creative Principle in Painting

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Empathy, sympathy, compassion – Humanity’s cultural heritage, key to world peace

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Before talking about World Cultural Heritage, two words about the notions of “sympathy”, “empathy” and “compassion,” three words constructed with the word “pathos”, the Greek word for “suffering” or “affection”.

Today, the word “empathy” is often used interchangeably with the words “sympathy” and “compassion,” but they aren’t really the same thing. All three refer to a caring response to someone else’s distress (pathos).

–Sympathy is a feeling of sincere concern for and share the feelings of someone who is experiencing something difficult or painful (pathos).

Empathy was a word coined in the early 20th century as a translation of the German Einfühlung, it means feeling with people, not just feeling for them. When you’re empathetic, you’re right there with them, feeling it too, because you put yourself, in a sense, “in the shoes of the other person.”

–Compassion goes of course beyond empathy and means action. Compassion goes with altruism, or “a desire to act on that person’s behalf.” Put simply: you relate to someone’s situation, and you want to help them.

But empathy is particularly key for our subject here, that of “peace building” because it can build a bridge between persons considering each other as “enemies”. We can show empathy for persons we don’t consider sympathetic at all. We don’t share their feelings, but we go beyond mere affection and engage in what is called “cognitive empathy”: we know enough about the other person’s background and culture to understand his motivations. As a byproduct, empathy can help us to forgive and pardon as requested by the Peace of Westphalia.

Today, if we want to make peace a reality, we have to mobilize ourselves to raise the level of empathy. Empathy is under massive attack:

  • –by the promotion of brutal competition (that’s why professionnal sports are allowed)
  • –a culture of screens and
  • –the breakdown of person to person dialogue.

There was a campaign to increase empathy in Europe after the bloody wars between France and Germany, when the Goethe Institute opened in France and the Alliance Française in Germany. There was also a movement of “sister” cities allowing people from one village to visit a “sister” village in the other country. They would talk, laugh with their prejudices and celebrate together, have inter personal dialogue and learn to read on the faces the emotions standing “behind” the words.

Now, the knowledge one can acquire of each other culture, language and history, are of course a fundamental tools to develop this “cognitive empathy” which allows you to see persons as “products” of a history, a culture and a civilization, rather then as atomized little entities.

For example, after I discovered the philosophy of mutazalism of the Baghdad Abassides Califate, my entire vision of Islam changed. I know exactly what happened to their civilization, their frustrations and hopes.

Today, China is currently heavily involved and mobilized to protect especially the pre-islamic cultural heritage of Afghanistan and other countries of Central Asia. It is in its own interest. One leading Chinese archaeologist which I met, rightly said that the beauty and intellectual challenge of this art is “the best way to fight terrorism.” Not weapons and drones but culture!

It it was in Afghanistan that the silk road players met when the Greek culture walked towards the East and the Chinese culture walked towards the West.

The Buddhists that prospered in this area were very active over both the maritime and terrestrial silk roads, reaching into Pakistan, India, Sri Lanka, Xinjiang and China. They paid huge attention to metallurgy, architecture, painting, sculpture, poetry, and literature. The first printed text known today is a Buddhist text of 868 AD.

Added to this, the birth of a very agapic form of Mahayana buddhism in the region of Gandhara (now mainly in Pakistan). Its followers, in stead of pursuing a purely personal goal of nirwana (enlightenment), rather took pleasure to free all of humanity from suffering !

Empathy, compassion and mercy were the supreme qualities to be glorified in Gandhara art especially in the form of what are called Bodhisattva’s, that is ordinary persons that are set to become enlightened but elect instead to remain in this world, easing the suffering of all beings and helping others attain enlightenment.

Two examples:

“Boddisattva of infinite compassion,” 1250, Song Dynasty.

“Thinking Bodhisattva”, Hadda, Gandhara, Afghanistan.

The one who understood that this revolutionary form of Buddhism could pacify the region was the Indian Prime minister Nehru who named his daughter Indira Priyadashini (the future Prime Minister Indira Gandhi), because « Priyadarshi » was the name adopted by the great emperor Ashoka the great (304 – 232 BC) after he converted and became a Buddhist prince of peace! 

In 1956, just before the creation of the non-aligned movement and the Bandung conference, Nehru orchestrated a year-long celebration honorifying “2,500 years of Buddhism”, not to resurrect an ancient faith per se, but to claim for India the status as the birthplace of Buddhism: an ancient belief advocating non-violence, pacifism and that calls for ending the disgraceful “caste system” the British worsened and wanted to maintain worldwide.

Mes Aynak

Today, with the Ibn Sina Research & Development Center in Kaboul, we of the Schiller Institute are working day and night to save the archaeological site of Mes Aynak which we want to have classified by UNESCO as a world heritage site.

Mes Aynak is the world’s second largest copper reserve and Afghanistan needs the mining activity to get revenues to complete its urgent reconstruction. But on top of the mine stands the ruins of a vast monastic Buddhist complex that was a key trading post of the silk road between the 1st and the 8th century.

After our campaign and forth and back discussions between the afghan government, China and the Chinese mining company, all actors agreed that the entire cultural heritage on the surface will be protected and mining will only take place with underground mining techniques.

We won a fight, now we have to win the peace.

Full study:

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AUDIO – Van Eyck’s theological metaphor in his Madonna in the Cathedral (Berlin)

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Jan Van Eyck, a Flemish Painter using Arab Optics (EN online)
Jan van Eyck, la beauté comme prégustation de la sagesse divine (FR en ligne) + EN on line.

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AUDIO – The Culture behind Brueghel’s Proverbs (Berlin)

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List and explication of the proverbs

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ARTKAREL AUDIO GUIDE — Bruegel’s Two Apes (Berlin)

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AUDIO – Rembrandt painting the voice of Anslo (Berlin)

Karel Vereycken during his comments.

1st AUDIO with comments made in Berlin Museum on June 6, 2025.


2nd AUDIO with détailed 45 minutes presentation and analysis during zoom dialogue on September 21, 2025 with Schiller Institute friends in the United States.

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ARTKAREL AUDIO GUIDE — Matsys and the Art of « The Deal » (Berlin)

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La leçon d’économie de Shakespeare

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Karel Vereycken, Venise, eau-forte sur zinc. Vernis mou, aquatinte, 2011.

par Karel Vereycken

Déjà en 1913, l’année même où une poignée de grandes banques anglo-américaines constituait la Réserve fédérale pour fixer les règles de la monnaie et du crédit, Henry Farnam 1, un économiste de l’Université de Yale, faisait remarquer que « si l’on examine les drames de Shakespeare, on remarquera qu’assez souvent, dans ses pièces, l’action tourne entièrement ou en partie autour de questions économiques ».

La comédie Le marchand de Venise (vers 1596) en est sans doute l’exemple le plus éclatant. Si l’on connaît généralement le déroulé de l’histoire, on passe assez souvent à côté du sens profond de cette pièce qui se lit à différents niveaux. L’enchaînement des faits (la petite histoire) en est un, ce qu’ils dévoilent (des principes) en est un autre.

La petite histoire

Pour rendre service à son protégé Bassanio et lui permettre d’épouser sa bien-aimée Portia, un marchand et armateur vénitien catholique du nom d’Antonio emprunte de l’argent à un prêteur juif Shylock. Ce dernier déteste Antonio car celui-ci, l’archétype même du chrétien hypocrite, le traite avec mépris. Antonio, quant à lui, déteste Shylock parce qu’il est juif et parce qu’il est un usurier : il prête avec intérêt.

Shakespeare nous fait comprendre que la prospérité de Venise repose sur la séparation et sur la détestation mutuelle entre Juifs et Chrétiens, selon son célèbre principe de « Diviser pour régner ». 2

L’oligarchie vénitienne n’a jamais manqué d’imagination pour contourner les normes qu’elle faisait appliquer à ses adversaires.

L’usure

En effet, aussi bien chez les Juifs que chez les Chrétiens, l’usure financière est condamnée et même punie. L’intérêt qu’on définit simplement comme la rémunération d’un créancier par son débiteur pour lui avoir prêté du capital, est un concept très ancien qui date probablement des Sumériens et qu’on retrouve aussi dans d’autres civilisations antiques comme les Égyptiens ou les Romains.

Or, rappelons ici que le Judaïsme, qui est la première des religions abrahamiques, interdit clairement le prêt à intérêt. On rencontre de nombreuses fois des passages qui condamnent l’intérêt dans la Torah comme le livre de l’Exode 22:25-27, le Lévitique 25:36-37 et le Deutéronome 23:20-21.

Cependant, cette interdiction ne concerne que les prêts dans la communauté juive. Dans le Deutéronome 23:20-21, il est dit que

Initialement, la même règle s’appliquait chez les Chrétiens. Ce n’est qu’à partir du premier Concile de Nicée (en 325) que le prêt à intérêt est interdit. A l’époque, de nombreuses églises sont tenues par des lignages de prêtres, tout comme les châteaux voisins sont contrôlés par des lignages de seigneurs, les deux étant souvent apparentés. Alors que sa condamnation était relativement modérée dans le Christianisme auparavant, l’intérêt devient un grave péché lourdement puni à partir des années 1200.

L’exploitation des juifs

L’Italie abrite des Juifs depuis l’Antiquité. Ils dépendent soit des papes, soit des princes, soit des républiques marchandes. Rome, la Sicile, le royaume de Naples comprennent de larges communautés et les papes engagent parfois des médecins juifs. Au XIIIe siècle, certaines villes accordent à des banquiers juifs, avec licence pontificale, le monopole du prêt sur gages.

Venise accueille les Juifs mais leur interdit de pratiquer tout autre métier que prêteur contre intérêt. Dans un premier temps, les Juifs s’enrichissent au grand jour à Venise et s’attirent les foudres du reste de la population.

Pour « protéger » les Juifs, le doge de Venise crée le premier « ghetto » (un mot vénitien), offrant, il faut le préciser, le quartier le plus insalubre de la lagune à ces Juifs qu’il déteste tout en chérissant le financement qu’ils permettent aux expéditions coloniales vénitiennes et au trafic d’esclaves que Venise la « Catholique » pratique sans complexes.

Le marchand de Venise

Shylock répond alors :

Échange sympathique entre Shylock (à gauche) et Antonio, le marchand de Venise. BBC, Théâtre du Globe, Londres.

Offusqué, Shylock répond :

Shylock, pour sortir de la détestation mutuelle propose de lui prêter (selon la règle juive et chrétienne), en ami, sans intérêt. Mais le « bon » catholique Antonio refuse de devenir ami avec le Juif. Il affirme qu’en affaires, il ne faut pas avoir d’amis, et exige qu’on lui prête en tant qu’ennemi car c’est plus facile à sanctionner en cas de non-respect du contrat.

Comme le disait Churchill, un Empire n’a pas d’amis, il n’a que des intérêts. Ce principe sera théorisé ensuite par Carl Schmidt pour devenir la règle de l’oligarchie d’aujourd’hui : pour exister, il faut un ennemi et s’il en manque, dépêchons-nous d’en inventer un !

Le double jeu des Vénitiens

Comme on le voit, Shakespeare pointe sur l’hypocrisie de ce système vénitien qui base sa prospérité sur une politique « gagnant-gagnant » non pas entre amis mais entre ennemis.

Rappelons ici que, bien qu’elle soit régulièrement en guerre contre les Turcs, Venise crée également un ghetto pour les marchands turcs et même une « fondation », c’est-à-dire une représentation commerciale fonctionnelle.

Vue sur Venise en 1486.

Si l’on reprochait à un ambassadeur vénitien ce commerce avec les Ottomans qui menaçaient l’Occident, celui-ci répondait : « En tant que marchands, nous ne pouvons vivre sans eux. »

Les Ottomans vendaient du blé, des épices, de la soie grège, du coton et de la cendre (pour la fabrication du verre) aux Vénitiens, tandis que Venise leur fournissait des produits finis tels que du savon, du papier, des textiles et… des armes. Bien que cela soit explicitement interdit par le pape, la France, l’Angleterre, les Pays-bas, mais surtout Venise, Gênes, et Florence vendaient des armes à feu et de la poudre à canon au Levant et aux Turcs. 4

Venise fournit de sa main gauche des canons et des ingénieurs militaires aux Turcs tout en louant à prix fort, de sa main droite, des navires aux Chrétiens voulant les combattre. A cela s’ajoute la rivalité avec Gênes qui s’était alliée à la dynastie des Paléologues mais que les Ottomans ont battue au profit des Vénitiens.

En 1452, un an avant la chute de Constantinople, l’ingénieur et fondeur hongrois Urban (ou Orban), spécialiste des grosses bombardes, se met au service des Ottomans. Ces canons confie-t-il au Sultan, sont si puissants qu’ils feraient chuter « les murs de Babylone ». On connaît la suite en 1453.

Canon turc du XVe siècle.

Lorsque les Francs veulent louer des navires à Venise pour partir en croisade, l’argent leur fait défaut.

Pas de souci : Venise trouve l’arrangement qui convient. Pour payer la location des navires, les Francs sont invités à faire un petit détour sur le trajet, et commencer la croisade par la libération de Constantinople que Venise veut reprendre aux Ottomans. Et ça marche ! Venise multiplie ses comptoirs et ses bases militaires à Constantinople pour étendre son empire financier et commercial.

Une livre de chair

Face à la réponse sotte et arrogante d’Antonio, Shylock pousse la logique jusqu’à l’absurde et, sur le ton de la plaisanterie, propose alors que dans l’éventualité où son débiteur ne rembourserait pas sa dette en temps et en heure, il aurait le droit de prélever sur celui-ci une livre de chair.

On peut y voir une interprétation littérale et loufoque de ce qui s’écrivait sur les « obligations » ou « reconnaissances de dette » de l’époque. Antonio, qui est convaincu que ses navires rentreront à temps à Venise pour lui fournir de quoi rembourser Shylock, accepte les conditions du contrat, presque en riant de leur caractère surréaliste.

C’est là que Shakespeare pose une question fondamentale et nous offre une belle leçon d’économie, sous la forme d’une métaphore tragique et paradoxale. Dans la plupart des civilisations de l’Antiquité, le non-remboursement d’une dette pouvait vous conduire en esclavage, vous coûter la vie ou vous envoyer en prison pour le reste de vos jours. De l’esclavage monétaire on passait ainsi à l’esclavage physique.

Plus tard, on trouve, par exemple, dans les archives des tribunaux d’Anvers le texte d’un procès en 1567 concernant une obligation entre Coenraerd Schetz et Jan Spierinck :

Pris à la lettre, le débiteur gage sa personne en caution à son créancier. Rappelons également qu’en France la prison pour dettes privées est instituée par une ordonnance royale de Philippe Le Bel de mars 1303. En dehors de deux périodes de suppression, de 1793 à 1797 et en 1848, la contrainte par corps des débiteurs a persisté en France jusqu’à son abolition en 1867.

A la Renaissance, l’humanisme chrétien de Pétrarque, d’Erasme, de Rabelais et de Thomas More allie la notion de justice de Socrate avec celle de l’amour d’autrui, et un nouveau principe émerge : la vie de chaque individu est sacrée et a une valeur incommensurablement supérieure à tous les titres de dette financière.

C’est une remise en question de ce principe qui fait tourner la comédie de Shakespeare au drame. Petit à petit, le spectateur apprend que les navires d’Antonio ont tous été emportés par des tempêtes et d’autres déconvenues. Il ne dispose donc pas en temps et en heure des moyens nécessaires pour s’acquitter de sa dette.

Le marchand de Venise doit donc accepter que Shylock lui prenne une livre de chair comme le stipule la reconnaissance de dette qu’il a signée… un titre de dette validé par les lois de la République.

Shylock envisage extraire, comme le prévoit son titre de dette, une livre de chair du débiteur, le marchand de Venise, Antonio. Beaucoup s’offusquent de son comportement sanguinaire, peu du système vénitien qui l’autorisait.

Pour sauver la vie d’Antonio, ses amis proposent alors au prêteur le double de la somme initiale empruntée, mais Shylock, animé par un sentiment de vengeance, ne veut rien entendre, fâché de surcroît du fait que sa fille est partie de sa maison avec un jeune marchand chrétien emportant une coquette somme de ducats et des bijoux de famille.

Shylock répond vicieusement au Doge qui lui demande d’être clément, qu’il ne réclame rien d’autre que l’application de la loi. Au passage il rappelle aux Vénitiens qu’ils sont mal placés pour donner des leçons de moralité, car à Venise on peut « acheter » des personnes :

A cela, le Doge impuissant n’apporte aucun contre-argument. Lui-même doit obéir aux lois de la cité. L’unique chose qu’il a le droit de faire, c’est de laisser la parole à un docteur en droit qui a examiné l’affaire, pour qu’il livre son avis d’expert.

Retournement de la situation

Ici, Shakespeare fait intervenir Portia qui, déguisée en homme de loi et agissant au nom d’un principe supérieur, l’amour pour l’humanité et le bien, prend la parole. 5

Une fois reconnue la validité de la demande de Shylock, elle retourne la situation avec le genre d’audace qui nous manque aujourd’hui. A propos de la créance, elle relève un détail important concernant la mise en œuvre de la sanction :

Portia, déguisée en docteur en droit, intervient pour trouver une issue heureuse.

C’est une autre belle leçon que nous donne Shakespeare. Combien de lois excellentes ne valent rien du simple fait que leurs auteurs n’ont pas pris la peine d’en spécifier la mise en œuvre ? Connaissez-vous les lois vous permettant de vous défendre contre les injustices que le système vous inflige ? Car si le diable est dans les détails, le bon Dieu n’est parfois pas loin. A vous d’aller le chercher.

Shakespeare nous rappelle que l’économie ne se réduit pas au droit et aux mathématiques. Tout choix économique reste un choix de société. En réalité, seule « l’économie politique » devrait être enseignée dans nos facultés et nos théâtres.

Présenter la science de l’économie et de la finance comme une réalité « objective » et non pas comme une réalité des choix humains, est la meilleure preuve que nous sommes soumis à de la propagande.

Pour conclure, soulignons que contrairement à la pièce de Christopher Marlowe, Le Juif de Malte (vers 1589), l’acteur principal de la pièce de Shakespeare n’est pas le Juif maléfique Shylock (comme le prétendaient des antisémites qui faisaient jouer des versions dénaturées de la pièce durant les périodes noires de notre histoire), mais bien le très catholique marchand de Venise qui, on l’a vu, se sert des Juifs pour son propre intérêt. Rappelons que dans le ghetto juif de Venise, les Juifs n’avaient que le droit de s’occuper de finance mais de rien d’autre…

Enfin, dans Le marchand de Venise, Shakespeare démasque le fonctionnement d’une finance folle et criminelle qui sait utiliser des interprétations formelles du droit (l’apparence de la justice) pour satisfaire sa cupidité (la véritable injustice).

NOTES:

  1. Henry Farnam, Shakespeare as an economist, p. 437, Yale Publishing Association, New Haven ; ↩︎
  2. Voir à ce propos Sinan Guven, Le conflit entre l’intérêt et les religions abrahamiques, HEConomist, le journal des étudiants ; ↩︎
  3. Toutes les citations qui suivent du Marchand de Venise de Shakespeare sont tirées de la version en lecture libre sur le site Atramenta. ↩︎
  4. Salim Aydoz, Artillery Trade of the Ottoman Empire, Muslim Heritage website, Sept. 2006 ; ↩︎
  5. Le principe d’une femme « prométhéenne » intervenant déguisée en homme pour le bien de l’humanité sera, avec la personne de Leonore, au centre de Fidelio, l’unique opéra de Beethoven ; ↩︎
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Tambours et fanfare, livre de prières, d’après Dürer

Karel Vereycken, copie d’une page d’un livre de prières d’Albrecht Dürer, burin et eau-forte sur cuivre, mai 2025.
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Le Landjuweel d’Anvers de 1561 — Faire de l’art une arme pour la paix

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Sommaire

  • Introduction
  • Alphabétisation précoce (encadré)
  • Les Chambres de rhétorique
  • Réhabilitation
  • Joutes, compétitions et autres festivals
  • Landjuweel
  • Contexte politique et économique
  • Gand, 1539
  • L’influence d’Érasme
  • De Violieren et la Guilde de Saint-Luc
  • Anvers, 1561
  • Organisation du Landjuweel
  • Philosophie
  • Une journée mémorable
  • Paix et art, unis pour la célébration
  • Censure, répression et révolte dans les Pays-Bas bourguignons

Introduction

Comme chacun le sait, ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire. Non pas celle de l’humanité, mais la leur. Celle des « perdants » est laissée de côté. C’est pourquoi, en Belgique comme aux Pays-Bas, les églises officielles, catholiques, luthériennes ou calvinistes, et les élites dirigeantes, choisies par l’Espagne et les Britanniques, ont soigneusement effacé des livres la vérité sur le rôle révolutionnaire d’Érasme et son impact. 1

Comme nous le documentons ici, Érasme a réussi, grâce à sa bonté et son esprit noble et ironique, à mobiliser un assez large public, non seulement dans les sections instruites des élites européennes, mais également dans une large partie de la classe moyenne montante des travailleurs, une section sociale que l’on pourrait identifier aux Gilets jaunes d’aujourd’hui.

Denis van Alsloot – Détail, L’Ommeganck du 31 mai 1615 à Bruxelles, peinture, Victoria and Albert Museum.

À notre époque, les processions religieuses, les défilés de géants et les carnavals masqués de Venise, Rio de Janeiro ou encore de Dunkerque paraissent fort sympathiques, mais tellement loin de la « vraie culture » !

Qualifier ces événements et traditions de simple « folklore » résulte principalement d’une méconnaissance de l’histoire. Si l’on considère l’intention et le contenu de certaines de ces fêtes, comme le Landjuweel de Gand en 1539 et celui d’Anvers en 1561, avec 5000 participants et encore bien plus de spectateurs, fêtes populaires plaçant l’art, la poésie et la musique comme véritables sources de paix et d’harmonie durables entre les nations, les États et les peuples, on peut dire qu’en termes de raffinement et de beauté, elles rivalisent, et je dirais même surpassent, bien des événements prétendument « culturels » d’aujourd’hui.

Les Chambres de rhétorique

Pays-Bas bourguignons vers 1500.

A l’origine de ces festivals et concours de poésie du type Landjuweel, des sociétés littéraires et dramatiques appelées Kamers van rhetorike (chambres de rhétorique), qui apparaissent à partir de la fin du XIVe siècle dans le nord-ouest de la France et dans les anciens Pays-Bas, surtout dans le comté de Flandre et le duché du Brabant.

Alors qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles ces chambres allaient devenir des clubs littéraires pour une bourgeoisie avide d’exercices d’éloquence et de rimes, à cette époque la culture rhétorique n’est pas socialement une culture d’élite, car la plupart des rhétoriciens étaient des commerçants et n’appartenaient pas à l’élite dirigeante de leur ville.

Des recherches récentes ont confirmé que les chambres de rhétorique de Flandre et du Brabant recrutaient principalement leurs membres dans les classes moyennes urbaines, plus précisément dans les cercles d’artisans (maçons, menuisiers, charpentiers, teinturiers, imprimeurs, peintres, etc.), de commerçants, de commis, d’exerçant des professions intellectuelles et de commerçants. 15

En 1530, parmi les 42 membres de la chambre bruxelloise De Corenbloem (Le Bleuet), on dénombre 32 artisans (bouchers, brasseurs, meuniers, charpentiers, tuiliers, peigneurs, pêcheurs, carrossiers, tailleurs de pierre, etc., soit 76,2 %). 16

Dans les professions artistiques, on compte un vitrier et deux peintres (7,1 %), et dans le commerce, un marchand de fruits, un aubergiste, un patron de bateau et un chiffonnier (9,5 %). Les autres membres sont un haut fonctionnaire, un harpiste et un annonceur.

Composition des membres de De Corenbloem, par profession.

Pour la période 1400-1650, on a recensé 227 chambres de rhétorique néerlandophones dans les Pays-Bas méridionaux et la Principauté de Liège, ce qui signifie que pratiquement chaque ville en possède au moins une. En 1561, le duché de Brabant compte environ 40 chambres de rhétorique reconnues, tandis qu’on en dénombre 125 dans le comté de Flandre. 17

Leur organisation est semblable à celle des corporations : à la tête de chacune se trouve le doyen, généralement un ecclésiastique (ces chambres conservaient un aspect religieux). Depuis leur création, elles sont de deux sortes : les libres (vrye), bénéficiant d’une subvention communale, et les soumises (onvrye ou vrywillige), n’ayant pas de subvention, mais rendant compte à une chambre suprême (hoofdkamer). Parmi les rhétoriciens se trouvent les fondateurs (ouders) et les membres (broeders ou gezellen) ; à la tête de toutes se trouvent un empereur, un prince, souvent un prince héréditaire (opperprins ou erfprins) ; viennent ensuite un président honoraire (hoofdman), un grand doyen, un doyen, un auditeur (fiscael), un porte-étendard (vaendraeger ou Alpherus) et un garçon (knaep), qui s’adonne parfois à la poésie.

Les plus importants sont les « facteurs », c’est-à-dire les poètes chargés de la « factie » (composition) des poèmes, des pièces de théâtre, des farces et de l’organisation des festivités. Initialement d’appartenance ecclésiastique, les chambres prirent leur indépendance pour s’établir, concrètement, comme un comité des fêtes, chargé par les autorités municipales d’égayer de poésie et de splendeur les événements politiques et culturels tout au long de l’année.

Réhabilitation

Des recherches plus poussées, principalement aux Pays-Bas, ont conduit les chercheurs à « réhabiliter » les chambres de rhétorique, désormais considérées comme des institutions ayant joué un rôle majeur dans le développement du néerlandais vernaculaire au cours de la période 1450-1620. 18

Certes, composées pour la plupart sous forme de dialogues entre personnages allégoriques, héritage du Moyen Âge et de la tradition des troubadours, artistiquement parlant, la plupart de ces pièces, à quelques exceptions près, n’ont jamais atteint le niveau ou la qualité d’intensité dramatique ou de raffinement de Shakespeare ou de Schiller.

Mais comme nous le verrons, le désir et l’intention d’émanciper le peuple à travers une forme d’art littéraire et musical qui élève par son contenu moral et libère par un rire cathartique (purificateur) étaient clairement au cœur de leurs objectifs admirables.

L’archiviste néerlandais Jeroen Vandommele suggère que les experts devraient repenser leur point de vue :

L’historien néerlandais respecté Herman Pleij a contribué à une meilleure compréhension du phénomène et a donné une impulsion majeure à cette approche en démontrant, à partir des années 1970, le potentiel de la littérature des XVe et XVIe siècles à générer ce qu’il appelle la « culture urbaine de la fin du Moyen Âge », véritable expression d’une culture civique et urbaine autonome. 20

Selon lui, leurs œuvres visaient à déclencher une « offensive civilisatrice » qui encouragerait les élites urbaines et les classes moyennes à se développer intellectuellement et moralement et à se distinguer (et se dissocier) de leurs homologues urbains moins civilisés.

Joutes, compétitions et autres festivals

Mystère de la Passion, tableau vivant sur le parvis des cathédrales.

Les chambres cultivent l’art de la poésie en s’affrontant lors de concours qui comptent parmi les événements majeurs qu’elles organisent entre elles ou pour le public. Chaque chambre fixe elle-même la fréquence des concours et la valeur des prix, souvent symboliques, à gagner. Si certaines chambres se contentent de quatre concours par an, la chambre anversoise De Violieren (La Giroflée) en fait une compétition hebdomadaire !

Très vite, ces activités donnent naissance à des festivités publiques, célébrées successivement dans toutes les grandes villes. Le Landjuweel combine habilement plusieurs genres théâtraux et musicaux, auparavant distincts, en une seule grande fête urbaine :

  • Les « Mystères » et « Miracles » (Mirakel-spelen, passie-spelen) sont des spectacles de rue ou de grands tableaux vivants, parfois sur des chars (wagen-spelen). Vers 1450, le Mystère de la Passion d’Arnoul Gréban, joué des milliers de fois dans toute la France, est une pièce de 34 000 vers, nécessitant 394 acteurs qui retracent la vie du Christ cinq jours durant.
  • La « Fête des Fous » ou « Fête des Innocents », mascarades et déguisements organisés par des « sociétés joyeuses » auxquelles le clergé participe activement depuis le XIIe siècle. On assiste alors à un renversement total de la société : la femme devient l’homme, l’enfant l’évêque, le professeur l’élève… On élit un pape, un évêque et un abbé des fous, on brûle de vieilles chaussures dans des encensoirs, on danse dans les églises en marmonnant du latin de manière à provoquer de nombreux éclats de rire. On danse et chante, accompagnés par des musiciens jouant d’instruments à vent (flûte, trompette ou cornemuse) ou à cordes (vielle à roue, harpe, luth). Il n’est pas rare de constater une grave confusion au sein des couvents : relations nocturnes entre l’abbé des fous et les abbesses mineures, voire simulacres de mariage entre un évêque et une supérieure. Pour la fête des fous, le bas clergé se déguise, porte des masques hideux et s’enduit de suie. Le costume et les attributs des fous furent consacrés au XVe siècle. Papes, conciles et diverses autorités publièrent des textes visant à supprimer cette fête dès le XIIe siècle.
  • Les Ommegang (littéralement « tourner autour » de l’église) sont des processions religieuses, organisées par l’Église et les corporations d’arbalétriers en l’honneur des saints, dont ils portent les statues sur leurs épaules. Si à Bruxelles, l’Ommegang devient l’occasion pour les nobles de déambuler en ville (comme en 1549 pour témoigner de leur loyauté à l’occupant espagnol), à Anvers, deux Ommegang se succèdent : le premier, religieux, à la Pentecôte, le second, apparu plus tard, à l’Assomption, avec une forte participation laïque des corporations, des métiers et des chambres de rhétorique, chacun d’eux fournissant un char à une procession dans les rues de la ville.
  • Carnaval, nouveau nom donné par l’Église aux « Saturnales », grandes fêtes romaines de huit jours en l’honneur de Saturne, dieu de l’agriculture et du temps, lors du solstice d’hiver. Cette période de célébrations costumées et de libertés, notamment à Venise, qui se développe entre les XIe et XIIIe siècles, est encadrée par l’Église, qui juge nécessaire d’éviter les révoltes populaires. Elle se caractérise par une inversion des rôles et l’élection d’un faux roi. Les esclaves sont alors libres de parler et d’agir à leur guise et se font servir par leur maître. Ces festivités sont accompagnées de grands repas.

Les rhétoriciens estiment à juste titre que ces genres se complètent parfaitement. Les festivals alternent donc, sans mépriser la hiérarchie qu’impose la nature des sujets, pièces à contenu spirituel et religieux (mystères, passions) et pièces à contenu philosophique, didactique et moralisateur (zinne-spelen), sans oublier la satire, la farce et autres éléments humoristiques (sotties, esbattements, etc.).

Fête des fous. (après 1550). Maison du Roi, Réserves. Musée de la ville de Bruxelles.

Historiquement, la scène où se déroulent ces événements s’est déplacée, de la nef des églises vers le parvis des cathédrales, puis vers l’espace public au sens large, d’abord en plein air (sur la grand-place, dans le cimetière, sur un char) avant d’être obligée par les autorités de se tenir exclusivement dans des lieux fermés.

Parmi les concours organisés par les chambres de rhétorique, le plus ancien connu serait celui de Bruxelles en 1394. Celui d’Audenarde, en 1413, est mieux documenté. Suivront ceux de Furnes en 1419, de Dunkerque en 1426, de Bruges en 1427 et 1441, de Malines en 1427 et de Damme en 1431.

Landjuweel

A l’origine, les Landjuwelen étaient un cycle de sept compétitions entre milices communales pratiquant le maniement des armes, les Schutterijen du duché de Brabant. Les plus hautes personnalités du pays assistent à ces tournois, qui sont même honorés par les souverains.

L’idée est d’organiser un Landjuweel tous les trois ans, le vainqueur de la première compétition étant chargé d’organiser la suivante, et ainsi de suite. A l’issue du septième Landjuweel, les vainqueurs inaugurent un nouveau cycle. Le vainqueur du premier tournoi, qui a remporté une coupe d’argent, doit confectionner deux plats d’argent pour le vainqueur du deuxième Landjuweel d’un cycle, qui en confectionne à son tour trois pour le vainqueur de la compétition suivante, et ainsi de suite jusqu’au septième tournoi du cycle.

Il existait une étroite collaboration entre les sociétés chevaleresques des villes de Bruges et de Lille en Flandre, ainsi qu’entre Bruges et Bruxelles. Comme Bruges, Lille organisait un tournoi annuel, « L’Espinette ».

En février de chaque année, une délégation brugeoise se rend à Lille pour participer au tournoi, et en retour, les Lillois participent au concours annuel de l’Ours Blanc à Bruges, qui se déroule en mai. Ce spectacle donne lieu à des festivités auxquelles les poètes brugeois contribuent également. Ils écrivent les scénarios des esbattements, récitent des louanges et rapportent ces activités dans leurs chroniques.

Les divergences de langues ne suscitent aucune querelle. Des prix sont institués pour récompenser les œuvres rédigées en français ou en néerlandais, selon la langue véhiculaire de la ville où se tient le concours. Mais il arrive parfois que lors d’un même concours, un prix soit décerné pour des œuvres dans les deux langues. Ce fut notamment le cas à Gand en 1439. Des prix sont également décernés pour la plus belle œuvre.

Des thèmes sous forme de questions sont proposés, auxquelles seules les chambres autorisées peuvent répondre en vers, rédigés par les « facteurs ». Ces questions ont généralement un but moral ou politique.

Ainsi, en 1431, en pleine guerre entre la France et la Flandre alliée à l’Angleterre, la chambre de rhétorique d’Arras (l’ancienne Atrecht, dans les Pays-Bas bourguignons), pose la question : « Pourquoi la paix, si ardemment désirée, tarde-t-elle si longtemps à venir ? »

Rappelons qu’en 1435, la paix d’Arras, organisée par les amis du Cardinal Nicolas de Cues, Jacques Cœur et Yolande d’Aragon, scellait la fin de la guerre de Cent Ans. 21

Contexte politique et économique

Au fil des alliances et mariages, les Pays-Bas bourguignons tombent sous le contrôle de la famille des Habsbourg, entièrement à la merci de la banque des Fugger d’Augsbourg. 22

C’est ainsi qu’à sa mort, en 1519, l’empereur du Saint-Empire romain germanique, Maximilien Ier (de la famille des Habsbourg), devait environ 350 000 florins à Jacob Fugger. Pour éviter tout défaut de paiement sur cet investissement, Fugger rassemble un cartel de banquiers afin de réunir les pots-de-vin nécessaires pour permettre à Charles Quint, le petit-fils de Maximilien, d’acheter les votes et de lui succéder sur le trône.

En collaboration directe avec Marguerite d’Autriche, qui a rejoint le projet par crainte pour la paix en Europe, Jacob Fugger centralise ainsi les fonds nécessaires pour corrompre chaque « grand électeur » du Saint Empire germanique, profitant de l’occasion pour renforcer considérablement ses positions monopolistiques, notamment face à des concurrents comme les Welser et le port d’Anvers en pleine expansion. 23

Dans les années 1520, Charles Quint devra emprunter à un taux de 18 %, et jusqu’à 49 % entre 1553 et 1556. Pour maintenir les dépenses colossales nécessaires à la gestion de son vaste empire, il n’a d’autre choix que de mener une politique prédatrice. Il vend ses mines pour apaiser les banquiers, leur donne carte blanche pour coloniser le Nouveau Monde et consent au pillage des régions les plus prospères de son empire, la Flandre et le Brabant, les écrasant d’impôts et de dîmes pour financer l’« économie de guerre ». 24

L’essor assez spectaculaire de la Renaissance du Nord, qui accède, à travers l’apprentissage du grec, du latin et de l’hébreu, notamment grâce au Collège trilingue fondé par Érasme à Louvain en 1515 25, aux sciences et à toutes les richesses de l’époque classique, subit de plein fouet les coups de bélier d’une finance féodale devenue ogre.

Charles Quint ordonne de dresser une liste des auteurs à proscrire dans ses États, préfigurant ainsi la création de l’Index quelques années plus tard. De 1520 à 1550, il promulgue treize édits répressifs contre l’hérésie, introduisant une inquisition moderne inspirée du modèle espagnol.

Marie de Hongrie, portrait par Hans Knell.

La portée de ces « placards » reste assez limitée jusqu’à l’arrivée de Philippe II, en raison du manque d’enthousiasme de la reine régente Marie de Hongrie (1505-1558) et des élites locales à leur égard. Leur application est confiée aux autorités judiciaires urbaines et provinciales, ainsi qu’au Grand Conseil de Malines, sous la supervision d’un tribunal spécifique, établi en 1522 dans les Pays-Bas bourguignons sur le modèle de l’Inquisition espagnole.

En 1540 est fondé l’ordre des Jésuites, initialement chargé d’obtenir par la parole ce qui ne pouvait l’être par l’épée et le feu. Il se tourne rapidement vers son propre théâtre ! De 1545 à 1563, le Concile de Trente se réunit pour imposer des réformes et tenter d’éradiquer l’hérésie protestante. La lecture de la Bible était désormais interdite au commun des mortels, tout comme sa discussion et son illustration. Albrecht Dürer, le grand graveur et géomètre allemand établi à Anvers, fit ses valises en 1521 pour retourner à Nuremberg, et Érasme s’exila à Bâle la même année. Le grand cartographe flamand Gérard Mercator, formé par les érasmiens et soupçonné d’hérésie, fut emprisonné en 1544. Libéré de prison, il s’exila en Allemagne en 1552. En raison de leurs convictions religieuses, Jan et Cornelis, les deux fils du peintre Quinten Matsys 26 ami d’Erasme, quittèrent Anvers et s’exilèrent en 1544.

Charles Quint abdiqua en 1555 pour laisser la place à son fils Philippe II. Ce dernier retourna en Espagne et confia la régence des Pays-Bas bourguignons à sa demi-sœur Marguerite de Parme (1522-1586).

Alors que l’administration des Pays-Bas bourguignons était officiellement assurée par le Conseil d’État, composé des stathouders et de la haute noblesse, un conseil secret (la consulta ) créé par Philippe II et composé de Charles de Berlaymont (1510-1578), Antoine Perrenot de Granvelle (1517-1582) et Viglius van Aytta (1507-1577) prenait toutes les décisions importantes, notamment en matière de fiscalité, d’ordre, d’administration et de religion, et transformait ainsi le Conseil d’État en une simple chambre consultative.

Trois conflits surgirent rapidement : la présence de troupes espagnoles, l’établissement de nouveaux diocèses et la lutte contre le protestantisme. Les troupes espagnoles survivantes des guerres d’Italie, fortes d’environ 3000 hommes, ne recevaient pas de solde et pillaient le pays. Après de nombreuses hésitations de la part de Philippe II, et sous la menace de la démission simultanée d’Orange et d’Egmont, les troupes partirent finalement en janvier 1561.

1523, Exécution des luthériens Hendrik Vos et Jan Van Essen.

Les premières victimes des persécutions, exécutés à Bruxelles le 1er juillet 1523, furent Hendrik Vos et Jan Van Essen, deux moines augustiniens d’Anvers qui avaient embrassé les idées de Luther, qu’ils avaient fréquenté à Wittenberg. 27 La première victime wallonne fut le théologien tournaisien Jean Castellain, exécuté à Vic, en Lorraine, le 12 janvier 1525. 28

De nombreuses victimes étaient des membres du clergé catholique convertis à la Réforme, mais aussi de nombreuses femmes. À partir de 1529, les persécutions prirent une tournure dramatique suite à l’adoption du placard impérial généralisant la peine de mort. 40 % des exécutions pour hérésie en Occident entre 1523 et 1565 eurent lieu dans les Pays-Bas bourguignons. Les XVII Provinces furent l’une des régions qui connurent le plus fort taux de condamnations à mort par rapport à l’ensemble de sa population. Environ 1500 personnes furent exécutées, soit une intensité trente fois supérieure à celle de la France. 29

Ils ne feront que renforcer l’opposition à la tyrannie qui conduira en 1576 Guillaume d’Orange (dit « Le Taciturne ») à prendre la tête de la révolte des Pays-Bas bourguignons, aboutissant 80 ans plus tard à la scission entre le nord (les Pays-Bas, majoritairement protestants) et le sud (la Belgique, exclusivement catholique).

Gand, 1539

Podium du Landjuweel de Gand de 1539.

En juin 1539, la Chambre De Fonteine (La Fontaine) de Gand convoqua les sociétés dramatiques et littéraires du pays à un grand landjuweel en l’honneur de la Sainte Trinité, pour lequel l’empereur Charles Quint accorda une permission et un sauf-conduit d’un mois à ceux qui souhaitaient y participer.

Une charte d’invitation fut publiée à ce sujet. Elle posait, pour la pièce de moralité, une question ainsi formulée : « Quelle est la plus grande consolation du mourant ? »

Ce sujet fait clairement écho à l’un des écrits populaires d’Érasme, traduit en néerlandais l’année de sa publication en 1534, de De preparatione ad Mortem. 30

Dix-neuf sociétés de rhétoriciennes répondirent à l’appel : il s’agissait de chambres établies à Anvers, Audenarde, Axel, Bergues, Bruges, Bruxelles, Courtrai, Deinze, Enghien, Kaprijke, Leffinge, Lo (dans le commerce de Furnes), Menin, Messines, Neuve-Église, Nieuport, Tielt, Tirlemont et Ypres.

La chambre anversoise De Violieren remporta le premier prix. Pieter Huys de Bergues remporta le deuxième prix, composé de trois vases en argent pesant sept marcs sur lesquels était gravée l’entrée d’une académie. Son poème, composé d’environ cinq cents vers en néerlandais, met en scène cinq figures allégoriques : la Bienveillance, l’Observance des Lois, le Cœur Consolé, la Consolation et le Cœur Contrit. Chacune d’elles énumère les biens dans lesquels l’homme trouve le bonheur à l’heure de la mort. Pour De Violieren, la plus grande consolation était « la résurrection de la chair », un dogme purement catholique.

Mais c’était sans compter sur la partie « off » du concours. Car les trois autres questions, auxquelles il fallait répondre en chœur, étaient :

  • « Quel animal au monde acquiert le plus de force ? »
  • « Quelle nation au monde fait preuve du plus de folie ? »
  • « Serais-je soulagé si je pouvais lui parler ? »

En conséquence, la majorité des pièces allégoriques jouées étaient des satires sanglantes contre le pape, les moines, les indulgences, les pèlerinages, le cardinal Granvelle, etc. Les compositions des lauréats gantois furent publiées d’abord en format in-quarto, puis en in-duo.

Dès leur parution, ces pièces furent interdites, et ce n’est pas sans raison que, plus tard, ce landjuweel fut cité comme le premier à avoir mobilisé le pays littéraire en faveur de la Réforme protestante. Ces œuvres étant loin d’être favorables au régime espagnol, le duc d’Albe ordonna leur suppression par l’Index de 1571 et, plus tard, le gouvernement des Pays-Bas bourguignons interdit même les représentations théâtrales des Chambres de Rhétorique. 31

L’influence d’Érasme

Érasme dans l’atelier de Matsys à Anvers, tableau d’Eugène Siberdt (1851-1931). À droite, le célèbre tableau de Matsys représentant les collecteurs d’impôts cupides.

À Anvers, l’influence d’Érasme était notable et sa présence recherchée. On connaît son amitié avec le secrétaire de la ville, Pieter Gillis 32, un humaniste érudit anversois très apprécié de Thomas More 33 qui intégra certains de ses poèmes dans son œuvre majeure, L’Utopie. Pour plaire à More, Pieter Gillis et Érasme lui offrent leur double portrait réalisé par Quentin Matsys 34. La maison de Gillis à Anvers était également un lieu de rencontre régulier pour tous les grands humanistes de l’époque.

Den Grooten Spiegel, la maison de Gillis à Anvers.

De 1523 à 1584, 21 éditeurs ne publient pas moins de 47 éditions des œuvres de l’humaniste, et le rhéteur Cornelis Crul traduit, avant 1550, les Colloques et d’autres œuvres majeures en néerlandais.

La plupart des rhétoriciens maîtrisaient le latin et pouvaient donc lire Érasme dans l’original. Certaines écoles latines, comme celle de Gouda en 1521, incluaient dans leur programme des écrits choisis de lui pour chaque niveau de classes. 35

Le prestige de l’humaniste se répand dans toute l’Europe.

Ferdinand Colomb (1488-1539), fils très bibliophile du navigateur génois Christophe Colomb, non seulement acquit une vaste série de ses œuvres, mais se rendit aussi à Louvain en octobre 1520 pour y rencontrer leur auteur. 36

Dans une lettre datée de 1521, Jérôme Aléandre (1480-1542), légat du pape Léon X, mettait en garde contre les « éléments de mauvais aloi » qui prospéraient à Anvers. « Ils [les rhétoriciens] se présentaient comme les défenseurs de la bonne littérature et étaient tous de l’école de notre ami devenu un grand nom [Érasme]. » Aléandre ajoutait : « Il [Érasme] a pourri toute la Flandre ! » 37

De Violieren et la Guilde de Saint-Luc

Le blason de De Violieren (La Giroflée) d’Anvers pour le Landjuweel. Au centre, le boeuf ailé, symbole de Saint-Luc.

A Anvers également, une Chambre de rhétorique, De Violieren (Les Giroflées), est officiellement créée en 1480 comme une sorte de division littéraire au sein de la Guilde de Saint-Luc, la guilde des artistes datant de 1382. 38

La devise des rhéteurs était « Uyt ionsten versaemt » (Unis par l’affection. Mais « ionsten » est aussi proche de « consten », le mot flamand pour les arts).

Cette symbiose produisit des résultats fructueux. Pour la plupart des historiens, les Violieren constituaient en quelque sorte la branche littéraire de la Guilde de Saint-Luc. Jusqu’en 1664, la guilde avait son siège sur le côté nord de la Grand-Place d’Anvers, la maison Spaengien ou Pand van Spanje. La guilde était composée de tous les métiers liés aux beaux-arts, notamment les peintres, les sculpteurs, les enlumineurs, les graveurs et les imprimeurs.

L’Eglise, entre 1460 et 1560, pour se financer, louait aux artistes l’Onze-Lieve-Vrouwepand, un claustrum avec de galeries entourant une cour ouverte. Dans ce bâtiment, les peintres d’art, les sculpteurs, les ébénistes et les libraires pouvaient louer un stand où ils pouvaient exposer leurs produits à la vente. Il s’agissait de la plus grande foire d’art de ce qui était alors l’Europe. Après 1560, le marché s’organisait au premier étage de la Bourse du Commerce.

La Guilde de Saint-Luc :

Les Liggeren, registre de la guilde des peintres de Saint-Luc d’Anvers.
  • En 1491, l’ami d’Érasme, le peintre Quinten Matsys 39, y fut inscrit comme maître. L’une de ses commandes majeures, le Triptyque de la Déploration du Christ, provenait de la guilde des charpentiers. Selon l’archiviste en chef de la ville d’Anvers, Van den Branden, Matsys lui-même était membre des Violieren et écrivait des poèmes pour leurs concours ;
  • En 1515, Matsys fut rejoint à la Guilde de Saint-Luc par deux autres grands artistes inspirés eux aussi par l’esprit d’Érasme, Joachim Patinir (1480-1524) et Gérard David (1460-1523) ;
  • En 1519, les registres de la guilde (The Liggeren 40) mentionnent l’inscription de Jan Sanders van Hemessen (1500-1566), dont la fille Catharina (1528-1565) deviendra en 1548 la première femme peintre – et professeur de peinture aux hommes – à être admise à la guilde des peintres ;
  • En 1527, celle de Pieter Coecke van Aelst (1502-1550), maître de Bruegel ;
  • en 1531, ceux des deux enfants de Matsys, Jan et Cornelis ;
  • en 1540, celle de Peter Baltens (1527-1584) ;
  • en 1545, celle du graveur et imprimeur Hieronymous Cock (1510-1570) dont l’atelier produisit des estampes de Bruegel et du poète et traducteur révolutionnaire hollandais Dirk Coornhert (1522-1590), ami proche et conseiller de Guillaume le Taciturne (1533-1583) ;
  • en 1550, celle du grand imprimeur Christophe Plantin (1520-1589) ;
  • et en 1551, celle de Pieter Bruegel l’Ancien (1525-1569). 41

En bref, plusieurs personnalités culturelles éminentes des Pays-Bas ont participé ou auraient certainement pu participer au Landjuweel d’Anvers en 1561 : Jan Sanders van Hemissen et sa fille Catherina ; Jan et Cornelis Matsys, les deux fils de Quinten Matsys ; Peter Baltens, Hieronymous Cock, Dirk Coornhert, Guillaume le Taciturne, Christophe Plantin et Pieter Breugel l’Ancien. 42

Les échanges quotidiens au sein des Violieren entre les poètes et les artistes les plus importants de l’époque eurent une influence bénéfique sur leurs activités et en firent, après quelques années, l’une des sociétés les plus prospères du Brabant.

Les correcteurs de l’imprimerie Plantin.

Dans les concours les plus importants, De Violieren remporta des lauriers : premier prix en 1493 à Bruxelles, en 1515 à Malines et en 1539 à Gand, dans une lutte mémorable à laquelle participèrent 19 chambres de différentes régions du pays.

En août 1541, un concours fut organisé à Diest par la Chambre locale De Lelie (Le lys), auquel participèrent dix autres chambres du Brabant. Le grand prix fut décerné à la Chambre anversoise De Violieren, pour la présentation d’un esbattement (farce).

Anvers, 1561

Comme de coutume, la Chambre ayant remporté le meilleur prix devait à son tour organiser un Landjuweel. C’était également l’avis de De Violieren, après son exploit à Diest ; cependant, les circonstances de l’époque ont fait que le sujet a été reporté. Vingt ans se sont écoulés avant que quiconque puisse songer à organiser un tel concours artistique.

Trois dirigeants de De Violieren, avec beaucoup de courage, s’engageront pleinement dans l’initiative, au péril de leur réputation, leur honneur, leur fortune, leur patrimoine et même de leur vie :

Anthonis van Stralen.
  • Anthonis van Stralen (1521-1568) était le chef des Violieren. Echevin d’Anvers, Van Stralen avait été étroitement associé à l’obtention du permis pour le Landjuweel. En mai 1561, il fut promu bourgmestre (buitenburgemeester) d’Anvers, peut-être en récompense de ses services. Le succès du Landjuweel était dû en grande partie à la coopération entre le magistrat anversois et le conseil des Violieren.
  • Melchior Schetz (vers 1513-1583) était prince de Violieren. Il était le beau-frère de Van Stralen et également échevin. Il était l’un des trois enfants du grand marchand anversois Érasme Schetz (mort en 1550), surnommé le « banquier d’Érasme ». 43 Avec ses trois fils, il a créé une importante société bancaire et commerciale. 44 Son amitié avec Érasme est symptomatique de la popularité dont Érasme jouissait à Anvers. Il lui offrit sa résidence hospitalière : la Huis van Aken, un palais où il avait reçu Charles Quint en personne.

    Dans une lettre, il lui fit, entre autres, cette proposition alléchante : « Mon cœur et l’âme de tant de personnes aspirent à votre présence parmi nous. Je me suis souvent demandé quel enchantement vous retenait ici plutôt que parmi nous. Pieter Gillis [secrétaire de la ville et leur ami commun] m’a donné une raison : nous n’avons pas de vin de Bourgogne, qui convient le mieux à votre tempérament, ne craignez rien, et si c’est le seul obstacle qui vous retient, n’hésitez pas à revenir ; nous veillerons à ce que vous soyez approvisionné en vin, et non seulement en vin de Bourgogne, mais aussi en vin de Perse et d’Inde si vous en avez envie et besoin. »

    En tant que prince de Violieren, son fils Melchior représentait la Chambre le plus souvent en public. Il devait également être responsable de l’organisation financière de la Chambre. Schetz était l’un des plus importants prêteurs d’argent d’Anvers. Il ne fait aucun doute que la ville a facilité financièrement l’organisation du festival.
  • Willem van Haecht (1530-1585) : Issu d’une famille de peintres et de graveurs, il était dessinateur et, vraisemblablement, libraire de profession. Sa devise était Behaegt Gods wille (conforme-toi à la volonté de Dieu). Van Haecht était un ami de l’humaniste et écrivain bruxellois Johan Baptista Houwaert (1533-1599). Il compare Houwaert à Cicéron dans l’éloge introductif du Lusthof der Maechden de Houwaert, publié vers 1582. Dans son éloge, Van Haecht affirme que tout homme sensé devrait reconnaître que Houwaert écrit avec éloquence et excellence.

    Van Haecht a également écrit les paroles de diverses chansons, généralement d’inspiration chrétienne. C’est le cas des paroles d’une chanson polyphonique à cinq voix, Ghelijc den dach hem baert, diet al verclaert, probablement composée par Hubert Waelrant (1517-1595) pour l’ouverture de la pièce des Violieren au landjuweel de 1561. Le poème a également été imprimé sur une feuille volante avec notation musicale, distribué à l’assistance.

    Dès 1552, Van Haecht était affilié à De Violieren, dont les membres comprenaient Cornelis Floris de Vriendt (1514-1575), le principal architecte de l’hôtel de ville de style Renaissance d’Anvers, ainsi que son frère, le peintre Frans Floris de Vriendt (vers 1519-1570) et le peintre Maerten de Vos (1532-1603). Van Haecht devint le « facteur » (poète titulaire) de De Violieren en 1558.
La résidence style Renaissance du rhétoricien et peintre Frans Floris Devriendt dans l’Arenbergstraat d’Anvers, conçue par son frère Cornelis en 1563. Entre les croisées de l’étage Frans peignit les niches dans lesquelles étaient représentés les emblèmes du véritable artiste, à savoir : La Diligence, la Pratique, la Poésie, l’Architecture, le Travail, l’Expérience et l’Industrie. (Estampe d’après un dessin de Joseph Linning, avant 1868)

D’autres personnalités de premier plan impliquées dans l’organisation du Landjuweel comprenaient des imprimeurs tels que Jan de Laet (1524-1566), le graveur et éditeur Hieronymus Cock (vers 1510-1570) (fondateur de l’imprimerie Aux Quatre Vents qui publia les gravures de Bruegel) et le peintre Jacob Grimmer (1510-1590).

L’autre figure majeure était Peeter Baltens (1527-1584), peintre, rhéteur, graveur et éditeur anversois. 45 Baltens était membre de la Guilde de Saint-Luc et des Violieren. Ayant en partie formé Bruegel, son rôle s’avéra particulièrement important. Il noua des amitiés étroites (notamment avec les veuves de Hieronymus Cock (vers 1510-1570) et de Pieter Coecke van Aelst (1502-1550), cette dernière étant également la belle-mère de Bruegel) et collabora avec les plus grands noms anversois de son temps. Il s’associa avec des patriciens anversois tels que le poète Jonker Jan van der Noot (1539-1595), la riche famille de marchands Schetz et de riches marchands tels que Nicolaes Jonghelinck (1517-1570), banquier d’affaires, mécène et bailleur de fonds de Bruegel.

Selon Lode Goukens,

Herman Pleij note que les Rhétoriciens ont comme consigne de redorer le blason des marchands d’Anvers en faisant la distinction entre le bon grain et l’ivraie. 47

De Groote Robijn, résidence d’Anthonis van Stralen, maire d’Anvers.

Cependant, les recherches sur les relations entre peintres, poètes (ou rederijkers) et marchands montrent que ces trois groupes développent un style de vie culturel commun au XVIe siècle, dans lequel l’amour de la science et de l’art occupe une place centrale.

Pour lancer un concours de rhétorique, il fallait obtenir l’autorisation du gouvernement du pays, ce qui n’était plus chose aisée à l’époque. C’était une conséquence du concours de Gand de 1539, où les idées de nouvelles doctrines contre les institutions de la religion catholique furent présentées et défendues sans la moindre hésitation.

Cependant, De Violieren et les élus d’Anvers (Van Stralen et Schetz) étaient farouchement déterminés à organiser leur Landjuweel. Celui qui fit le plus pour retarder l’obtention de l’autorisation fut le cardinal Perrenot de Granvelle (1517-1582), archevêque de Malines et conseiller de Marguerite de Parme (1522-1586), après l’abdication de l’empereur, son frère Charles Quint, régente des Pays-Bas bourguignons.

Organisation du Landjuweel

En février 1561, les délégués de la ville d’Anvers s’adressèrent à Granvelle avec une requête adressée à la régente, dans laquelle ils soutenaient que De Violieren, par rapport aux autres Chambres, était statutairement obligée d’organiser un concours.

Antoine Perrenot de Granvelle.

Granvelle espérait torpiller l’initiative, mais, conscient qu’un rejet brutal aurait enflammé l’opposition, il chercha divers prétextes. Il fit poliment comprendre aux délégués qu’il souhaitait reporter un tel événement, prétextant que, grâce à l’accord de paix entre la France et les Habsbourg, la guerre venait d’être suspendue et que de telles fêtes représentaient des dépenses importantes, que le pays ne pouvait ou ne voulait pas assumer.

Cela ne dissuada guère les Anversois. Ils répondirent que l’année précédente, l’autorisation avait été accordée à la Chambre de Vilvorde et qu’un report était inconcevable. Sentant qu’ils n’y renonceraient qu’avec un profond dégoût, Granvelle accepta à contrecœur de présenter leur demande à Marguerite, tout en affirmant que l’État s’arrogeait le droit de prélever des impôts sur tous ceux qui participaient au concours.

Craignant surtout que la fête ne devienne une caisse de résonance pour tous ceux qui critiquaient l’occupation espagnole et les abus de l’Église, Granvelle les somma aussi d’informer les chambres participantes que ne pouvait apparaître dans leurs pièces, leurs esbattements ou leurs poèmes, le moindre mot, phrase ou allusion contre la religion, le clergé ou le gouvernement, sinon elles perdraient non seulement le prix qu’elles auraient pu gagner, mais seraient punies et privées de leurs privilèges et de leurs droits ; et que la Chambre d’Anvers avait à veiller à ce que la ville soit bien gardée pendant les festivités et qu’aucun trouble ne puisse survenir.

Marguerite de Parme.

Marguerite de Parme, souvent en désaccord avec Madrid, se montra plus ouverte et moins craintive que Granvelle. Après avoir consulté le rapport fourni par le Conseil de Brabant, qui savait pertinemment que trop de répression encourageait la protestation, elle apposa l’apostille le 22 mars 1561, invitant le chancelier du duché à fournir à Anvers les lettres cachetées nécessaires à l’organisation du Landjuweel.

Ces lettres furent émises le même jour au nom du roi et accordèrent un sauf-conduit de quatorze jours avant le début jusqu’à quatorze jours après la fin du Landjuweel à tous ceux qui souhaitaient y assister, à l’exception de,

La chambre de rhétorique d’Anvers avait soumis 24 thèmes potentiels pour le Landjuweel (voir liste ci-dessous). Marguerite de Parme leur offrait le choix entre les trois sujets qu’elle avait sélectionné 49:

  • « L’expérience ou l’apprentissage apporte-t-il plus de sagesse ? »
  • « Qu’est-ce qui conduit le plus l’homme vers les arts ? »
  • « Pourquoi un homme riche et avide désire-t-il davantage de richesses ? »

Philosophie

Pour montrer combien nos rhétoriciens, sous la direction de Van Straelen et de Schetz, traitèrent de questions philosophiques et politiques de toutes sortes, voici l’ensemble des vingt-quatre sujets qu’ils avaient soumis 50:

  1. Wat sake dat Roomen dede triumpheren? (Qu’est-ce qui a permis à Rome de triompher ?)
  2. Wat dat Roomen meest dede declineren? (Qu’est-ce qui a fait le plus décliner Rome ?)
  3. Weder experientie oft geleertheyt meer wijsheyt bybrengt? (Est-ce que c’est l’expérience ou le savoir qui apporte le plus de sagesse ?)
  4. Hetwelck den mensche meer verwect tot cunsten? (Qu’est ce qui peut conduire le plus l’homme vers l’Art ?)
  5. Dwelk ‘t voetsel der cunsten is? (De quoi l’art se nourrit-il ?)
  6. Waeromme den mensche van tydelycke dinghen zoo begheerlijk is? (Pourquoi l’Homme est-il tellement désireux des choses temporelles ?)
  7. Waer deur des menschen dagen meest vercort worden? (Qu’est-ce qui raccourci les jours des hommes ?)
  8. Waer deur des menschen dagen verlengt worden? (Qu’est-ce qui rallonge les jours des hommes ?)
  9. Waerom dat matige rijckdom ‘t meeste geluck der waerelt genaemt wordt ? (Pourquoi c’est la richesse moyenne qui apporte le plus de bonheur au monde ?)
  10. Dwelck den meesten voorspoed in deser waerelt is? (Quelle est la plus grande prospérité dans ce monde ?)
  11. Dwelck den meesten tegenspoed in deser werelt is? (Quel est le plus grand contre-temps dans ce monde ?)
  12. Hoe compt dat dagelix alle dingen verdieren? (Comment se fait-il que toutes les choses se consument chaque jour ?)
  13. Oft een ghierich mensch kan versaegt worden? (Si un homme avare peut être découragé ?)
  14. Waerom een ryck ghierich mensch meer rykdom begeert? (Pourquoi un riche avare désire encore plus de richesse ?)
  15. Waerom dat ryckdom egeen giericheyt en blust? (Pourquoi la richesse n’étéint pas l’avarice?)
  16. Waerom dat d’eynde der blysschappen ongenucht volcht? (Pourquoi l’amusement est suivi de mécontement ?)
  17. Waerom dat wellust berouw voortbrenght? (Pourquoi la luxure engendre des remords?)
  18. Waerom dat wellust hare straffinghe medebrengt? (Pourquoi la luxure apporte sa propre punition ?)
  19. Waar deur dat Roomen tot zoe groote prosperiteyt quam? (Comment les Romains ont atteint une si grande prospérité ?)
  20. Dwelk de monarchie van Roomen in voorspoed hiel? (Quel gouvernement a maintenu les Romains dans la prospérité ?)
  21. Wat cunste eldernootelykste in een stad is? (Quel art est de la plus haute nécessité dans une ville ?)
  22. Wat der wereld meer rust inbrenct? (Qu’est-ce qui peut amener le monde vers plus de paix ?)
  23. Waer deur de mensche meest compt tot hoocheyt der werelt? (Qu’est-ce qui conduit le plus les gens vers l’orgueil du monde ?)
  24. Waer deur men den woeker best zoude mogen extirperen? (Quel serait le meilleur moyen pour éradiquer l’usure ?)

À première vue, on pourrait dire qu’en choisissant la question « Qu’est-ce qui peut le plus conduire l’homme vers l’art ? » 51, Van Stralen et Schetz choisissent le sujet le moins « politique ». C’est méconnaître Érasme et la pensée platonicienne pour qui beauté et bonté forment une unité et pour qui tout gouvernement qui ne promeut pas la beauté, la néglige ou, pire encore, la méprise, se condamne à l’échec ! En pratique, les poètes, partant de ce principe supérieur, ont fini par fustiger, sans les nommer explicitement, tous les criminels et bellicistes de cette époque.

D’ailleurs, Willem van Haecht, le « facteur » (poète officiel) de De Violieren, dans la pièce qu’il composa spécialement pour le Landjuweel d’Anvers en 1561, montrait que ce qui conduisit les Empires à leur déclin fut, comme c’est encore le cas aujourd’hui, leur manque d’estime pour les Arts, y compris évidemment la Rhétorique.

Du coup, c’est sur ce thème que les 5000 participants (!) au Landjuweel, ont commencé à réfléchir, composer des chants, des pièces de théâtre, des refrains, des allégories, des rébus, des tableaux et des farces, le tout présenté ensuite, par le Landjuweel, à presque tout le pays.

On se frotte les yeux pour y croire : deux siècles avant (!) Friedrich Schiller, le poète allemand surnommé « poète de la liberté » et inspirateur de nombreuses révolutions à la fin du XVIIIe siècle, une élite humaniste éclairée par Érasme aux Pays-Bas a conduit une partie substantielle du pays à s’élever vers une paix durable en s’émancipant du servage et de l’ignorance par la beauté morale ! Le Landjuweel d’Anvers de 1561 fut bien plus qu’une simple fête, ce fut un changement de paradigme et un véritable tournant. Chapeau !

Après avoir reçu l’autorisation, la Chambre de rhétorique et le Conseil municipal d’Anvers s’attelèrent aussitôt à donner à ce grand festival littéraire toute sa splendeur et sa magnificience. Un carton d’invitation en vers fut rédigé, précisant le sujet du concours et les prix à gagner.

Melchior Schetz, prince de De Violieren, défilant dans les rues d’Anvers au Landjuweel de 1561.

Le 23 avril, ce carton d’invitation fut remis par le bourgmestre Nicolaas Rockox, en présence de Melchior Schetz et d’Anthonis van Stralen, à l’hôtel de ville d’Anvers, à quatre messagers assermentés, chargés de le transmettre à toutes les chambres de rhétorique du Brabant et de les inviter également au Landjuweel. Ces messagers voyagèrent aux frais de la ville et se rendirent d’abord à Louvain, la plus ancienne ville du Brabant. Partout, la nouvelle d’un Landjuweel à Anvers fut accueillie avec une joie extraordinaire, et les messagers furent accueillis avec une grande générosité.

Alors que dans la plupart des villes du Brabant les rhétoriciens s’occupaient à composer et à enseigner des pièces de théâtre et des poèmes, à fabriquer des chars de triomphe et à peindre des armoiries, à Anvers ils ne restaient pas inactifs.

De Violieren fait alors confectionner de magnifiques vêtements neufs pour ses membres, à la suggestion de Melchior Schetz, pour la cérémonie d’accueil offerte aux participants.

Podium du Landjuweel d’Anvers 1561.

Une élégante scène de théâtre fut érigée sur la Grand-Place d’Anvers, conçue par Cornelis Floris. Ironie de l’histoire, elle fut installée à l’endroit même où l’Inquisition décapitait les « hérétiques ». Le public assistait aux représentations debout, à l’exception du jury et des hauts fonctionnaires, pour lesquels des bancs étaient prévus.

Partout, l’effervescence et l’animation régnaient ; chaque citoyen souhaitait apporter sa contribution pour accueillir les invités étrangers avec la solennité requise et beaucoup de faste.

Le conseil municipal, pour sa part, avait pris les mesures nécessaires pour que tout se passe bien. Tous les habitants des rues où devaient passer les rhéteurs ont reçu l’ordre de dégager les rues et de retirer tout échafaudage ou obstacle qui pourrait gêner leur passage.

Tout le monde attendait avec impatience le 3 août, jour où l’entrée officielle aurait lieu et où les jeux de Landjuweel commenceraient.

Une journée mémorable

Hôtel de ville d’Anvers (à gauche) conçu par Cornelis Floris Devriendt.

Le 3 août 1561 est un jour mémorable dans l’histoire d’Anvers. La ville était parée de ses habits de fête : sur les façades des maisons, drapeaux, fanions et festons ; sur les places publiques, d’élégantes arches de style Renaissance.

Ce n’est un secret pour personne : les Anversois aiment gagner beaucoup d’argent. Mais ils aiment aussi le dépenser sans compter ! Au cours de ce merveilleux XVIe siècle, ils prenaient plaisir à afficher, lors de ces occasions, une splendeur qui dépasse, pour ainsi dire, notre imagination.

Juerken, le bouffon ou imbécile de De Violieren au Landjuweel d’Anvers de 1561.

Partout régnait la joie et la vie. De nombreux étrangers traversaient les rues ; tous, étrangers comme locaux, s’engageaient à maintenir le meilleur ordre possible au milieu de cette agitation et de ce tumulte. 52

À 14 heures, les « frères » de la guilde De Violieren se rassemblèrent pour se rendre ensemble à la Keizerspoort afin de rencontrer les chambres participantes. Ils étaient 65, montés sur des chevaux magnifiquement parés, vêtus de précieux uniformes. Ceux-ci se composaient de tabards de soie violette rayés de satin blanc ou de drap argenté, de pourpoints blancs rayés de rouge, de bas et de bottes blancs, et de chapeaux violets ornés de plumes rouges, blanches et violettes.

À la Keizerspoort, les chambres étrangères participantes furent solennellement reçues. Elles étaient quatorze et, au son des clairons et sous les acclamations de la foule, elles entrèrent dans Anvers, suivant la Huidevetterstraat, l’Eiermarkt et le Melkmarkt jusqu’à la Grote Markt, devant l’Hôtel de Ville.

Représentation artistique du Landjuweel d’Anvers de 1561, peint en 1899 par Edgard Farasyn pour l’hôtel de ville d’Anvers.

Le cortège était grandiose et impressionnant ; on n’avait jamais rien vu de tel dans ces régions. Sans les frères de la Guilde sur les chars, les porteurs d’armoiries, les écuyers, les valets de pied, les trompettistes, les tambours et autres musiciens à pied, le nombre de rhétoriciens à cheval de toutes les villes s’élevait à 1393, celui des chars à 23 et celui des autres chars à 197. 53

L’Ommegang de 1685 (supposé être une procession religieuse sans concours de poésie ou de théâtre) donne néanmoins une idée de ce à quoi ressemblaient les événements culturels de masse à Anvers.

Après quinze jours de compétition entre les villes de grande et moyenne taille pendant le Landjuweel, une semaine supplémentaire de « Hagespelen », des compétitions moins fastueuses et moins coûteuses entre les cantons, villages et communes, a suivi. Les organisateurs ne voulaient pas de perdants. Les formats étaient si variés qu’à la fin du mois, pas une seule ville, village ou commune n’était sans prix.

Pièce de théâtre dans un village flamand.

Et de retour dans leurs villes, tous ces acteurs culturels, comédiens, chanteurs, poètes, farceurs et comiques, dynamisés comme jamais par la rencontre avec une nation entière, rejouèrent chez eux la pièce ou le spectacle qui leur avait valu un prix. Dans la mesure où chaque chambre primée fut obligée d’organiser un nouveau concours, un véritable effet de diffusion et de contamination culturelle se répandit dans le pays.

Bateaux de mer entrant à Bruxelles par le canal Bruxelles-Escaut. Peinture d’Andreas Martin (1699-1763).

La joie et la fierté étaient telles que la Chambre de Vilvorde a donné une représentation spéciale pour l’ouverture du nouveau canal Bruxelles-Willebroek en octobre 1561. Le projet d’un canal de 28 km de long, reliant Bruxelles à l’Escaut (et donc à Anvers et à la mer) était évoqué depuis 1415, mais c’est Marie de Hongrie qui, en 1550, a ouvert le chantier. Le canal a vu le jour après 11 ans de travaux.

Le Landjuweel d’Anvers impressionna les spectateurs venus de l’étranger, parmi lesquels Richard Clough 54, représentant du financier anglais Thomas Gresham. Le marchand ne cacha pas son admiration et ne tarit pas d’éloges sur les festivités, les comparant à l’entrée de Philippe II et de Charles Quint à Anvers en 1549. Il ne pouvait que constater que l’organisation du Landjuweel était plus vaste et le spectacle plus impressionnant :

Paix et art, unis pour la célébration

Le mardi 5 août, deux jours après la grande réception des chambres participantes, les rhétoriciens en visite, ainsi que le reste des spectateurs, sont solennellement accueillis sur la Grand-Place d’Anvers.

Les Violieren proposent ensuite une zinnespel (morale) de bienvenue : Den Wellecomme (La Bienvenue), écrite par Willem van Haecht. Au cœur de la pièce se trouve la paix relative qui permet l’organisation du Landjuweel, une rencontre symbolisant le renouveau de la rhétorique (l’art de la rhétorique) rendue possible grâce à la tranquillité retrouvée. Le duché avait beaucoup souffert dans les années 1550, mais s’était lentement relevé après la paix du Cateau-Cambrésis (1559) marquant une pause dans le conflit entre les Habsbourg et la France. L’espoir de jours meilleurs était permis. Les réactions littéraires à la paix furent donc particulièrement optimistes. L’aube d’un nouvel âge d’or était dans tous les esprits.

La pièce met en scène trois nymphes, des fleurs – sœurs – qui, ensemble, représentent De Violieren. Après des années de guerre, la Chambre a eu l’opportunité d’organiser le Landjuweel. Pour cela, les nymphes ont une grande dette de gratitude envers le peuple brabançon. Malgré les temps difficiles et les divisions croissantes entre les différents groupes sociaux, le peuple est resté uni.

C’est la Concordia, le sentiment d’unité et de solidarité, qui unit désormais les défenseurs du bien public. Par amour pour l’art de la rhétorique, tous sont venus de tous horizons à Anvers pour célébrer ensemble le Landjuweel. Selon les nymphes, il est grand temps que Rethorica reprenne la place qui lui revient dans la société. Maintenant que le dieu guerrier Mars et la détestée Discordia ont été chassés, elle seule peut apporter joie et paix au pays. Seule la semence de la rhétorique (« Rethorices saet ») peut porter des fruits de joie.

Les fleurs se mirent donc en quête de Rethorica. Autrement dit, De Violieren décrit principalement le Landjuweel comme une fête de la joie, organisée par les Chambres de Rhétorique pour renforcer le sentiment d’appartenance et les liens d’amitié entre les villes et les peuples de la région.

Illustration du drame de Van Haecht « La Bienvenue ». Trois nymphes viennent réveiller Rethorica, endormie, mais protégée par Antwerpia. A gauche sur l’avant-plan, les outils d’invention et de travail que Rhetorica a abandonné en s’endormant.

Finalement, les nymphes trouvent Rhetorica, endormie dans les bras d’une jeune fille (Anwerpia), qui l’a toujours protégée. Alors que les déesses de la vengeance (« Érinnies ») ont ravagé le pays pendant vingt ans, la rhétorique a toujours été protégée et chérie à Anvers. Il est temps de la réveiller de son long sommeil hivernal.

Frans Floris, L’éveil des arts (vers 1560), Musée des arts de Porto Rico, USA.

Une fois réveillée, Rhetorica et le Landjuweel marqueront le début d’une période de prospérité et d’un reveil des arts, pour Anvers et pour le monde, un thème allégorique développé par Frans Floris, le rhétoricien ami de Van Haecht, dans son oeuvre L’éveil des arts (vers 1560). Cette œuvre allégorique commémore la signature du traité du Cateau-Cambrésis, l’accord de paix le plus important du XVIe siècle, marqué par la guerre. siècle, marqué par la guerre. Dans un paysage ravagé par la guerre, Philippe II d’Espagne assume le rôle d’Apollon, représenté par le personnage barbu au centre. Le dieu du soleil éveille les arts libéraux, représentés par des femmes dotées d’attributs (le berceau des sculpteurs, la plume des poètes, les partitions des musiciens, les globes des cartographes, etc.) De sa main gauche, Philippe II montre quatre femmes qui éloignent un Mars abject. Mars, le dieu de la guerre, dépouillé de son épée et ses trophées de bataille. Cette scène symbolise une nouvelle ère de prospérité culturelle rendue possible par la paix.

Den Wellecomme de Van Haecht ne se contente pas de dégager une atmosphère de joie et d’euphorie, il lance aussi quelques piques aux oppresseurs. Les Chambres conservèrent un arrière-goût amer. Au cours des années précédentes, plusieurs rhétoriciens avaient été frappés par le destin. Le « facteur » précédent, le très estimé Jan van den Berghe (mort en 1559), était décédé de vieillesse. De plus, deux membres éminents avaient été victimes de persécutions religieuses.

Les imprimeurs Frans Fraet (1505-1558) et Willem Touwaert Cassererie (vers 1478-1558) furent condamnés et exécutés en 1558, malgré les protestations vigoureuses de leur guilde, pour avoir imprimé et été trouvés en possession de livres interdits (des Bibles néerlandaises).

Gravure d’après Jan van der Straet (Johannes Stradanus).

Anvers était le centre nord-européen de l’édition hétérodoxe dans la première moitié du XVIe siècle. C’est d’Anvers que les livres étaient expédiés dans toute l’Europe. Alastair Duke, qui a étudié les méthodes de l’Inquisition à cette époque, a suggéré que sur quatre mille livres publiés en Europe entre 1500 et 1540, la moitié a été imprimée à Anvers 56 ; presque la moitié de ces publications contenaient des influences protestantes. 57

Ces persécutions renforcèrent la méfiance du gouvernement central envers les rhéteurs. Les temps n’étaient pas faciles pour eux.

L’art de la rhétorique « n’a pas beaucoup d’amis », comme le regrette Van Haecht. 58

Bien que le Landjuweel ait été conçu pour célébrer la paix et non pour exprimer le mécontentement, l’horreur des années de guerre passées et les divisions qui en ont résulté étaient clairement palpables.

La rencontre se déroula sous le signe de l’amitié et de la solidarité – ce qui n’était pas sans raison la devise de De Violieren. Faisant référence au miracle de la Pentecôte, le carton d’invitation comparait les rhétoriciens aux apôtres, qui reçurent le Saint-Esprit en se rassemblant dans l’unité, sans désaccord ni conflit. Ce motif était courant chez les rhétoriciens.

Déjà dans les poèmes du brugeois Anthonis de Roovere (vers 1430-1482), les pièces de théâtre gantoises de 1539 et dans Const van Rhetoriken de Matthijs de Castelein (1485-1550), l’inspiration du rhétoricien est comparée à l’enthousiasme religieux des apôtres à la Pentecôte. Les rhétoriciens considéraient leur poésie comme un don du Saint-Esprit. Cela rappelle fortement la thématique d’Érasme dans sa Querela Pacis (La Complainte de la paix, 1517). Dans ce célèbre pamphlet pour la paix, le miracle de la Pentecôte est également utilisé pour souligner l’importance de l’unité et de l’amour dans la société. Seule la religion chrétienne, selon Érasme, avait la force de se défendre contre la tyrannie et la guerre. Le bien-être de la société tout entière a toujours eu la priorité sur toute forme d’intérêt personnel.

Un carton d’invitation rimé fut envoyé à toutes les chambres du Brabant, accompagnée d’une gravure sur bois (probablement réalisée par Willem van Haecht). Cette gravure allégorique souligne l’importance de la rhétorique pour parvenir à la paix.

Estampe sur bois illustrant l’invitation adressée aux autres chambres de rhétorique par les Violieren d’Anvers pour le Landjuweel de 1561.

Rhetorica trône au centre, ses attributs étant un parchemin et un lys, symboles respectivement des vertus de promotion du savoir et d’harmonisation de l’art rhétorique. De chaque côté d’elle se trouvent Prudentia (à gauche) et Inventio (à droite). Prudentia, la Providence, est représentée tenant un miroir (la perspicacité) et un serpent (la prudence). Inventio, l’Invention, possède les attributs d’un compas et d’un livre. Ces deux personnifications font référence aux qualités de conception soignée et d’érudition. Elles sont toutes deux destinées à soutenir Rhetorica. Elles se tiennent sur une marche surélevée, sur laquelle pousse la fleur de violette. Sous la fleur, le bœuf de la guilde de Saint-Luc soutient les armoiries de la guilde des peintres d’Anvers. Les personnifications Pax, Charitas et Ratio se placent à gauche du trône pour rendre hommage à Rhetorica. Une lumière divine (Lux) les illumine.

À droite, Ira, Invidia et Discordia sont poursuivies dans une profondeur brûlante (tenebrae). Les ténèbres du passé cèdent ainsi la place à un avenir illuminé où règne la rhétorique. Contrairement au texte du carton d’invitation, l’art de la rhétorique assure ici la paix. Il y a donc une interaction constante entre rhétorique et paix.

Dans le carton d’invitation et la pièce de bienvenue de De Violieren, la paix crée les conditions propices à l’épanouissement de la rhétorique. Dans la gravure sur bois, c’est précisément l’art de la rhétorique qui, grâce à ses qualités de perspicacité et d’invention, chasse la colère, l’envie et la discorde vers le ravin des ténèbres. Sa lumière divine crée les conditions propices à l’épanouissement de la paix, de l’amour et de la raison.

Les trois allégories positives à gauche de la Rhétorique contrastent délibérément avec les trois figures à sa droite. Ratio est opposée à Ira, Charitas à Invidia et Pax à Discordia. Dans sa conception, Van Haecht a choisi la discorde (Discordia) plutôt que la guerre (Bellum) comme opposé à la paix (Pax).

Le concept de paix était profondément ancré dans le système des valeurs collectives. Dans ce discours, la paix, avec la justice, l’ordre et l’esprit collectif, constitue l’un des piliers de la cohésion sociale interne. La paix protège la ville du monde extérieur et maintient l’équilibre entre les différents segments de la société, notamment par l’exercice de la cohésion et de la solidarité. De plus, la paix, tant spirituelle que matérielle, apporte bien-être et prospérité. Mais cela ne peut être atteint que si tous les groupes urbains travaillent ensemble à l’unisson.

La discorde, qu’elle soit entre les guildes, entre les sections du patriciat urbain, entre les riches et les pauvres, ou entre les factions religieuses, constitue la plus grande menace pour la paix intérieure et doit être évitée par-dessus tout. 59

Le discours des rhétoriciens sur la paix repose sur l’idée que Dieu avait créé le monde comme un tout harmonieux, ordonné et parfait. Discordia personnifie la rupture de cette création, de la relation entre Dieu et l’homme, et de celle entre l’homme et la nature.

La discorde perturbe également l’équilibre entre les citadins, entre la ville et la campagne, et entre le prince et ses sujets. De plus, elle provoque des troubles dans l’esprit humain. Ce concept implique une perte individuelle de maîtrise de soi et de raison.

Vandommele écrit que selon eux,

Tout comme la musique, la poésie était, à leurs yeux, un don du ciel. Toutes deux utilisaient la théorie de l’harmonie pour refléter l’ordre du cosmos et servaient également à communiquer avec Dieu. De plus, le mot « discorde » dans la littérature des rhétoriciens désigne également un manque d’harmonie dans les vers et les rimes, une offense impardonnable en poésie.

Pour toutes ces raisons, la discorde était considérée comme la principale cause de malheur. Il fallait à tout prix la bannir au plus profond de l’enfer. Les rhétoriciens, grâce à leur maîtrise de la poésie et de la rhétorique, étaient ceux qui pouvaient y parvenir. Ils assumaient le rôle de gardiens de la paix, responsables de la sociabilité urbaine.

Le Landjuweel d’Anvers de 1561, gigantesque événement culturel de masse rappelant ces nobles qualités humaines qui unissent le bien et le beau dans un contexte ou la survie de la société était loin d’être certaine, fut un véritable « cri du peuple », un peu semblable à ce que la France connaîtra ultérieurement avec la Fête de la Fédération avant la Révolution française. 61

Au Landjuweel, une entente entre commerçants, artisans, poètes et artistes, éclairés par les lumières d’Erasme, ont appelé les gouvernements du monde à renoncer à l’usure, au pillage et à la guerre et à organiser une paix durable fondée sur l’harmonie des intérêts mutuellement bénéfiques.

Anvers, bourse du commerce, reconstruction datant de 1872 de l’original construite en 1531.

Censure, répression et révolte

À partir de 1521, des décrets répriment la lecture et la possession de livres interdits, tant les écrits luthériens que les Bibles. En 1525, la justice anversoise mit en garde les imprimeurs et les libraires. À partir de 1528, les rhétoriciens sont tenus de faire examiner et valider au préalable leurs œuvres avant toute production ou publication.

En 1533, la réforme gagna du terrain. Pas un jour ne se passait sans une joute satirique contre le clergé. Cinq rhéteurs d’Amsterdam sont condamnés à effectuer un pèlerinage à Rome à leurs frais. En 1536, un imprimeur ayant enfreint la réglementation est décapité sur la Grand-Place d’Anvers. L’Eloge de la folie et les Colloques d’Erasme sont mises à l’Index des livres interdits en 1559, avant même la date du Landjuweel, pour y rester jusqu’en 1900.

Sans autorisation préalable, les Chambres de rhétorique ne peuvent plus présenter de pièces de théâtre en public. C’est la conséquence du Landjuweel de Gand en 1539, où, nous l’avons vu, la liberté prévaut. Le 6 octobre de la même année, le chancelier de Brabant écrivit au régent que la vente du recueil imprimé des pièces peut avoir de très graves conséquences. D’emblée, la collection est placée sur l’index des livres interdits. Un décret stipule également qu’il est désormais interdit de faire référence aux Saintes Écritures et aux sacrements. L’interdiction de vente des recueils provoqua une réaction contraire et attira de nombreux lecteurs. Ces œuvres de 1536 furent réimprimées trois fois, la dernière édition datant de 1564, deux ans avant le déclenchement du Beeldenstorm (Fureur iconoclaste).

En 1566, les peintures et sculptures des églises et des monastères, les reliques et tout ce qui était associé au culte des images furent brisés et détruits par les calvinistes, la branche la plus radicale du protestantisme. On soupçonne et accuse immédiatement les Chambres de Rhétorique d’inspiration érasmienne, d’être responsables des destructions de la « Furie iconoclaste » !

Avec l’arrivée du sanguinaire duc d’Albe dans les Pays-Bas bourguignons en 1567, le climat religieux relativement tolérant est remplacé par la persécution de ceux qui critiquent la foi catholique.

Anthonis van Stralen, chef des Violieren et, comme nous l’avons vu, l’un des principaux organisateurs du Landjuweel d’Anvers et ami personnel de Guillaume le Taciturne, tente de partir en exil en Allemagne. Mais le 9 septembre, sur ordre du duc d’Albe, il est intercepté par le comte Lodron entre Anvers et Lierre. Le 25 septembre, il est transféré à la prison de Treurenberg à Bruxelles. En février 1568, il est transféré au château de Vilvorde pour comparaître devant le nouveau Conseil des Troubles.

Après avoir été soumis pendant plusieurs jours à la torture, Van Stralen est porté au bourreau. Peinture d’Emile Godding (1841-1898), Hôtel de ville d’Anvers.

Après avoir été torturé, ses biens sont confisqués et il est condamné à mort par l’épée. La sentence est exécutée au château de Vilvorde le 24 septembre 1568. 62

Cette décision suscita une vive indignation à Anvers. De nombreux marchands et citoyens importants quittent alors définitivement la ville.

Les pièces du Landjuweel d’Anvers de 1561, dont celles de Willem Van Haecht, qui respirent l’esprit d’Érasme, sont interdites. Leur représentation du 21 juin 1565, bien accueillie par le public, fait grincer des dents le clergé, selon Godevaert van Haecht, un proche parent de l’auteur.

Van Haecht s’enfuit à Aix-la-Chapelle, puis aux Pays-Bas. Son poème « Hoe salich zijn die landen », écrit pour De Violieren, fut mis en musique par Jacobus Flori et inclus dans le Geuzenliedboek, recueil de chants de ceux qui s’étaient révoltés contre la domination espagnole dans les Pays-Bas bourguignons.

Eclate alors la « Furie espagnole » (ou Terreur espagnole), une série de saccages violents de villes (Malines, Anvers, Naarden, etc.) des Pays-Bas bourguignons. La principale cause en était le retard de paiement dû aux soldats et aux mercenaires par Philippe II. L’Espagne vient de déclarer faillite. Les banquiers refusent d’effectuer les transactions que leur demande le roi d’Espagne tant qu’ils n’ont pas trouvé de compromis. A titre d’exemple, le transfert depuis l’Espagne du salaire des troupes ne pouvait être effectué par lettre de change (l’équivalent au XVIe siècle d’un mandat postal). Le gouvernement espagnol a donc dû transférer l’argent réel par voie maritime – une opération beaucoup plus coûteuse, lente et périlleuse. Malheureusement pour Philippe, 400 000 florins destinés à payer les troupes ont été saisis par le gouvernement anglais d’Elizabeth I lorsque des navires contenant les florins se sont mis à l’abri d’une tempête dans les ports anglais. 63

La furie espagnole la plus célèbre fut le sac et l’incendie d’Anvers, qui durèrent trois jours en novembre 1576. Au moins 7000 personnes furent tuées et de nombreux biens furent détruits. Un écrivain anglais, témoin de l’événement, estima à 17 000 le nombre de morts.

Sac d’Anvers pendant la furie espagnole de 1576.

Peu après, sous la direction du grand érasmien Guillaume le Taciturne, soutenu par les Chambres de Rhétorique, la nation entière se soulève contre l’oppression et en faveur d’une République.

Le Plakkaat ou Akte van Verlatinghe (traduit par Acte d’abjuration), signé le 26 juillet 1581, est considéré comme la « déclaration d’indépendance » de nombreuses provinces des Pays-Bas qui considéraient que le roi avait failli dans ses obligations envers son peuple.

Le texte a été rédigée par le législateur et greffier anversois Jan van Asseliers (1530-1587), un ami proche aussi bien de Melchior Schetz que d’autres organisateurs clés du Landjuweel anversois de 1561. 64 Le texte a été imprimé à Leyden par Charles Silvius, le fils de Willem Silvius (1521-1580) 65 , l’humaniste anversois qui a imprimé et publié l’intégralité des actes du même Landjuweel en 1562. 66

Ce n’est qu’après 80 ans de guerre (1568-1648), lors du traité de Westphalie, que la République des Pays-Bas a été reconnue, laissant le sud sous le contrôle des Habsbourg.

Les citoyens instruits s’exilent. Entre 150.000 et 200.000 réfugiés se seraient établis dans les Provinces-Unies et en Allemagne. Certaines villes, comme Francfort, Hambourg, Londres et Amsterdam, doivent leur prospérité à l’arrivée des réfugiés des Pays-Bas méridionaux. Après 1581, les autorités espagnoles ne tentent plus d’empêcher ces départs qui répondent à leur volonté de vider le pays de ses habitants protestants. 67

Biographie choisie

(En ordre chronologique)

NOTES :

  1. VEREYCKEN, Karel, Comment la folie d’Erasme sauva notre civilisation, Schiller Institute, Washington; ↩︎
  2. Les taux d’alphabétisation à Venise et Florence étaient supérieurs à 15 %. Cependant, ils n’étaient pas de 70 % comme l’affirme Ross King dans son livre The Bookseller of Florence. King cite deux sources distinctes. Sur l’alphabétisation florentine, l’article de Robert Black Literacy in Florence, 1427, dans Florence and Beyond: Culture, Society and Politics in Renaissance Italy… ainsi que le premier chapitre de Education and Society in Florentine Tuscany de Black (qui traitent tous deux du même sujet). Pour l’estimation générale de l’alphabétisation, King cite R.C. Allen, Progress and Poverty in Early Modern Europe, Economic History Review 56 (2003), p. 415. Nous trouvons ici un taux d’alphabétisation urbain de 23 %, qui est lui-même basé essentiellement sur l’estimation pour Venise en 1587 de Paul Grendler, Schooling in Renaissance Italy: Literacy and Learning, 1300-1600. King induit le lecteur en erreur dans la manière dont il présente ces données. Il affirme que sept adultes florentins sur dix savaient lire et écrire, mais la base de son chiffre (Black) concerne exclusivement l’alphabétisation des hommes (en particulier les chefs de famille adultes et valides). En revanche, le chiffre de King de moins de 25 % (pour les autres villes européennes) est une estimation de l’alphabétisation des hommes et des femmes combinée. (Les chiffres réels donnés par Grendler sont de 33 % d’alphabétisation des hommes et de 12 à 13 % d’alphabétisation des femmes.) Il faut noter que les chiffres de Grendler sont basés sur ses estimations de la scolarisation. Plus précisément, en 1587, Venise a enregistré une profession de foi pour chaque enseignant (256 au total) de la République, ce qui fournit des informations sur des éléments tels que le nombre d’élèves qu’ils ont enseignés. Sur cette base, Grendler estime le nombre d’élèves dans l’enseignement formel à environ 4625. (4595 garçons et 30 filles, soit 26% et 0,2% des populations respectives.) Gendler ajoute à ce chiffre celui de l’enseignement informel ou du soutien scolaire, dont le nombre est estimé en supposant que la majorité des nobles et des citoyens (9,4 % de la population) auraient soit instruit leurs filles, soit les auraient envoyées dans un couvent. (Il semble que ce soit les estimations de 2 % de tutorat informel et de 3-4 % de couvents d’internat pour filles, bien que ces chiffres spécifiques ne soient pas précisés dans le texte.) Enfin, il y a aussi les écoles de doctrine chrétienne (fonctionnellement l’école du dimanche), pour lesquelles, sur la base des chiffres d’autres villes, Grendler estime un effectif d’environ 2000 garçons et 3000 filles, parmi lesquels Grendler estime que peut-être 1000 de chaque (soit 6 % de garçons et 7 % de filles) auraient atteint un niveau d’alphabétisation rudimentaire. Voici donc la base des estimations de 33 % (hommes) et de 12-13 % (femmes). ↩︎
  3. DERVILLE, Alain, L’alphabétisation du peuple à la fin du Moyen Age, La Revue du Nord, 1984. ↩︎
  4. DERVILLE, Alain, Ibid. ↩︎
  5. STOUTEN, Hanna, GOEDGEBUURE, Jaap, VERBIJ-SCHILLINGS, Jeanne, Histoire de la littérature néerlandaise (Pays-Bas et Flandres), Fayard, Paris, 1999. ↩︎
  6. AKCILAK, İ. Semih Akçomak, WEBBINK Dinand, TER WEEL Bas, Why Did the Netherlands Develop so Early? The Legacy of the Brethren of the Common Life, IZA DP No. 7167, Forschungsinstitut zur Zukunft der Arbeit Institute for the Study of Labor (IZA), 2013 ; ↩︎
  7. Open Universiteit Nederland, Orientatiecursus cultuurwetenschappen, Van Bourgondische Nederlanden tot Republiek, Deel 2, 2009. ↩︎
  8. PYE, Mychael, The Babylon of Europe, Editions Nevetica, Brussels, 2024 ; ↩︎
  9. PYE, Mychael Pye, Ibid. ; ↩︎
  10. CIPOLLA, C., Literacy and Development in the West, Penguin Books: London, 1969, p. 47 ; ↩︎
  11. PYE, Michael, Ibid., p. 105 ; ↩︎
  12. PARKER, G., The Dutch Revolt, Cornell University Press: Ithaca, NY., notes of Philip’s visit to the Netherlands in 1549, 1977, p. 21 ; ↩︎
  13. PYE, Michael, Ibid., p. 124 ; ↩︎
  14. HUET, Leen, Guiciardini cité dans Pieter Bruegel, la biographie, CFC Editions, Bruxelles, 2021, p. 55 ; ↩︎
  15. VANDOMMELE, Jeroen, Als in een spiegel, Vrede, kennis en gemeenschap op het Antwerpse Landjuweel van 1561, Uitgeverij Verloren, Hilversum, 2011. ↩︎
  16. REMCO, Sleiderink, De schandaleuze spelen van 1559 en de leden van De Corenbloem. Het socioprofessionele, literaire en religieuze profiel van de Brusselse rederijkerskamer, Belgian Review of Philology and History, volume 92, fascic. 3, 2014. Modern languages and literatures, pp. 847-875; ↩︎
  17. VANDOMMELE, Jeroen, Ibid. ; ↩︎
  18. VANDOMMELE, Jeroen, Ibid. ; ↩︎
  19. VANDOMMELE, Jeroen, Ibid. ; ↩︎
  20. PLEIJ, Herman, Het gevleugelde woord. Geschiedenis van de Nederlandse literatuur 1400-1560, Bert Bakker, Amsterdam, 2007 : ↩︎
  21. VEREYCKEN, Karel, Comment Jacques Coeur a mis fin à la guerre de cent ans, Artkarel.com, 2018; ↩︎
  22. VEREYCKEN, Karel, Jacob Fugger le riche, père du fascisme financier, Artkarel.com, 2024: ↩︎
  23. VEREYCKEN, Karel, Fugger, Ibid. ↩︎
  24. VEREYCKEN, Karel, Fugger, Ibid. ↩︎
  25. VEREYCKEN, Karel, Le rêve d’Erasme, le collège des trois langues de Louvain, Artkarel, 2019; ↩︎
  26. VEREYCKEN, Karel, Quinten Matsys et Léonard. L’aube de l’ère du rire et de la créativité, Artkarel, 2024; ↩︎
  27. NIJENHUIS, Andreas, Les Pays-Bas au prisme des Réformes (1500-1650), L’Europe en conflits, p. 101-136, Presses universitaires de Rennes, 2019. ↩︎
  28. CHARLES, Pierre-Yves, Chercheur invité à l’Université Libre d’Amsterdam, La Réformation des Réfugiés, site internet de l’Eglise protestante unie de Belgique; ↩︎
  29. CHARLES, Pierre-Yves, Ibid. ; ↩︎
  30. DEGROOTE, Dr. Gilbert, In Erasmus’ Lichtkring, Koninklijke Nederlandse Maatschappij, 1962; ↩︎
  31. DE BAECKER, Louis, Les Flamands de France, Messager des sciences historiques et archives des arts de Belgique, Gand, Vanderhaeghen, 1850, p. 181; ↩︎
  32. VEREYCKEN, Karel, Comment la folie d’Erasme sauva notre civilisation, Schiller Institute, Washington ; ↩︎
  33. VEREYCKEN, Karel, Ibid. ↩︎
  34. VEREYCKEN, Karel, Quinten Matsys, Ibid. ; ↩︎
  35. DEGROOTE, Dr. Gilbert, Ibid. ; ↩︎
  36. DEGROOTE, Dr. Gilbert, Ibid. ; ↩︎
  37. DEGROOTE, Dr. Gilbert, Ibid. ; ↩︎
  38. PEETERS, Natacha, The painter’s apprentice in fifteenth and sixteenth century Antwerp. An analysis of the archival sources, Apprentissages, États et sociétés dans l’Europe moderne, Mélanges de l’Ecole française de Rome, 131-2, p. 221-227, 2019 ;
    ↩︎
  39. VEREYCKEN, Karel, Quinten Matsys, Ibid. ; ↩︎
  40. ISRAEL, N. , De Liggeren en andere historische archieven der Antwerpsche Sint Lucasgilde, Amsterdam, 1961; ↩︎
  41. MEGANCK, Tine Luk Meganck (Op. cit.) underscores that « Bruegel’s visual language is closely related to the poetic imaginary of the rhetoricians. Like the rhymesters, Bruegel often presented a serious message with a dash of mockery, as an inversion of the established order, as the world upside down. » ↩︎
  42. HUET, Leen, Ibid. ↩︎
  43. GODIN, André. Érasme et son banquier. In: Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 34 N°4, pp. 529-552, Octobre-décembre 1987. ↩︎
  44. SOLY, Hugo Soly, Capital at Work in Antwerp’s Golden Age, Studies in European Urban History (SEUH)(1100-1800), Volume 55, Ghent University, Brepols, 2021. ↩︎
  45. GOUKENS, Lode, Peeter Baltens, een “grafisch diplomaat” tijdens de troebelen (Antwerpen 1572-1584), VUB, 2018 ; ↩︎
  46. GOUKENS, Lode, Ibid.; ↩︎
  47. PLEIJ, Herman, Het gevleugelde woord. Geschiedenis van de Nederlandse literatuur 1400-1560, Bert Bakker, Amsterdam, 2007 ; ↩︎
  48. KRUYSKAMP, Dr. C. , Het Antwerpse Landjuweel van 1561, De Nederlandse Boekhandel, Antwerpen, 1962 ; ↩︎
  49. ROOSES, Max, De feesten van het Landjuweel in 1892, De Vlaamse School, Nieuwe Reeks, jaargang 5, 1892 ; ↩︎
  50. CLAES, Henri, Het Landjuweel van Antwerpen in 1561, De Vlaamsche Kunstbode, 1890; ↩︎
  51. VAN DIXHOORN, Arjan, (Op. cit.), s’appuyant sur Vandommele, soutient que le mot « Art » (consten) se réfère ici seulement aux arts libéraux et aux arts mécaniques et non aux arts ”supérieurs ». Cet argument ne tient pas, car le leitmotiv de l’ensemble du Landjuweel, comme Vandommele lui-même le démontre avec force, était que l’harmonie de la poésie et de la musique, un don du ciel, était la seule base viable d’une paix et d’une concorde durables. Le thème du Réveil des arts « supérieurs » est d’ailleurs le thème d’un tableau peint par Frans Floris en 1560, un peintre et un intellectuel influent appartenant aux organisateurs du Landjuweel. Parmis les arts endormis de Floris, la musique, la sculpture, la cartographie, etc. ↩︎
  52. GRAPHEUS, Abraham; VAN STRALEN, Anthonis; VAN EVEN, Edward; Het Landjuweel van Antwerpen in 1561, Eene verhandeling Over Dezen Beroemden Wedstrijd Tusschen De Rederijkerskamers van Braband, Bewerkt naar Eventijdige Oorkonden En Versierd met 35 platen, naar tekeningen van Frans Floris en andere meesters, CJ Fontayn, Leuven, 1861 ; ↩︎
  53. GRAPHEUS, Abraham; VAN STRALEN, Anthonis; VAN EVEN, Edward; Ibid. ; ↩︎
  54. CLOUGH, Richard, Brief over het Landjuweel van 1561, DBNL; ↩︎
  55. CLOUGH, Richard, Ibid. ; ↩︎
  56. DUKE, Alastair C., Dissident Identities in the Early Modern Low Countries, ed. Judith Pollmann and Andrew Spicer, Aldershot, Ashgate, 2009 ; ↩︎
  57. CHRISTMAN, Victoria, The Coverture of Widowhood: Heterodox Female Publishers in Antwerp, 1530-1580. The Sixteenth Century Journal, 2011 ; ↩︎
  58. VANDOMMELE, Jeroen, Ibid. ; ↩︎
  59. VANDOMMELE, Jeroen, Ibid. ; ↩︎
  60. VANDOMMELE, Jeroen, Ibid. ; ↩︎
  61. La Fête de la Fédération était une célébration qui se déroula au Champ-de-Mars le 14 juillet 1790, premier anniversaire de la prise de la Bastille. Avec plus de 300 000 personnes présentes, l’événement célébrait les réalisations de la Révolution française (1789-1799) et l’unité du peuple français. La fête elle-même fut un accomplissement monumental : des dizaines de milliers de citoyens français se portèrent volontaires pour travailler dans la boue et la pluie à la construction d’un amphithéâtre sur le Champ-de-Mars, avec un autel de la Patrie colossal en son centre. Cet événement marqua la naissance du patriotisme français, du moins au sens où on l’entend aujourd’hui, et fut la première célébration du 14 juillet, fête nationale française, toujours célébrée chaque année. Parallèlement, cette fête marqua l’apogée de l’unité pendant la Révolution française, car par la suite, les révolutionnaires sombrèrent dans des luttes entre factieux et une politique fondée sur la terreur. ↩︎
  62. VAN CAPPELLE, Johannes Pieter, Anthonis van Stralen. National Library of the Netherlands (original from the University of Amsterdam), 1827; ↩︎
  63. Le sac d’Anvers, connu comme la Furie Espagnole, Gifex.com; ↩︎
  64. GENARD, P. , Jean van Asseliers, Biographie nationale de Belgique, Wikisource; ↩︎
  65. Portail Biblissima, Willem Silvius (1521-1580); ↩︎
  66. SILVIUS, Willem, Spelen van sinne vol scoone moralisacien uutleggingen ende bediedenissen op alle loeflijcke consten … Ghespeelt … binnen der stadt van Andtwerpen op dLant-juweel … den derden dach augusti … M.D.LXI., Erfgoedbibliotheek Hendrik Conscience, Antwerpen, 1562; ↩︎
  67. CHARLES, Pierre-Yves, Ibid. ↩︎

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